Quand l'ethnologue quitte le terrain : anthropologie et bibliothèques. Marc Kurt Tabani

N°2 Printemps 2001

MIROIRS IDENTITAIRES

Marc Kurt Tabani

 

Introduction : l’archivage de la diversité culturelle

        Les textes produits par la science des bibliothèques sont bien souvent austères. La raison en est fort simple, souligne le bibliothécaire Ear Lee dans son remarquable recueil d’essais Libraries in the Age of Mediocrity : « ils ne portent pas sur des idées mais sur des techniques, ils se concentrent essentiellement sur l’aspect du ‘comment faire’ dans notre profession. Le développement d’une philosophie de la bibliothéconomie [librarianship], de nos jours, ne dépasse généralement guère la mise en œuvre de recommandations et de politiques » (1998 : 20). Afin de ne pas susciter l’ennui à mon tour, je m’abstiendrai donc de toute proposition ou consigne dans la contribution qui suit. Mon but est simplement de fournir quelques aperçus critiques sur les interactions entre la recherche en ethnologie et la représentation de ce domaine scientifique dans les bibliothèques. Dans cet objectif, je m’appuierai entre autres, sur une expérience personnelle qui m’a conduit, en qualité d’ethnologue, à intégrer la Bibliothèque nationale de France pour y occuper les fonctions de responsable d’acquisitions. Depuis huit ans, ma mission principale est de collecter des milliers d’ouvrages, de revues, de microformes et autres documents électroniques destinés à la constitution de fonds en accès libre et à l’enrichissement des fonds anciens de la BNF dans les domaines de l’ethnologie, de l’anthropologie et des récits de voyages. Entre jardins de corail des lagons mélanésiens et tours de verre des bords de Seine, c’est de la confrontation entre les pratiques actuelles de la recherche, les réalités ethnographiques du terrain et les interprétations et transcriptions de celle-ci dans des livres d’ethnologie qui viennent remplir les rayons des bibliothèques, que sont issues ces quelques réflexions et interrogations sur l’archivage des diversités culturelles à la bibliothèque et sur ses modalités. 

        Dans cette perspective, une question d’ordre général s’impose d’emblée : qu’est-ce qu’une bibliothèque d’ethnologie ? L’autre terrain de l’ethnologue ? Terrain longtemps négligé auraient ajouté Kluckhohn et Kelly, dans la mesure où, « à quelques exceptions remarquables près, les anthropologues sont réputés parmi les chercheurs en sciences sociales pour leur négligence dans leurs recherches en bibliothèque » (1945 : 83). Il est par ailleurs curieux de constaterqu’aucun des trois guides bibliographiques en ethnologie/anthropologie parus ces dix dernières années ne s’embarrasse de ce type de questions. Le vrai problème consisterait à se procurer ce qu’il convient habituellement de lire et à le localiser, nous indique-t-on dans Introduction to Library Research in Anthropology. La difficulté tiendrait en fait à la définition de l’ethnologie, dont les origines remontent à Hérodote alors que son institutionnalisation en tant que discipline scientifique n’a guère plus d’un siècle (Johnson Black, 1991 : 1). Le second, Cultural Anthropology : a Guide to Reference and Information Sources, se voit assigner comme but, dans une perspective tout aussi large, de cerner une « ‘littérature’ anthropologique qui peut prendre bien des formes » (Kibee, 1991 : xv). Diversité des écrits, diversité des cultures et des thèmes de recherches, devant lesquels le troisième, Fieldwork in the Library : a Guide to Research in Anthropology and Related Areas Studies, propose tout simplement une approche bibliographique inspirée de la très en vogue « théorie du chaos », qui « favorise la structure de la recherche au détriment des agencements linéaires » (Westermann, 1994 : xii). Pour déterminer les types de collections qui composent un fonds d’ethnologie, chacun de ces trois guides se réfère aux catalogues des grandes bibliothèques « spécialisées » qui, paradoxalement, seraient justement, selon eux, ces hauts-lieux de l’hétérogénéité littéraire et archivistique. C’est à des classifications grandement variables et arbitraires qu'il nous est suggéré de nous en remettre pour découvrir en creux ce qui relève directement ou non de l’ethnologie, ce qui est matériaux secondaires ou disciplines annexes.

