Portrait du Sénoufo en travailleur. Les Sénoufo dans l'imaginaire colonial et post-colonial. Marianne Lemaire

N°2 Printemps 2001

MIROIRS IDENTITAIRES

Marianne Lemaire

 

Aussitôt après la conquête du Nord de l’actuelle Côte d'Ivoire par l’armée française en 1898, les premiers administrateurs coloniaux esquissent un portrait des Sénoufo auquel leurs successeurs n’apporteront plus par la suite que de légères retouches. Ce portrait est celui d’une population de cultivateurs consacrant un temps et une énergie considérables au travail agricole. Plus que l’activité de subsistance des cultivateurs sénoufo, c’est en effet leur investissement dans cette activité qui retient toute l’attention des administrateurs : l’ardeur et la vaillance au travail constituent bel et bien le motif central de l’imaginaire colonial des Sénoufo. Central, le motif est également soumis à des appréciations ambivalentes : décrits comme d’exceptionnels travailleurs, les Sénoufo suscitent tantôt des louanges admiratives et tantôt des critiques acerbes. Dans le portrait colonial des Sénoufo, c’est la même qualité qui, chez les mêmes administrateurs, et parfois au sein d’un même texte, motive tour à tour l’enthousiasme et le dénigrement.

 

Des cultivateurs pacifistes et passifs

        Le pays que René Caillié traverse en 1827 sans le nommer, ni même nommer ses habitants autrement que par le terme générique de « bambara » [1], n’est autre que le pays sénoufo. La région est alors en proie à des luttes intestines entre les différentes fractions ethniques et si les sentiments de Caillié sont largement fonction du degré de dévastation qu’il observe, ils ne l’empêchent pas de donner une vue d’ensemble positive d’une civilisation économiquement vivante et dynamique. Bien plus que la situation politique, c’est sa propre appréhension à côtoyer des « êtres bruts et sauvages » par opposition aux « peuples soumis à la religion du prophète » (1996 [1830] : 15) parmi lesquels il veut se fondre, qui le conduit à condamner les Sénoufo, et c’est aux seuls Mandé présents dans la région qu’il reconnaît l’abondance et la variété des ressources en nourriture ainsi que l’aptitude à cultiver de telle sorte que « tout ce qu’ils sèment croît avec beaucoup de rapidité » (op. cit., 15). A l’inverse, il qualifie les Sénoufo de « pauvres et malheureux », un état qu’il attribue à l’absence de religion et de commerce d’une part, à leur négligence pour leurs cultures d’autre part :

 

« [...] ils ne font aucun commerce hors de leur pays ; n’étant pas réunis à l’étendard du prophète, ils ne peuvent voyager sans risquer d’être pris et faits esclaves. Ils sont en général peu industrieux, et loin d’imiter les Foulahs du Ouassolo leurs champs sont mal cultivés et leurs villages d’une malpropreté dégoûtante » (op. cit., 9)

        C’est donc une région économiquement avancée que décrit Caillié, mais une région à la prospérité de laquelle une partie de ses habitants, les Sénoufo, ne participent d’aucune façon.

        En 1887, les migrations à vocation commerciale des Mandé se sont déjà transformées en guerres de conquête, et c’est la guerre entre Samori et Tieba qui sévit lorsque le Capitaine Binger, qui deviendra gouverneur de la Côte d'Ivoire en 1893, entre à son tour en pays sénoufo. Ce qu’il lui est donné de voir consiste essentiellement en ruines et villages déserts et ravagés, mais là où quelques noyaux de population ont subsisté, il ne manque pas de s’étonner tant du soin apporté aux cultures que de leur extension. C’est le cas dès son entrée dans la région du Follona où son regard revient toujours vers des champs d’ignames « bien soignés », et des paysages où « les cultures se succèdent sans interruption » (Binger 1980 [1892] : 198). Chez les Pallaka, alors que le moment de son entrée dans la ville de Kong n’est plus loin, il se réjouit une dernière fois de l’aspect parfaitement ordonné des champs d’ignames « remarquables par le soin qu’on a mis à isoler et aligner les pieds » (op. cit., 261). Mais à travers ces louanges, il n’est encore question que d’espace, et il faut attendre le début de la période coloniale pour que le portrait du Sénoufo en travailleur commence à se dessiner.

 

Des cultivateurs d’exception

 

        La pénétration coloniale, amorcée tardivement dans le Nord de la Côte d'Ivoire, ne se heurte à aucune résistance de la part des chefferies sénoufo qui se soumettent dès 1898, et une fois celle du Mandingue Samori vaincue, le Nord est aussitôt rattaché administrativement à la colonie du Soudan, puis, en 1900, à celle de Côte d'Ivoire. Les témoignages sur la société sénoufo ne sont dès lors plus ceux de « voyageurs » soucieux de transmettre une meilleure connaissance géographique, économique et politique des pays qu’ils traversent (ce que Binger était encore en 1887), mais ceux d’administrateurs attachés à consolider le contrôle militaire et administratif sur une région, puis à utiliser au mieux ses ressources en produits vivriers et en main-d’œuvre : le portrait du Sénoufo en paysan acharné à travailler sa terre sera l’un de leurs meilleurs outils pour y parvenir.

        Comme Binger, le Capitaine Schiffer est sensible à la traduction dans l’espace de la quantité de travail agricole accompli par les Sénoufo. En pays sénoufo pallaka, c’est tout d’abord l’extension des terres cultivées qui attire son attention :

« Son pays tout entier est un vaste champ, d’où la forêt est presque complètement disparue devant la houe ou daba [...] » (Schiffer 1906 : 298).

        Schiffer va plus loin en comparant cette richesse en produits vivriers à celle incomparablement moindre du Soudan et de la Basse Côte d'Ivoire, et en définissant le premier le caractère sénoufo à l’aide d’une formule qui met en relation son occupation principale, son mode d’investissement dans cette occupation, et un trait d’ordre psychologique : « [le Sénoufo] est un agriculteur laborieux et convaincu » (op. cit., 298).

        Dans la première monographie consacrée au peuple sénoufo, Delafosse [2] a le même enthousiasme et souvent les mêmes mots pour décrire l’étendue des terres cultivées : sont à nouveau évoqués les « champs vastes » et qui plus est, « bien travaillés, bien alignés, bien entretenus » (Delafosse 1908 : 242), derrière lesquels la « brousse » recule ou s’efface au profit d’un paysage modelé par l’homme. Delafosse franchit cependant un pas supplémentaire dans la caractérisation du cultivateur sénoufo, affirmant non sans brutalité que « l’agriculture est [...] la seule raison d’être des indigènes » (op. cit., 242).

        Dans les premiers temps de la période coloniale, la représentation du pays sénoufo semble ainsi avoir été dominée par le sentiment d’une parfaite harmonie entre une nature généreuse et une population non moins généreuse quant à la quantité de travail qu’elle y investit. Chartier, dans une étude portant sur le cercle de Kong, fait la synthèse de ses principaux atouts en ces termes :

« Ce dernier cercle [...] personnifie particulièrement le type des pays de la Haute Côte avec les caractéristiques suivantes : richesses agricoles, cultures multiples, savanes spacieuses, produits divers, populations clairsemées, disciplinées et laborieuses » (Chartier 1915 : 19). 

        Par la suite, le portrait du Sénoufo en travailleur s’enrichit d’une nouvelle dimension : le mérite. D’ores et déjà méritants par leur ardeur au travail, les Sénoufo le deviennent plus encore dès lors qu’il apparaît clairement aux administrateurs que la terre qu’ils cultivent est ingrate plutôt que généreuse. Aucun rapport n’omet plus désormais de souligner le manque d’humus et de calcaire, la présence importune de schistes cristallins et de quartz, les mauvaises conditions climatiques responsables d’un sol « durci par le soleil ou inondé par des pluies » (Vendeix 1934 : 579). Mais il reste que, « à l’encontre des autres races, les paysans sénoufo aiment leur terre » (Vendeix op. cit., 643) et ne montrent aucun signe de lassitude à son exploitation. De sa lutte permanente avec la nature, le paysan sénoufo ne ressort pas toujours victorieux, mais grandi dans l’estime des administrateurs, élevé à un rang d’égalité avec les paysans occidentaux :

« Il faut que le Sénoufo soit un rude travailleur agricole, qu’il aime aussi passionnément sa glèbe sèche et revêche que nos paysans d’Europe, qu’il y consacre sa vie entière, son travail d’un bout de l’année à l’autre, car, en vérité, il n’a guère été privilégié, pour la qualité, dans la distribution des terres du monde et même seulement de celles d’Afrique [...]. C’est sur ce sol ingrat que vit l’une des populations les plus agricoles de notre Ouest-Afrique, dont on est frappé, dès un premier contact, de l’effort rude et constant en comparaison de celui de tant d’autres » (Perron 1932b : 1363-1364).

        Du paysan occidental, les administrateurs s’étonnent de retrouver chez le paysan sénoufo encore d’autres traits caractéristiques, et parmi eux, la prévoyance. Car s’il est un « agriculteur-né », le Sénoufo est en outre « né prévoyant » [3], « économe » (Vendeix op. cit., 589), et c’est à ses réserves qu’il doit de ne pas avoir trop souffert du passage des guerriers.

        On pourrait élargir à l’infini le champ sémantique du thème du « Sénoufo en travailleur », toujours augmenté de nouvelles variations au fil de la période coloniale. Tout se passe en effet comme si chacun avait eu à constater ou à vérifier que les Sénoufo étaient « de très bons ouvriers agricoles » ou « de très bons cultivateurs », des hommes « travailleurs », « laborieux », « endurcis » ou « endurants », et pour mettre un terme à toute ambiguïté, « les meilleurs et les plus laborieux de tous les cultivateurs indigènes » (Vendeix op. cit., 646). Le paysan sénoufo fait sans nul doute exception dans l’imagerie coloniale où l’africain colonisé est volontiers caractérisé par une paresse insurmontable. Et s’il arrive qu’une telle imagerie s’étende jusqu’aux Sénoufo et qu’un administrateur regrette parfois de les voir eux aussi « suivre leur théorie du moindre effort », et avoir un « besoin impérieux de repos » [4], c’est bien le portrait du Sénoufo en travailleur qui domine. Pourtant, jusque dans les louanges les plus enthousiastes, on devine une note de regret lié aux implications d’un tel dévouement au travail. En effet, l’investissement des Sénoufo dans le travail agricole n’a pas qu’une valence positive : les administrateurs estiment qu’au niveau social, il fait de la population sénoufo un groupe arriéré et en situation de perpétuelle victime, et qu’au niveau économique, il constitue un frein au nécessaire développement des autres activités de subsistance.

Du pacifisme à la passivité

 

        Il n’est pas un « portrait du Sénoufo en travailleur » où les administrateurs n’introduisent une dimension péjorative ; car si les Sénoufo constituent une race « exceptionnellement travailleuse et bien douée en matière d’agriculture » (Perron 1933 : 65), si bien qu’on peut lui reconnaître « l’immense mérite de faire rendre à son sol à peu près le maximum » (Delafosse 1909 : 20), les administrateurs mesurent ce que l’on pourrait appeler un prix de l’efficacité dont l’unité monétaire est le temps de travail, et se demandent s’il n’est pas trop élevé ou ne constitue pas un sacrifice trop entier à toute forme de vie sociale et économique.