        Devant tant d’approximation, il est nécessaire de s’intéresser à la place occupée par l’ethnologie dans les bibliothèques, de réfléchir à l’histoire de leurs fonds et à l’organisation actuelle des collections qui relèvent de cette discipline. La contribution des ethnologues à la définition des enjeux scientifiques que représentent bibliothèques, archives et centres de documentation est fortement souhaitable. Il faut dire que ces dernières années, c’est surtout la question des musées d’ethnologie qui a le plus retenu l’attention et suscité le débat. Certes, le marché du livre ancien et défraîchi n’est pas comparable à celui des arts « premiers », et la grande exposition mobilise davantage les masses que la patiente et humble recherche du lecteur. Les vénérables sanctuaires du livre tolèrent mal le ready-made. Pourtant bibliothèques et musées sont inséparables dans l’histoire institutionnelle de l’ethnologie. Que l’on pense, parmi d’autres exemples à la Tozzer Library du Peabody Museum, à la bibliothèque de l’Anthropological National Institute (Smithsonian Institution) du National Museum of Natural History, à la Museum of Mankind Library ou à la bibliothèque du Musée d’ethnographie du Trocadéro qui constitua la base des collections d’imprimés du Musée de l’Homme. Mais avant toute autre considération, ces institutions sont surtout inséparables des grands instituts de recherche, des centres universitaires et des sociétés savantes qui y trouvaient vitrines, magasins et rayonnages pour thésauriser les fruits et les trophées de leurs collectes ethnographiques, tout en dissimulant le prix qu’il y eut à payer pour les obtenir. Le rythme soutenu de cet accroissement dans de nouveaux cadres institutionnels ne fut rendu possible que par l’expansion universelle de l’Occident. Tous ces trésors sont en effet indissociables des effroyables exactions qui, comme le notait Benjamin, en ont permis la transmission à leurs détenteurs actuels : 

« Le butin exposé comme de juste dans (…) [ce grand cortège triomphal qui passe au-dessus de ceux qui jonchent le sol], a le nom d’héritage culturel de l’humanité. (…) Tout cela ne témoigne pas de la culture sans témoigner, en même temps, de la barbarie » (1991 : 342).

        Au tournant du 19ème siècle et dans les décennies qui suivirent, ce fut autant une autonomisation épistémologique du champ de l’ethnologie qu’un principe quantitatif qui, en termes de collections, était à l’œuvre dans le balisage bibliothéconomique de cette discipline. Avec l’extension de la colonisation occidentale aux derniers territoires de la primitivité (Amazonie, cœur de l’Afrique, hauts-plateaux asiatiques, îles des mers du Sud), le nombre de documents relatifs aux « Sauvages » et à l’entrée dans l’histoire universelle des « peuples sans histoire » crut grandement.

        Le caractère récent de la documentation concernant les colonies les plus périphériques et les régions les plus excentrées recueillie au 18ème et 19ème siècle, note Sahlins, est « le garant d’une abondance archivistique qui n’est pas toujours assurée dans le cas, par exemple, de l’Europe médiévale » (1985 : 18). Mais la véritable abondance, l’archivage massif de données recueillies sur l'ensemble des cultures et des sociétés, était encore, à l’époque des derniers blancs sur les cartes, une entreprise en devenir. Après l’anthropologie de cabinet et ses spéculations théoriques (évolutionnisme, diffusionnisme), le changement vint sous la double forme d’une méthode d’enquête, l’observation-participante, et d’une méthode d’exposition des faits, donnant conjointement naissance à un nouveau genre littéraire scientifique : la monographie ethnographique. Cette pièce rapportée fut essentielle pour l’institutionnalisation scientifique de l’ethnologie moderne et, par voie de conséquence, pour le développement de cette discipline dans les fonds des bibliothèques. Elle mérite à ce titre quelques commentaires.

 

« Monographie à tiroirs » et ethnologie dans les étagères

        A la fois genre littéraire et méthode scientifique la monographie vint fédérer les ethnographies « artisanales » préexistantes. Son émergence permit de réévaluer le stock des documents ethnographiques antérieurs en leur conférant une dimension intemporelle. L’avènement du genre monographique se réalise à partir de l’invention descriptive du fameux « présent ethnographique ». La monographie ethnologique est destinée à couvrir tout le champ de la diversité et du développement humain, et représente au début du 20ème siècle « une fusion nouvelle de la théorie générale et de la description empirique » (Clifford, 1996 : 33). Elle est le fruit d’une volonté totalisante qui s’insère dans le contexte historique bien précis d’apogée de l’ère des impérialismes. Ce qui lui valut d’être raillée par Jaulin comme « monographie à tiroirs » (1970 : 281-286), du fait des exigences contradictoires qui la fonde « entre d’une part une ambition holistique et, de l’autre, un souci d’exhaustivité (illusoire) et de systématicité pouvant aboutir à la juxtaposition de chapitres disjoints selon un plan stéréotypé (présentation successive des conditions écologiques, des techniques, de l’organisation sociale, de la religion, etc.) » (Bromberger, 1991 : 485). 

        Parce qu'elle oscille constamment entre ses aspects descriptifs et théoriques et le rôle central accordé à l’enquête professionnelle de terrain, la monographie ethnologique se situe à la fois dans le prolongement des anciens récits et en rupture complète avec eux. Le caractère le plus surprenant de cette invention est, qu’elle se conçoit, dès ses débuts, dans le registre du « trop tard ». Malinowski, dans son plus célèbre ouvrage, Les argonautes du Pacifique occidental, précisait solennellement en avant-propos :

« L’ethnologie se trouve dans une situation à la fois ridicule et déplorable, pour ne pas dire tragique, car à l’heure même où elle commence à s’organiser, à forger ses propres outils et à être en état d’accomplir la tâche qui est la sienne, voilà que le matériau sur lequel porte son étude disparaît avec une rapidité désespérante. Juste au moment où les méthodes et les buts de la recherche en ethnologie sur le terrain sont mis au point, (…) les habitants des pays non-civilisés s’éteignent en quelque sorte sous nos yeux » (1989 : 52).

        Ce constat posé dans ce qui passe pour être la première monographie ethnologique a quelque chose de paradoxal vu le succès phénoménal qu’a connu ce genre scientifico-littéraire traitant des « peuples en voie de disparition ». Cette ethnographie de sauvetage se poursuit encore des décennies après. Dans les années cinquante, Lévi-Strauss venait rappeler, à propos des leçons à tirer de l’œuvre du Bureau of American Ethnology, combien cette mission restait d’actualité : 

« C’est précisément parce que les peuples dits primitifs sont menacés d’extinction, à plus ou moins brève échéance, que leur étude doit recevoir une priorité absolue » (1973 : 66) » ; « Vu l'urgence, les moyens ne […] seront pas ménagés [à cette entreprise] » (1973 : 70). 

        Les efforts ne seront en général pas non plus ménagés sur le plan des bibliothèques. Situées en bout de chaîne des politiques de la recherche, elles en collectent et en conservent les aboutissements, les réalisations tangibles. Or, la monographie, à la fois programme, méthode et résultat, servit également d’étalon documentaire pour définir cette nouvelle variété de l’hétérogène qu’est le domaine de connaissance de l’ethnologie. Un peuple, une ethnie, une tribu, une institution, un livre, telle fut l’application fonctionnaliste puis structuraliste de l’ethnologie dans les bibliothèques. La monographie, faisant souvent fi de ses qualités littéraires intrinsèques, poursuivit son cheminement bibliothéconomique bien longtemps après que les sauvages eurent remisé leurs plumes et leurs os dans le nez au vestiaire, au cimetière muséal faudrait-il dire, pour être précis. Elle servit en effet de modèle persistant dans la quête d’une altérité domestique, dans le développement de l’ethnologie des populations d’Europe ou dans l’analyse de toutes sortes d’institutions (la police, le parlement européen), de « milieux » (le métro, les banlieues ) ou de « sous-cultures » (régionales, world culture, hip-hop, narco-culture).

        L’idéal lévi-straussien prône l’archivage massif. D’où l’admiration de Lévi-Strauss pour l’œuvre du Bureau of American Ethnology 

« Quarante-huit ‘grands’ Rapports et certains de ceux qui suivirent, les quelque deux cents Bulletins et les Miscellaneous Publications rassemblent une masse tellement fantastique de textes indigènes et d’observations de terrains qu’un siècle ou presque après le début de l’entreprise, à peine a-t-on gratté la surface. (…) Sans compter la quantité de manuscrits inédits dont le Bureau assure la garde » (1973 : 65).

        La monographie, dans sa période d’apogée, en est venue à constituer dans les bibliothèques d’ethnologie l’ossature documentaire autour de laquelle viennent se greffer études comparatives (l’anthropologie et ses spécialités : politique, médicale, des religions, de la parenté, etc.) et approches théoriques (domaines de spécialisation : ethnosciences, ethnopsychiatrie, ethnomusicologie, ethnohistoire, etc.), travaux pluridisciplinaires et productions de disciplines annexes (anthropologie biologique, préhistoire et archéologie, histoire). La formule et le style monographiques ont permis une pérennisation de l’indéfini dans la recherche en ethnologie. Ils peuvent continuer à être utilisés à propos de n’importe quel objet social même si l’on continue de voir croître ad infinitum les collections consacrées à la Papouasie-Nouvelle-Guinée, à l’Amazonie, aux « Pygmées » ou aux hauts-plateaux himalayens. Pourtant, s’il s’agissait seulement de répertorier les « traditions » des « sociétés primitives », l’œuvre aurait dû avoir une fin du fait des limites intrinsèques au principe d’accumulation, du souci d’exhaustivité qui caractérisait l’ethnologie universitaire classique et des menaces prophétiques sur la disparition de son objet. Comme le suggérait quelque peu ironiquement Hocart :

« C’est en grande partie parce que les sauvages sont pauvres en tradition que les anthropologues tendent à diriger leur attention sur eux. Il est possible d’exposer la culture complète des Indiens Pieds-Noirs ou des Zoulou en un gros volume, mais embrasser la totalité de la culture anglaise ou de la culture hindoue, une encyclopédie est nécessaire » (1935 : 51).

 