        Ainsi la mauvaise qualité du sol n’est-elle pas seulement l’occasion de souligner le courage et le mérite du Sénoufo, mais aussi celle de décrire un paysan absorbé par sa seule tâche, « acharné à faire produire à une terre souvent ingrate le maximum du rendement possible » [5], « constamment penché sur la terre ingrate » (Vendeix op. cit., 589), « éternellement courbé sur le sol latéritique et si pauvre d’humus » (Perron 1932b : 1255), « séculairement abruti sur la glèbe », une glèbe elle-même « constamment remuée et fouillée » (Perron op. cit., 1254 et 1264). Plutôt que simplement travailleur, le Sénoufo est de préférence « laborieux », plutôt que de persévérance, il fait montre d’ « acharnement ».

        En outre, si le Sénoufo est travailleur, il est aussi « sans esprit ni possibilité technique » : Delafosse mesure le déséquilibre entre la force de travail exceptionnelle des Sénoufo et des outils de culture « ni plus variés ni plus perfectionnés que ceux des peuples avoisinants » (1908 : 155), et assez vite, la surprise du capitaine Schiffer (1906 : 305) à découvrir un véritable système d’assolement fait place au désarroi devant l’« apathie » de Sénoufo « murés dans leurs habitudes ancestrales » [6] quand ils se refusent à fumer leurs terres ou à accepter toute innovation technique importée par les Européens. La pauvreté des méthodes culturales s’ajoute à celle du sol pour parfaire le portrait d’un homme à courte vue, dépourvu d’ambition et d’initiative.

        En vérité la relation entre Sénoufo et travail agricole telle qu’elle est décrite par les administrateurs va plus loin : tout se passe en effet comme si l’ensemble des traits de caractère du paysan sénoufo étaient déduits de la nature de son occupation, et il n’est pas rare que l’activité et l’individu soient absolument confondus. Il n’est pas jusqu’à ses facultés de raisonnement qui ne soient étroitement mises en relation avec le travail agricole. Delafosse conclut sa longue monographie sur l’idée que c’est bien leur état de cultivateur, facteur d’isolement, et non les limites de la race, qui explique la faiblesse intellectuelle des Sénoufo :

« Considérés en bloc, les Siéna ne semblent pas doués de brillantes qualités intellectuelles, et beaucoup de paysans des petits hameaux semblent même absolument stupides. Mais je crois qu’on aurait tort d’attribuer cette infériorité intellectuelle à leur race et qu’il faut plutôt y voir le résultat de l’isolement dans lequel vivent, au milieu de leurs voisins plus développés, ces agriculteurs uniquement attachés à la glèbe [...]. Cependant, on peut, je crois, admettre que, dans leur état actuel et pour longtemps encore, il faudra peu compter sur l’intelligence des Siéna et davantage sur leur force musculaire » (Delafosse 1909 : 19-20).

        L’opposition entre la condition de paysan du Sénoufo et un possible développement intellectuel est un thème récurrent durant toute la période coloniale. Dans un paragraphe intitulé « qualités des habitants », Chartier préconise comme Delafosse de nouveaux contacts pour « cultiver » le trop parfait cultivateur :

« Bien que d’une intelligence très moyenne, ils sont cultivables et aptes à progresser au contact d’un milieu favorable ; calmes et patients à l’excès, ils possèdent toutes les qualités propres à l’agriculteur » (Chartier 1915 : 22).

        Et Perron d’évoquer à son tour un « cultivateur-né et travailleur au-dessus de la moyenne, mais de concept lent et qu’on ne tarde pas à brusquer [...] » (1933 : 82).

        Si l’individu est limité dans ses facultés intellectuelles, le groupe, lui, est inexistant : les administrateurs regrettent encore l’absence de toute cohésion sociale et politique entre les Sénoufo. La mauvaise qualité du sol, qui oblige les paysans à pratiquer une agriculture quasi-itinérante synonyme d’instabilité et d’isolement, en est à nouveau largement responsable :

« L’absence de calcaire semble être l’un des plus grands malheurs de la région et l’une des causes de son peu de richesse comme de son peu de civilisation : elle force les indigènes à renouveler fréquemment l’emplacement de leurs champs épuisés, les amenant par là-même à déplacer leurs villages ou à se disperser en petits hameaux isolés au lieu de se réunir en gros centres stables qui sont une des conditions du développement de la culture intellectuelle » (Archives Nationales de Côte d’Ivoire : Coutumes des populations Sienamana du cercle de Kong, mars 1919, p. 3).

        Trop mouvants dans l’exercice de leur métier d’agriculteurs, les Sénoufo sont néanmoins également jugés trop sédentaires : « ils ne songent jamais, non seulement à s’expatrier, mais même à quitter leur canton pour aller s’établir dans un canton voisin » (Archives Nationales de Côte d’Ivoire : Rapport sur la race sénoufo, 1922, p. 26). En d’autres termes, les Sénoufo bougent trop ou pas assez pour échapper à l’isolement et tendre vers un principe d’unité politique : tous et isolément courbés sur leur terre, les Sénoufo n’ont pour horizon que leur sol latéritique et peut-être leur village, mais jamais une « conception élargie » de l’espace et de sa population. Et si les Sénoufo ne sont certes pas dépourvus de chefs, Vendeix préfère parler de « poussière de chefs disséminée ça et là » (1934 : 594) plutôt que de chefferie, tandis que Perron se désole pour le commun des Sénoufo « éternellement pressurés par leurs mesquins chefs incapables de les défendre » (1932a : 1255). Selon lui, seuls les conquérants dioula du Kénédougou, dans le cadre d’un protectorat exercé sur les Sénoufo de Sikasso, ont été à même d’élargir « chez les frustes et agricoles sénoufos, intelligemment exploités, leurs concepts de race et de pays » (Perron op. cit., 1255).