Classifications et archaïsmes

        Un autre pan de l’héritage primitiviste en matière de bibliothèques d’ethnologie concerne, malgré les services qu’elles peuvent nous rendre, les classifications. Il n’existe pas une classification prévue exclusivement pour l’ethnologie, sinon ces élaborations singulières que sont les répertoires et les index de Murdock destinés à organiser cette machine à filtrer nos connaissances sur la diversité archivée des cultures et des sociétés que sont les Human Relation Area Files : volumineux jeux de tiroirs, désuets à souhait, rassemblant un grand nombre de monographies se rapportant à des « ethnies » ou « unités ethniques » et qui peuvent être parcourues transversalement suivant une sélection par thèmes ou « matériaux culturels ». La particularité des HRAF est sans doute qu’ils ne recherchent pas l’exhaustivité des cultures mais une systématicité dans les moyens d’interrogation de leur diversité. En 1988, ils concernent « 330 ethnies ou unités culturelles, et analysent environ 6100 sources, ce qui représente 740 000 pages de texte dépouillé et 3 800 000 de fiches classées » (Chevalier-Schwartz, 1992 : 342). Quelles que soient les considérations scientifiques réelles qui ont présidé à l’élaboration de ce fichier, sa validité et sa portée épistémologique ont été contestées dès sa conception en tant que système de recherche idéalisé, représentatif de tous les peuples et de tout ce qu’on sait d’eux, vaste monographie de monographies. Toutefois, sa structure propre ne se démarque pas fondamentalement de toute autre classification en matière d’ethnologie du point de vue du partage qu’il opère entre des thèmes, des sujets, et des peuples, nations, ethnies, groupes linguistiques, tribus. Ce sont les travers les plus immédiats de ce partage épistémologique dans les grandes classifications des bibliothèques spécialisées ou encyclopédiques, que j’examinerai dans les paragraphes suivants.

        L’archaïsme et la pesanteur dans l’archivage des diversités culturelles sont sans doute aussi irréductibles que la dimension discriminante contenue dans toute confrontation à l’altérité. Les classifications sont désespérément humaines. Sans vouloir rentrer dans les détails, rappelons que les plus répandues des classifications bibliothéconomiques intégrant l’ethnologie sont : la Library of Congress Classification (LCC), la Dewey Decimal Classification (DDC ; Classification décimale Dewey [CDD]) et la Classification Décimale Universelle (CDU). De ces trois grandes classifications encyclopédiques la CDD est la plus utilisée dans les bibliothèques de recherche, tandis que la LCC découle de la plus grande des ambitions archivistiques jamais atteinte, la bibliothèque du Congrès à Washington ayant des fonds pléthoriques, d’une dimension inégalée au monde. Avec plus ou moins d’accentuation, ces classifications modernes s’attachent davantage à l’ordonnancement des livres dans les rayonnages qu’aux aspects intellectuels de leur juxtaposition. Elles sont, soit un langage commun au lecteur et au bibliothécaire pour la communication de documents, l’interface du catalogue en quelque sorte, soit un mode d’emploi pour se repérer dans des collections en libre-accès. Dans un cas on peut dire que la classification est abstraite ou « intellectuelle », elle ne correspond que partiellement à l’agencement physique de collections stockées dans des magasins fermés au public ; dans l’autre elle sert d’indication topographique aux livres en libre-accès, c’est-à-dire à la présentation pratique et à la lisibilité de collections visibles et palpables. Attardons-nous un instant sur la LCC et la CDD.

        De toutes les classifications encyclopédiques, la LCC est celle qui est sans doute la moins conçue selon une vision d’ensemble. Son adaptation s’est opérée par une addition de domaines qui ont chacun leur autonomie relative. A ce titre la LCC est la plus réceptive aux évolutions de la production documentaire scientifique courante ou de certains de ses thèmes, tout en conservant les plus anciens ou les plus partiels d’entre eux. Certaines classes en deviennent difficilement intégrables à un catalogue raisonné. Elles ne constituent plus qu’un vaste bric-à-brac thématique, une juxtaposition incohérente de bribes théoriques suivant un agencement qui ne craint ni la redondance ni l’aporie. Ainsi les études consacrées à « la religion, le rituel et les systèmes de croyance » viennent se placer sous la bannière plus générale de « vie intellectuelle », au même titre que « la communication », « le symbolisme » « le sport et les loisirs », « la philosophie et vision du monde » et les « origines de la religion ». Cette dernière classe contient elle-même comme subdivisions de véritables condensés des religions dites primitives : « animisme ; mana ; tabou ; fétichisme ; êtres surnaturels ; mouvements nativistes ; cultes du cargo ; culte des ancêtres ; rites et cérémonies ; chasse aux têtes » (cf. Weeks, 1991 : 230). Dans l’édition anglaise, la « magie » est une classe à part distinguée en « magic ; witchtcraft » « witchcraft ; black magic ; sorcery ; divination », autant de démarcations aussi subtiles qu’intraduisibles dans l’infra-mince des nuances qu’elles apportent. De même sous la classe « systèmes de parenté et organisation de la filiation », bien heureux celui qui pourra trouver des livres exclusivement et uniquement consacrés aux filiations « unilinéaires ; matrilinéaires ; patrilinéaires ; bi-linéaires ; cognatiques ; non-unilinéaires ; ambilinéaires ; bilatérales ». Enfin, si le « changement culturel » se range dans la rubrique « culture et processus culturels », les « chocs culturels » se retrouvent pour leur part du côté de l’anthropologie psychologique et les cultes du cargo derrière les « origines de la religion ».