        Isolés, sédentaires, attachés à leur terre, les Sénoufo forment une population de « cultivateurs pacifiques » (Archives Nationales de Côte d’Ivoire, 2858 IV-44-11 : Rapport politique et social, année 1941). Par deux fois et à deux moments bien distincts de son texte, Delafosse oppose les qualités des guerriers et celles des cultivateurs : les Sénoufo, « excellents agriculteurs mais guerriers médiocres en général », sont définitivement « plus aptes aux labours qu’aux randonnées guerrières » (Delafosse 1908 : 17 ; 1909 : 20) ; ils disposent en outre d’un armement « rudimentaire, et plutôt compris pour la défense que pour l’attaque » (1908 : 158). Delafosse insiste encore sur le caractère paisible des cultivateurs sénoufo qui ne semblent aspirer qu’à cultiver en paix :

« Jusqu’à l’arrivée des dioulas ces pays n’eurent pas d’histoire, du moins la tradition n’a conservé le souvenir d’aucun fait saillant. Gens paisibles, sédentaires, d’humeur douce, ces primitifs habitants ont dû avoir une existence calme et pacifique, s’adonnant à peu près exclusivement à l’agriculture et aux quelques rares industries qui leur étaient immédiatement nécessaires [...] » (Archives Nationales de Côte d’Ivoire : Monographie du cercle de Kong, 1911, p. 5).

        Mais paradoxalement, c’est son travail de cultivateur et ses richesses agricoles, qui ont, selon Vendeix (1934 : 583), attiré à « la grande famille sénoufo » des ennemis « jaloux de constater que, par son travail, elle réparait ses ruines et devenait vite prospère ». Et c’est encore son état de cultivateur qui justifie l’inefficacité de sa résistance, voire l’absence de toute opposition : dépourvus du caractère d’attaquant de par leur pacifisme, les Sénoufo sont également dans bien des discours dépourvus de la capacité et de la volonté de se défendre :

« La race Sienamana n’est point une race guerrière. Les infortunés habitants du cercle ont été pendant de longues périodes avant l’occupation française l’objet des convoitises de leurs voisins. Ils préfèrent accepter le voisinage des dioulas venus de Djenne et appartenant aux familles Touré et Cissé et leur abandonner des territoires que d’essayer de les repousser par la force [...]. En somme les Sienamana sont si peu guerriers que non seulement ils n’ont jamais cherché à subjuguer leurs voisins mais qu’au contraire ils ont souvent été les victimes de ceux-ci contre lesquels ils n’ont même pas pu se défendre le plus souvent » (Archives Nationales de Côte d’Ivoire : Rapport sur la race sénoufo, 1922, p. 26).

        Du pacifisme à la passivité, le pas est dès lors rapidement franchi par ceux des administrateurs qui voient dans le caractère paisible du Sénoufo sa nature profonde :

« Et cependant quelle bonne pâte le Sénoufo. Pacifique jusqu’à la passivité poussée à l’extrême, il a toujours préféré fuir devant la lutte plutôt que de résister » (Vendeix 1934 : 588).

        Et Vendeix conclut par cette déclaration terrible et définitive : « Il a toujours subi son destin avec un fatalisme outré. Ce fut un vaincu de la vie ». Le thème du pacifisme est en effet l’occasion de déployer un arsenal de nouvelles « qualités » parmi les plus ambiguës : parce qu’ils sont pacifiques et passifs, les Sénoufo sont également « d’un naturel doux, craintif même » selon Schiffer (1906 : 290), « frustes et timides » selon Chartier (1915 : 21), d’« humeur bien trop douce » selon Perron (1932b : 1361), ou encore timorés, inquiets, dociles et faibles. 

        Toutes ces qualités fondaient Delafosse à priver les Sénoufo d’histoire pour la période antérieure à l’arrivée des Dioula. Pour la période postérieure à leur arrivée, les mêmes qualités fondent les administrateurs à présenter les Sénoufo comme des êtres mus par les événements et par l’histoire plutôt que par leur volonté propre, comme d’éternelles victimes auxquelles aucune décision ne semble avoir appartenu : « de tout temps le point de mire des conquérants chasseurs d’esclaves tels que Tieba et Babemba, Fakaba et Mango Mamadou, Mori Touré, Samori, etc. », ils ont été « vendus et revendus, se sont trouvés répandus en grand nombre dans presque toutes les provinces de l’Afrique occidentale » (Delafosse 1908 : 17). Il furent encore « bousculés et ballottés de l’ouest à l’est, du nord au sud » puis « chassés, repoussés par leurs vainqueurs. » Les Sénoufo sont donc ceux qui, « vivants séparés les uns des autres », « furent sans défense et subirent passivement toutes les incursions » (Vendeix 1934 : 586) ; à leurs envahisseurs, ils n’opposèrent en plus de la fuite qu’une seule stratégie, et non la plus honorable - la ruse :

« Le peuple sénoufo, cultivateur pacifique, a été constamment opprimé par ses voisins, turbulents et pillards. Il n’a pu subsister et se maintenir sur ses terres fertiles qu’en se repliant sur lui-même et en opposant à la force l’éternelle arme des faibles, la ruse. Cette situation a modelé les institutions sociales et les caractères des individus qui, sous un masque de naïveté, savent montrer beaucoup de dextérité pour se soustraire à tout ce qui ne leur est pas ordonné par leurs chefs coutumiers » (Archives Nationales de Côte d’Ivoire, 2858 IV-44-11 : Rapport politique et social, année 1941).

        L’attitude des Sénoufo lors des agressions mandé est presque toujours présentée comme la meilleure illustration de leur passivité : les Sénoufo sont avant tout les opportunistes qui se sont soumis tour à tour à Tieba puis Babemba et enfin Samori, avant de se tourner vers les forces françaises et de se rallier finalement à elles. Dans des textes ultérieurs plus indulgents, la période des guerres mandé apparaît moins comme l’illustration du caractère sénoufo que comme son origine : il arrive que certains auteurs reconnaissent un rôle aux événements historiques dans la formation du caractère sénoufo et interprètent alors pacifisme et passivité comme une marque de lassitude et d’épuisement consécutive à une longue période ponctuée de guerres et de conflits plutôt que comme sa nature de cultivateur [7]. Lorsqu’ils situent dans l’histoire l’origine du caractère sénoufo, les administrateurs insistent sur l’effet dévastateur de guerres violentes et chroniques tant d’un point de vue matériel que psychologique, et sont prêts à entrevoir l’idée que les Sénoufo ont joui par le passé d’un caractère plus ouvert et d’une civilisation plus riche :

« Les continuels soubresauts causés par les guerres et les razzias ont déterminé, je crois, chez les Sénoufos une vie de recul, mais en des périodes moins troublées il semble bien que les Sénoufos, à en juger par les vestiges présents, plus que les peuples voisins ont consacré des loisirs au jeu et même à l’art » (Archives Nationales de Côte d’Ivoire : Monographie du cercle d’Odienne par Le Campion, 1917, p. 19).

        Les mêmes événements et l’appropriation par les administrateurs du discours des colonisés [8] sur ces événements leur permettent également de présenter la colonisation comme une oeuvre salvatrice qui sut rétablir l’ordre et l’abondance : « Au point de vue indigène, ce pays autrefois riche, peuplé, puis ayant connu la rigueur des invasions, la ruine et l’abandon, revient à la prospérité sous notre domination » (Chartier 1915 : 25).

        Armés de cette certitude que les Sénoufo ont de tout temps été des victimes passives, les administrateurs situent l’attitude des Sénoufo à l’arrivée des Français dans sa continuité. De la même manière que les Sénoufo ont préféré se soumettre tour à tour à Tieba, Babemba puis Samori plutôt que de leur opposer une résistance, ils se seraient passivement soumis aux forces françaises. Mais bien plus que celle de l’ensemble de la population sénoufo, cette attitude est celle d’une chefferie et d’un cercle particulier : le cercle de Korhogo. Et si les administrateurs ne manquent pas de souligner le comportement belliqueux de certains autres sous-groupes, ils ne cessent de les considérer comme des exceptions, et c’est le comportement du cercle de Korhogo et la phrase devenue célèbre de son chef Zwakonion Soro lancée à Samori : « Je ne suis pas un guerrier, je suis un cultivateur » qu’ils retiennent, mettent en exergue et considèrent comme représentatifs du caractère sénoufo.

        Le point de vue selon lequel les Sénoufo peuvent être utilisés sans limite est cependant chroniquement révisé : de nombreuses indications dans les textes des administrateurs trahissent en effet leur conscience des limites de la soumission sénoufo. Les colonisateurs perçoivent, sinon une attitude belliqueuse à leur égard, du moins des formes de résistance et d’opposition réelles, et les rapports politiques les plus enthousiastes sont ponctués de regrets :

« Chez des gens aussi peu guerriers on conçoit que le recrutement fut accueilli sans enthousiasme, mais comme le pays était parfaitement en main, que nous avions su conserver l’autorité des chefs, les différents recrutements se sont faits sans difficultés. On a même profité de ce que le cercle de Kong était une des régions les plus peuplées et les plus tranquilles de la Côte d’Ivoire pour lui demander des contingents beaucoup plus élevés que ceux qu’on demandait aux autres parties de la colonie. Les Sienamana se laissent recruter parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement, ils sont trop soumis pour montrer de la mauvaise humeur, trop attachés à leur terre et à leur famille pour essayer de se soustraire au recrutement par la fuite mais on ne trouve pas chez eux de volontaires. On ne trouve même pas d’anciens tirailleurs qui désirent être gardes de cercle. Le métier des armes ne leur plaît pas, ils préfèrent continuer à cultiver la terre » (Archives Nationales de Côte d’Ivoire : Rapport sur la race sénoufo, 1922, p. 27).

        Un peu plus loin, Perron se désole d’avoir à constater « une tendance de certains chefs de famille à abandonner les villages pour s’installer définitivement dans les villages de culture, espérant ainsi échapper à l’autorité de leur chef de village et aux petites corvées inévitables » [9]. Ainsi la fuite et la ruse, cette « force des faibles », ne se sont-elles pas exercées uniquement aux dépens des conquérants Tieba et Samori, mais aussi aux dépens des colonisateurs qui doivent s’en remettre aux chefferies locales renforcées par eux pour parvenir à leurs fins : le recrutement de main-d’œuvre, et l’acquittement de l’impôt et des prestations. Aussi l’administration coloniale a-t-elle porté une attention toute particulière aux « chefs » supra-villageois issus des guerres mandé, renforcé les moyens de leur autorité, contrôlé et mesuré leurs résultats, essentiellement sur le critère de la réussite économique du canton. La fiche signalétique de Zana Coulibaly, chef du canton de M’bengue, fait le bilan suivant :

« Chef discipliné et travailleur. A montré beaucoup d’activité. A obtenu de très beaux rendements dans les cultures qu’il a fait entreprendre. A encourager par une promotion méritée. Je le propose au choix pour la classe supérieure de son grade avec la note 19/20 » (Archives Nationales de Côte d’Ivoire, 467 XII-54-15).