        Les monographies ethnologiques ont leur espace réservé en au moins deux classes majeures de la LCC : « collected ethnographies », « ethnic groups and races », plus, pour les populations indiennes des Amériques, plusieurs sous-classes en « histoire de l’Amérique », dont « Indian tribes A-Z ». Les pistes de recherche pour celui qui voudrait tout savoir sur la race/population/ethnie/tribu X, sans jamais avoir osé le demander à un bibliothécaire, sont donc des plus ouvertes. Elles le sont cependant moins que dans la classification décimale mise au point en 1876 par Melvil Dewey, dont les adaptations de contenus n’ont cependant pas altéré la philosophie générale. Pour ce qui nous intéresse, indiquons simplement qu’elle est une classification hiérarchique par disciplines elles-mêmes subdivisées en un certain nombre de classes se rapportant à des sujets précis. Concernant l’ethnologie/anthropologie, la CDD tranche nettement entre des thèmes, au sein desquels l’anthropologie, l’ethnologie et la sociologie se trouvent entremêlées, et des indices se rapportant à des populations ou groupes humains. Ces indices permettent de former la cote topographique, c’est-à-dire de préciser l’emplacement des monographies ethnologiques dans les rayons et, par extension, de modeler la morphologie d’un fond présentant les différents peuples de l’humanité. La table de référence pour la construction des indices Dewey est la Table V, dite des « groupes raciaux, ethniques, nationaux ». Voilà des choses qui concernent l’ethnologue !

        Lorsque je fus confronté la première fois à la Table V de la CDD, le contexte international était, comme à l’ordinaire, troublé. Les « petits Hutus » à « peau sombre » cherchaient à exterminer les « grands Tutsis » à « peau claire », l’Afrique du Sud était encore sous un régime d’apartheid, et les régimes de l’ex-Yougoslavie réinventaient l’épuration ethnique. Aussi, quelle ne fut ma réaction lorsque je pus constater que les chimères raciologiques, les pires essentialisations ethnicistes et nationalistes, étaient encore de mise pour la science des bibliothèques destinée à recueillir et à organiser la production scientifique.

« Dans la présente table, ‘groupe ethnique’ signifie la plupart du temps un groupe présentant des caractéristiques linguistiques communes, mais il peut aussi signifier un groupe présentant des caractéristiques culturelles ou raciales communes » (CDD, 1998 : 483).

        La CDD n’aurait sans doute été reniée ni par Gobineau ni par Montandon. La Table V dans son ensemble, du point de vue des intitulés et de l’agencement des cotes topographiques, est imprégnée d’un racisme hérité d’une ère coloniale au cours de laquelle l’ethnologue, par de complexes classifications ethniques, cherchait fréquemment à hiérarchiser des populations dominées, là où l’administrateur colonial se satisfaisait du préjugé occidental global selon lequel, « rien ne ressemble plus à ‘Nègre’ qu’un autre ‘Nègre’ » (Bateson, 1971 : 197). Mentionnons quelques-uns uns des aspects les plus anachroniques de cette classification, car il faut tout de même que les ethnologues sachent quel traitement les bibliothécaires font subir aux livres qu’ils écrivent : 

« -03 Grandes races humaines : réservés aux trois races [blanche, jaune, noire]. Classer les groupes considérés comme catégories plus restreintes que les races humaines, aux groupes ethniques appropriés, ex. : classer les Australoïdes avec les autochtones australiens. […]

-034 Race blanche (caucasienne, leucoderme). […]

-035 Race jaune (mongoloïde, xanthoderme) […]

-036 Race noire (négroïde, mélanoderme). L’emploi de cet indice est réservé aux ouvrages qui étudient les peuples noirs d’origines africaines, asiatiques ou océaniennes comme appartenant à une même race » (CDD, 1998 : 485).

    Concernant la subdivision 04 de la dite Table, on est en droit de se demander auprès de qui elle est encore susceptible de paraître légitime et scientifique de nos jours :

 « -04 Croisement des grandes races humaines [la version anglaise, encore plus poétique, dit Mixture of basic races]. Réservé aux ouvrages mettant l’accent sur le croisement des grandes races humaines. Classer les ouvrages sur les peuples mixtes au point de vue racial ne mettant pas l’accent sur les grandes races humaines, aux groupes ethniques ou nationaux mis en évidence dans les ouvrages ou aux groupes auxquels les peuples sont principalement identifiés » (CDD, 1998 : 486).

        C’est sur ce point que la CDD nous révèle un principe de base qui inspire la « philosophie » de sa Table V. Les caractéristiques nationales sont, par défaut, assimilées à des caractéristiques ethniques ou raciales. Des subdivisions en « nations ethniques » s’y distinguent de « groupes ethniques » para-nationaux ou infra-nationaux. Sont considérés comme nations, les « grands » États dans lesquels « des groupes raciaux, ethniques et nationaux prédominent ». Et la liste est édifiante, laissons-la parler d’elle-même. Ainsi, dès la première subdivision de la classe des « groupes raciaux, ethniques et nationaux particuliers » on peut se rendre compte qu’avant même d’être européo-centrée, la Table V est à plus forte raison américano-centrée. L’entrée « Nord-Américains » et sa subdivision « peuple des États-Unis » (au singulier) ne se réfèrent aux « Américains » qu’en vertu de leur localisation, de leur rattachement national ou d’une origine strictement britannique. Ainsi cette appartenance se voit refusée pêle-mêle aux Hispaniques, Latinos, Germains, Asiatiques, Noirs, Amérindiens, et même aux Américains « d’origine celtique (Irlandais, Ecossais, Manxois, Gaulois, Cornouaillais) » qui se situent plus loin dans le défilement hiérarchique sous la mention « autres peuples indo-européens » (en compagnie des Dravidiens, des Iraniens, des Slaves et des Baltes).