        De même, Ibrahima Ouattara, chef du canton de Nielle, « a tourné tous ses efforts vers le développement des cultures vivrières et a obtenu d’excellents résultats » (Archives Nationales de Côte d’Ivoire, 467 XII-54-15), tandis que Niowana Coulibaly, « bon chef - intelligent et énergique - dirige avec compétence un canton dont l’effort au point de vue économique est très important » (ibid.). De fait, les administrateurs n’ont eu, durant la période coloniale, qu’à se féliciter du concours des chefferies locales et en 1933 encore, « l’autorité des chefs indigènes et la mentalité des populations » sont jugées « l’une assez bien assise et l’autre satisfaisante » [10]. Encore existe t-il des impératifs coloniaux que le soutien des chefs indigènes ne suffit pas à satisfaire, et nombre d’administrateurs se plaignent de l’ « incompréhension » des chefs indigènes devant les objectifs poursuivis par les colonisateurs :

« Cet optimisme est quelque peu troublé lorsque, fort d’un programme net, précis et mesuré, on s’efforce d’entrer dans la voie de l’intensification de la production, de la mise en valeur et du rendement. Il faut le dire sans ambages, l’autorité des chefs indigènes est alors de peu de secours » (Archives Nationales de Côte d’Ivoire, 4077 VI-17/6 : Rapport politique du cercle de Kong, 4ème trimestre 1933).

 

Cultivateurs et seulement cultivateurs

        En outre, si les administrateurs voient dans l’investissement, en temps et en énergie, des Sénoufo dans leur travail un obstacle au développement intellectuel de l’individu, à la cohésion sociale du groupe et aux relations du groupe avec l’extérieur, ils y voient encore et surtout une entrave à leur vie économique. En effet, les louanges adressées au Sénoufo laborieux se doublent de critiques adressées cette fois au cultivateur laborieux : les administrateurs regrettent que les Sénoufo consacrent leur vie moins au travail qu’à un travail en particulier et à l’exclusion de tout autre : le travail agricole. Ce regret est perceptible à travers les représentations coloniales contrastées du cultivateur sénoufo et du commerçant dioula ; il est encore perceptible à travers les constats d’échec dans la plupart des secteurs économiques en pays sénoufo.

 

Portait en opposition du cultivateur sénoufo et du commerçant dioula

        Aucun texte ni aucune monographie sur les Sénoufo n’omet de souligner la présence d’éléments mandé dans la région et de comparer, ou plus exactement d’opposer les deux groupes. Assimilant les Dioula installés en pays sénoufo au début de ce siècle aux envahisseurs mandé de la fin du siècle précédent, les administrateurs croient pouvoir observer une position de supériorité politique de ces « étrangers dominateurs » sur les « vassaux autochtones » (Delafosse 1908 : 18) issue de leurs anciennes victoires. Cette représentation correspond cependant moins à une réelle emprise politique des Mandé sur la région au moment de la colonisation qu’au jugement propre des administrateurs qui les perçoivent comme une race globalement supérieure à la race sénoufo. Et si leur caractère guerrier participe de cette supériorité, il n’en est pas la seule composante.

        En premier lieu, les Dioula, par opposition aux Sénoufo taxés de « fétichisme », sont pourvus d’une religion. Mieux : ils la pratiquent, aux dires des administrateurs, avec mesure et discernement. C’est tout à la fois l’Islam et la modération dans sa pratique qui semblent avoir rendu possible le rapprochement et la coopération entre Français et Dioula dont Binger fut l’instigateur :

« M. Binger reconnut et affirma un des premiers la nécessité d’une alliance, qu’une communauté d’intérêts pouvait rendre durable entre nous et ces musulmans avisés, si peu fanatiques, et avant tout commerçants. Ce furent, à son instigation, les origines d’une politique sage et clairvoyante que l’on pourrait appeler : l’entente cordiale franco-islamique » (Schiffer 1906 : 291).

        Et si les administrateurs regrettent qu’une telle modération confine parfois à l’ignorance des pratiques et des textes sacrés islamiques, ils se félicitent de constater que cette appartenance à la communauté islamique a des conséquences déterminantes sur le mode de vie de ses adeptes, et parmi elles, la « prise d’habit ». A la différence des Sénoufo que leur caractère apathique aurait toujours rendu réfractaire à cette religion, les Dioula manifestent en effet un réel souci de leur aspect extérieur : vêtus et propres, vivant dans des villages aérés et soignés en comparaison avec les villages resserrés et insalubres des Sénoufo, ils offrent l’image d’une population tournée vers la civilisation.

        Mais leur principal atout est encore ailleurs - dans leur activité commerciale. Parce que les administrateurs eux-mêmes valorisent le commerce, et plus encore le commerce à longue distance, la pratique du commerce s’ajoute toujours dans leurs textes à la religion pour renforcer le portrait élogieux du personnage dioula et situer le Sénoufo dans une position d’infériorité :

« Musulmans sans fanatisme mais ayant acquis dans la pratique d’une religion plus élevée outre le prestige du lettré, une instruction relative, commerçants actifs et industrieux, ces immigrés ne tardaient pas à exercer une réelle action sur les Sénoufo plus arriérés qui les entouraient » (Archives Nationales de Côte d’Ivoire : Monographie du cercle de Kong, 1911, p. 4).

        Pour la persévérance, l’énergie dispensée et le dévouement au travail, les Dioula n’ont en effet rien à envier à leurs voisins sénoufo :

« Enfin, ne craignant pas de passer plusieurs mois hors de leur village pour le bien de leur commerce, ne reculant devant aucune privation, aucune fatigue, cette population dyula était dans une situation florissante [...] » (Archives Nationales de Côte d’Ivoire : Monographie du cercle de Kong, 1911, p. 4).

        Mais les Sénoufo, eux, ont à envier aux Dioula de nombreuses qualités directement liées à l’exercice du commerce. De même que les Sénoufo sont doués des qualités propres à leur état de cultivateur, les Dioula sont doués des qualités autrement plus valorisantes propres au commerçant :

« Le mandés-dyoulas, appelés communément “dyoulas”, appartiennent à la grande race soudanaise des Mandingues ou Mandés ; ils sont intelligents et remuants : toutes leurs aspirations sont tournées vers le commerce et la spéculation, tandis que les éléments sénoufos sont généralement des agriculteurs calmes et patients » (Chartier 1921 : 219).

        Intelligents, remuants, ils ont également développé l’esprit d’initiative qui, de l’avis de l’ensemble des administrateurs, manque si cruellement aux cultivateurs sénoufo, et non sans résultat, puisque de fait, « ce sont des commerçants âpres et habiles ». Il n’est pas jusqu’aux qualités les plus équivoques du commerçant dioula qui ne puissent être interprétées comme une promesse exaltante :

« Les Mandés constituent une race plus grêle, plus svelte, moins laborieuse que les Sénoufos, ils sont plus remuants, plus turbulents. Par ailleurs vaniteux, prodigues, ils sont, semble t-il, susceptibles d’évoluer plus rapidement que les Sénoufos » (Archives Nationales de Côte d’Ivoire : Monographie du cercle d’Odienne par Le Campion, 1917, p. 19).

        À travers cette présentation contrastée du paysan sénoufo et du commerçant dioula, on voit se profiler une classification nettement hiérarchisée qui recoupe largement, quant aux valeurs qui la fondent, celle dégagée par Michèle Dacher à partir des travaux de Tauxier : 

« 1- Les Dyoula, habillés, commerçants, intelligents, dominateurs. 2- Les Sénoufo, excellents paysans, disciplinés et doux bien qu’anarchistes, mais nus, autorisant les relations sexuelles prénuptiales et nettement moins doués intellectuellement que les précédents » (Dacher 1997 : 31).

        Michèle Dacher distingue une troisième catégorie regroupant plusieurs populations, et dont elle a également pu constater l’existence dans le discours des administrateurs ivoiriens en poste dans le Nord : « 3- Le type gouin-turka-lobi : nus, autorisant les relations sexuelles prénuptiales, indisciplinés, pillards, batailleurs, anarchistes, sauvages absolus » (1997 : 31).

        À partir des années 1930 cependant, les administrateurs apprennent à nuancer leur regard sur la population dioula. Plutôt que d’initiative et de culture islamique, les administrateurs parlent désormais de désobéissance et d’« orgueil islamique particulièrement dur » [11], et à la « communauté d’intérêt » qui unissaient les Français et les Dioula succèdent de sérieux différends dans les cantons où ces derniers sont le mieux représentés. Les Dioula sont ceux qui « montrent leur ressentiment dans leur lenteur à s’acquitter de leurs impositions » [12] ainsi que dans leur refus de se soumettre aux divers travaux imposés par l’administration coloniale, et ils font alors figure de perturbateurs dans un paysage politique où la règle est presque toujours l’« excellent état d’esprit des populations et de leurs chefs » :

« Le cercle de Korhogo, en majeure partie peuplé de Sénoufos qui forment une population paisible qui vivent sur leur terre et de ses produits. Les éléments Malinké sont plus paresseux, ou plus exactement ont une façon de concevoir l’existence qui n’est pas la même. Ils ont parfois besoin d’être stimulés, mais en fait se laissent conduire assez aisément [...]. A Ferkessedougou les cantons de Kong et de Nafana laissent encore beaucoup à désirer. Il faut incriminer l’autorité insuffisante des deux chefs de canton et la passivité et la paresse des Malinkés. Il semble cependant qu’il y ait tendance à l’amélioration et par ailleurs l’importance démographique du noyau Malinké est heureusement assez faible » (Archives Nationales de Côte d’Ivoire, 2858 IV-44-11 : Rapport politique, année 1940).

        Le commerce lui-même est vu sous un nouveau jour, et après s’être réjouis des bienfaits que les Sénoufo pourraient, à long terme, tirer de leurs contacts avec les Dioula, les administrateurs voient désormais sans bienveillance l’inclination de certains chefs de canton sénoufo au commerce. Quelques remarques laconiques dispersées dans les fiches signalétiques des chefs de canton parmi les plus importants témoignent de l’assimilation progressive du commerce à un outil d’émancipation, de sorte que ceux des Sénoufo qui s’y livrent, tels Béma Coulibaly, fils de Gbon, sont suspectés d’une loyauté moindre à l’égard de l’administration coloniale : « Aurait tendance à faire du commerce. Doit être tenu de près » (Archives Nationales de Côte d’Ivoire, 467-XII-54-17 [chemise Korhogo 1943] ).