        L’ethnicisme de la Table V devient plus manifeste avec la catégorie « Britanniques, Anglais, Anglo-Saxons » qui regroupe « les Britanniques comme groupe ethnique » ou, plus restrictivement, les « Anglais comme groupe ethnique ». La subdivision « peuples des Îles britanniques » ne concerne que les Britanniques considérés cette fois-ci comme « groupe national », mais renvoie toutefois les populations du sous-continent indien à leur origine première. De même les subdivisions qui suivent, « Néo-Zélandais », « Australiens », « Sud-Africains », ne s’appliquent qu’aux populations d’origine britannique, en épurant de fait les Maoris, les Aborigènes, l’écrasante majorité des Sud-Africains, les Noirs, les Indiens, les Métis et même les Afrikaners. Avec les « peuples nordiques germaniques » l’ethnicisation s’accentue davantage encore. Ces derniers comprennent quatre subdivisions principales « Allemands », « Suisses », « Autrichiens » et « autres peuples germaniques (y compris les Goths et les Vandales) ». Par contre, cette vision ethnico-nationale se délite subitement avec les « peuples latins modernes » : les « Français » comprennent les Canadiens francophones, mais pour les Corses, il faudra aller les chercher dans la sous-classe des « Italiens, Roumains et groupes connexes », les Bretons sont situés entre les subdivisons « Afghans ; Kurdes ; Russes », quant aux Basques ils se retrouvent en fin de défilement de la Table V, après les peuples du Pacifique Sud, sous la rubrique « divers autres peuples » en compagnie des « Etrusques ; Sumériens ; Georgiens, Ingouches, Tchétchènes, Tcherkesses(Kabardes) et peuples connexes ».

        La Table V opère par ailleurs un grand partage plus ou moins explicite sur le thème du « nous et les autres », qui se résume à une opposition entre les Occidentaux – « groupes raciaux, ethniques et nationaux particuliers » (peuples britanniques, germaniques, latins modernes, y compris les anciens Grecs) – et les non-Occidentaux – « autres groupes raciaux, ethniques, nationaux » (y compris les Russes, Polonais, Ukrainiens, Tchèques, Slovaques et les Celtes). Indépendamment du caractère hautement contestable de cette classification dans son principe même, s’il fallait relever les subdivisions les plus choquantes, il faudrait se tourner du côté de celles réservées aux populations implicitement rattachées à l’image intemporelle des primitifs, autochtones, et autres paléo-ethnies. S’y retrouvent notamment les populations expurgées des catégories « Nord-Américains » et « peuple américain » : « peuples autochtones de l’Amérique », « Africains et peuples d’origine africaine », dont les « Noirs Américains » « Haïtiens » mis dans la même case que les « Pygmées », les « Dogons » et les « Zoulou ». Enfin, pour les Océaniens, on trouve exprimée de façon récurrente la mention « d’Australoïdes » à propos des Aborigènes australiens. Les « Papous » y sont distingués des populations de langue non-austronésienne, en tant que « groupe national », tandis que les « Mélanésiens » confondus avec les « Micronésiens » s’y voient ethniquement distingués des « Polynésiens ».

        On pourrait encore faire bien d’autres commentaires sur cette sulfureuse Table V, par exemple, sur sa manière de contourner toutes sortes de problèmes politiques contemporains. Ainsi les Chypriotes turcs se voient exclus de la classe « Chypriotes » ; si les habitants de l’ex-Yougoslavie partagent encore une classe commune, les Serbes, Monténégrins, les Croates et les Slovènes disposent de subdivisions exclusives tandis que les Bosniaques musulmans, les Macédoniens, les Tsiganes ou les Albanais n’en ont pas ; les Sri Lankais disposent d’une unité de classement propre, même si en tant que groupes ethniques non-nationaux, les habitants du Sri Lanka se rattachent aux classes « Cinghalais » et « Tamouls » ; pour finir, une classe bien imprécise des « Hébreux, Israélites, Juifs », qui comprend les « Falashas », vient contrebalancer une classe ni ethnique ni nationale, des « Arabes palestiniens ». Pour abréger, ce qu’il faut retenir de cette Table V est qu’elle traite des diversités culturelles comme une sorte de bestiaire de l’humanité. « La notion de diversité des cultures, insistait Lévi-Strauss, ne doit pas être conçue de manière statique. Cette diversité n’est pas celle d’un échantillonnage inerte ou d’un catalogue desséché » (1973 : 82). Il vaut peut-être mieux se moquer de tout cet archaïsme, mais l’ethnologue d’aujourd’hui doit aussi se sentir concerné par les fantasmagories scientistes auxquelles ont donné naissance des relevés ethnographiques malencontreusement échappés d’un vétuste Cabinet d’Anthropologie.

 

Ethnologie et post-modernité à la bibliothèque

        Dans les bâtiments du Collège de France, à l'entrée d’une des plus belles bibliothèques de recherche de Paris, celle du Laboratoire d’anthropologie sociale fondé par Claude Lévi-Strauss, on peut lire cette grandiloquente devise : « A la gloire de la patrie, de la science et du progrès ». Elle vient nous rappeler combien les bibliothèques relèvent d’un projet moderniste en étant destinées à la fois à l’éducation des masses, à l’émancipation individuelle et au développement de la libre-pensée. L’ethnologie fut également conviée à cette grande œuvre. Du fait de ses péchés de jeunesse, fille du colonialisme, elle a parfois eu tendance à vouloir substituer ‘humanité’ à ‘patrie’ dans la dite devise. L’archivage massif des diversités devait constituer un élément essentiel de la coopération internationale et de la croisade pour la tolérance telles que les souhaitait Lévi-Strauss : « tout progrès culturel est fonction d’une coalition entre les cultures. (…) Ce jeu en commun, dont résulte tout progrès, doit entraîner comme conséquence, à échéance plus ou moins brève, une homogénéisation des ressources de chaque joueur » (1973 : 418). Le but à atteindre réclame toujours plus d’ethnologues-secouristes pour fixer dans de vrais livres toutes ces bibliothèques qui brûlent chaque fois que meurt un vieillard en Afrique (Amadou Ampâthé Bâ).

        Toutefois, ces respectables ambitions culturelles, cette politique humanitariste, ont également permis de faire diversion sur certains problèmes plus pragmatiques, plus étroitement politiques. Cette part de l’humanité qui souffre de la faim et subit les pandémies peut-elle, par exemple, être réceptive à nos dérisoires appels pour que ne se creuse pas le « fossé numérique » entre Nord et Sud ? Les « peuples soudanais » souffrent-t-ils de la misère et de l’exploitation ou d’un déficit en communication (Baudrillard, 1990 : 136) ? Un fellah égyptien analphabète peut-il se retrouver dans un projet aussi prestigieux, chargé en symboles, que le projet universaliste de construction d’une « nouvelle bibliothèque d’Alexandrie » ? Certaines réaffirmations post-modernes de la diversité apparaissent fréquemment comme une solution virtuelle à des problèmes bien réels. Selon Ear Lee, par le biais des jeux et des abus de langage, la critique post-moderniste a déjà largement pénétré le domaine des bibliothèques. Mais pas forcément dans le sens d’un progrès, précise-t-il, lorsque les récents « changements de cotations de la Dewey [CDD] font, par exemple, que les livres sur le ‘droit à la vie’ sont placés en 342.086, déjà utilisé pour les ‘droits civils’ et l’égalité raciale. Ce changement qui plaçait sur une même étagère l’égalité raciale avec la propagande sur les droits du fœtus, institutionnalisa les positions pro-life qui depuis plus d’une vingtaine d’années cherchaient à rendre équivalents l’avortement et l’esclavage » (1998 : 97). De même, en écoutant un jour les propos de deux bibliothécaires métropolitains expatriés en Nouvelle-Calédonie, je me suis demandé quel progrès pouvait bien apporter le fait de changer, dans le répertoire d’indexation Rameau pour l’élaboration des notices de catalogage, la graphie « canaque » par celle de « kanak » revendiquée par la cause indépendantiste ou d’accorder un droit de contrôle à tel ou tel clan mélanésien sur la communication en bibliothèque de documents les concernant.

        Il ne faudrait cependant pas oublier, à l’instar de Foucault, que la bibliothèque, comme toute autre institution moderne du contrôle du savoir, est également une technologie du pouvoir au service de l’ordre dominant. Les politiques de la recherche et de la culture trahissent des intentions plus directement stratégiques pour instrumentaliser la diversité culturelle. Elles obéissent à des motivations plus bassement idéologiques que la seule promotion de la science et la bonne marche du progrès. Les bibliothèques et les archives sont en bout de chaîne de ces politiques, mais elles n’en représentent pas moins un maillon essentiel. Elles constituent un espace privilégié pour l’exposition de représentations propulsées au rang de réalités. S’il fallait s’en convaincre, on pourrait s’appuyer sur ce dernier exemple fourni par Anderson, sur la manière dont la réinvention des études sur l’Asie du Sud-Est dans les États-Unis d’après guerre et la formation de spécialistes d’une aire culturelle construite de toutes pièces, permirent à la figure de l’ « Asiatique du Sud-Est » de prendre corps. Ces programmes d’étude furent fondés en période de guerre froide, aux États-Unis, pour alimenter l’hégémonie anticommuniste américaine dans cette région, en unifiant les champs d’études et en renouvelant les approches disciplinaires, jusqu’alors définis selon les schémas des anciennes puissances coloniales.

        « L’institutionnalisation par une puissance continentale disposant de ressources financières immenses et d’une ambition politique démesurée d’un champ d’études appelé ‘Sud-Est asiatique’, a pour notre propos, deux conséquences majeures. Premièrement, des professeurs et des étudiants du supérieur furent amalgamés les uns aux autres, non plus suivant leur intérêt pour un pays spécifique mais pour une région. Les uns prodiguèrent et les autres reçurent des enseignements sur l’‘histoire de l’Asie du Sud-Est’, ‘les politiques de l’Asie du Sud-Est’, ‘les économies de l’Asie du Sud-Est’, ‘les mythes et les symboles de l’Asie du Sud-Est’, et ainsi de suite. (…) En ce sens, dans les années cinquante et soixante, l’Asie du Sud-Est devint d’abord une réalité pour les membres des universités américaines avant de le devenir pour d’autres. Deuxièmement, l’Amérique disposa à cette époque de ressources suffisantes pour la création de bibliothèques ‘Sud-Est asianistes’ qui sont sans équivalent au monde. (…) L’exemple le plus extraordinaire en est le fonds Echols sur l’Asie du Sud-Est à l’université Cornell, qui contient près d’un demi-million de titres d’imprimés, de microfilms, microfiches, dans des langues occidentales ou vernaculaires, ainsi que 23 000 revues – près de la moitié des fonds [sur ce domaine] de la bibliothèque du Congrès. A cette époque, même lorsqu’elles se consacraient sur le papier au Sud-Est asiatique, les universités des métropoles impériales européennes, bloquées financièrement,tendaient à se concentrer sur leurs anciennes colonies et se reposaient sur leurs déjà volumineuses archives» (Anderson, 1998 : 10).

 

Conclusion 

        Cette réflexion mériterait certainement d’être approfondie dans le but d’associer plus étroitement ethnologues et bibliothécaires, de favoriser une redéfinition conjointe de modèles bibliothéconomiques en partie périmés et leur adaptation aux besoins actuels de la recherche en sciences sociales. Bien d’autres points auraient également pu être abordés, à commencer par la pénurie de collections d’ethnologie dans les bibliothèques en France, le manque de bibliothécaires formés à une discipline dont l’enseignement débute en second cycle universitaire, les problèmes soulevés par les politiques d’acquisition, du fait d’un étranglement de la production éditoriale européenne (notamment française : quelques dizaines de titres par an) et de l’hégémonie exercée par la production anglo-saxonne (notamment américaine : plusieurs centaines, voire, en incluant les rééditions, plusieurs milliers de titres par an), ou encore les pressions commerciales sur la production scientifique en sciences sociales. Plus, généralement la question de l’avenir des bibliothèques d’ethnologie mériterait également d’être creusée. D’autant qu’elle est un point chaud de l’actualité si l’on se réfère aux projets de démantèlement des collections du Musée de l’Homme et des fonds de sa bibliothèque.

        Pour apporter des éléments de réponse sur le devenir de l’archivage des diversités culturelles, il m’a semblé souhaitable d’aborder préalablement les pratiques et les conceptions du passé telles qu’elles se prolongent dans le présent. L’ethnologie de sauvetage reste en effet une constante dans les motivations des chercheurs. Elle se poursuit sans relâche depuis l’institutionnalisation de cette discipline, bien avant qu’on en vienne à parler de l’uniformisation des cultures en terme d’effets pervers de la globalisation. Le genre monographique n’a, lui non plus, pas disparu. Il s’est maintenu pour sa valeur heuristique, mais aussi en tant qu’expérience de l’écriture ethnographique comme élément central de la formation professionnelle des chercheurs (cf. Marcus, 1986 : 262-263) et demeure, à ces titres, une pièce dominante dans les fonds des bibliothèques encyclopédiques ou spécialisées. Par ailleurs les classifications que j’ai évoquées ne cessent de s’accroître en fonction de l’apparition de nouveaux domaines de recherche, de nouvelle approches, mais encore du développement à grande échelle des inventions culturalistes, ethnicistes ou nationalitaires. Dans ce derniers cas, les livres et bibliothèques sont généralement devenus de véritables enjeux des affirmations identitaires : « les groupes d’Amérindiens astucieux (…), constate Clifford, peuvent aussi s’approprier (…) les artefacts écrits, collectés par l’ethnographie de sauvetage. Certains des textes anciens (…) sont aujourd’hui recyclés comme histoire locale et ‘littérature tribale’ » (1996 : 245).

        Loin donc d’être devenues de simples conservatoires pour l’archivage des cultures, les bibliothèques et centres de documentation d’ethnologie sont désormais impliqués dans l’affirmation de nouvelles formes de diversité. Mais si leur futur dépend en partie de la redéfinition des objets qui fondèrent l’ethnologie moderne, leur grande richesse tient pour beaucoup à la préservation de cette littérature ethnologique classique. Ces archives représentent bien plus que le témoignage de « l’unité de l’homme en tant qu’espèce » et sa « non-unité sociale », principe que l’ethnologie a constamment réaffirmé (Leach, 1980 : 365). Les fonds documentaires rassemblés au fil de l'histoire de la discipline permettent également d’interpréter les tendances actuelles de la recherche, et d’œuvrer à la mise en place des approches nouvelles qui serviront à l’analyse de la diversité culturelle pour constituer les archives de demain.

 

Références bibliographiques

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