        Ainsi que l’a montré Robert Launay (1999), il semble que par la suite, cette méfiance envers les Dioula n’a jamais cessé de s’accroître, débouchant sur un portrait toujours plus contrasté entre le Sénoufo, victime de la duplicité des Dioula, et le Dioula, profiteur de la naïveté des Sénoufo. Il reste que les Sénoufo, dans l’ensemble, ne montrent aucun goût ni aucun talent pour le commerce, et qu’à cette limite à l’extension de leurs activités économiques les administrateurs voient à regret s’ajouter de nombreuses autres restrictions : mauvais commerçants, les Sénoufo sont également de mauvais éleveurs, de piètres chasseurs et de médiocres pêcheurs.

 

Les autres secteurs de l’économie

        Parmi les regrets exprimés par les administrateurs devant l’absence de diversité économique en pays sénoufo figure en premier lieu l’attitude de ses habitants à l’égard de l’élevage, une attitude partagée selon eux entre incompétence et indifférence, et dont l’élevage bovin semble particulièrement faire les frais. Incompétents, les Sénoufo ignorent les règles d’hygiène indispensables à la préservation du troupeau, ainsi que la valeur relative des différents pâturages, voire leur nécessité :

« Il n’existe pas de pâturages bien définis, toute liberté est laissée aux animaux domestiques de pâturer aux alentours ou non loin des villages ; ils préfèrent en général les prairies où l’herbe nouvelle a atteint une faible croissance. La qualité de ces pâturages est très discutée mais ne paraît pas en général être excellente [...]. Il en existe pourtant mais les indigènes semblent ne point les connaître : la paille d’arachide, en effet, offre avec celle de haricot un fourrage excellent ; mais la théorie du moindre effort, très en faveur chez les indigènes de la région, fait qu’ils préfèrent laisser pourrir cette paille plutôt que de la ramasser et de la donner aux bestiaux. Cela est fâcheux car leurs champs d’arachide sont ordinairement très vastes et donnent abondamment de ce fourrage qui ferait un bien énorme à leurs animaux » (Archives Nationales de Côte d’Ivoire : Monographie du cercle de Kong, 1911).

        Indifférents bien plus qu’incompétents, les Sénoufo « ne prennent aucun soin de leurs troupeaux » (Delafosse 1908 : 246), « ne s’en occupent aucunement » (Perron 1933 : 80), et l’abandonnent « sous la surveillance des jeunes enfants » (Archives Nationales de Côte d’Ivoire, 2858 IV-44-11 : Rapport politique et social, année 1941). Selon Perron, on ne peut engager un projet de développement de l’élevage en pays sénoufo sans ignorer que « les Sénoufos, non seulement ne connaissent rien à l’élevage, mais, à l’encontre de certaines races soudanaises, ne s’occupent aucunement de leurs animaux qu’ils laissent abandonnés à eux-mêmes » (1933 : 80). Il faut l’influence mandé pour que, dans certaines régions, les Sénoufo adoptent un autre comportement à l’égard de leurs bêtes ; mais il faut surtout qu’elles constituent une menace pour les cultures. Les Sénoufo semblent ne se résigner à effectuer les gestes du pasteur que lorsque ceux de l’agriculteur sont contrariés, et si les bœufs, avec les chèvres et les cabris, sont parfois cantonnés dans des enclos spéciaux, c’est moins « pour les soustraire à la dent de hyènes » que pour « éviter leur déprédation dans les plantations » (Archives Nationales de Côte d’Ivoire : Monographie du cercle de Kong, 1911), ou encore « éviter qu’ils ne causent des dégâts aux cultures » (Archives Nationales de Côte d’Ivoire, 2858 IV-44-11 : Rapport politique et social, année 1941).

        Pour expliquer une telle indifférence, certains administrateurs en appellent aux coutumes de la population, et en premier lieu à ses habitudes alimentaires qui constitueraient un premier obstacle à l’intérêt des Sénoufo pour l’élevage :

« Seuls les dioulas s’occupent un peu de leurs bœufs et parfois utilisent le lait de leurs vaches, qui est d’ailleurs très pauvre sauf à l’époque où poussent les nouvelles herbes (avril-juin). Le Sénoufo a en effet une répugnance marquée pour tout laitage et ainsi qu’il le proclame hautement, il n’a jamais bu et ne boira jamais d’autre lait que celui de sa mère » (Archives Nationales de Côte d’Ivoire : Monographie du cercle de Kong, 1911, p. 38).

        La représentation du bœuf comme bien de prestige aux dépens de toute utilisation commerciale en serait un autre :

« Les Sénoufo sont avant tout cultivateurs. Ils possèdent bien des troupeaux mais ne pratiquent pas à proprement parler l’élevage. Leurs animaux sont à la fois le signe visible et flatteur de leur fortune, leur provision de viande pour la célébration des cérémonies coutumières, leurs économies pour les jours de gêne. Ils ne sont pas objets de commerce courant et croissent comme ils peuvent [...] » (Archives Nationales de Côte d’Ivoire, 2858 IV-44-11 : Rapport politique et social, année 1941).

        Si les administrateurs mettent l’accent sur la situation de l’élevage bovin en tant qu’il pourrait à leurs yeux constituer une importante source de profit, ils ne manquent pas de souligner que si les ovins et les caprins « pullulent » dans les villages, leur élevage souffre d’un égal délaissement. Le vagabondage des chèvres et des moutons à l’intérieur du village est à la mesure de celui des bœufs autour des villages, et de même, ils « vaguent parmi le village et aux alentours, broutant l’herbe naissante, les jeunes feuilles et les détritus ménagers » (Delafosse 1908 : 247).

        Il est cependant un type d’élevage auquel les Sénoufo s’exercent volontiers, et avec succès : l’élevage des poulets. Les coutumes alimentaires en premier lieu vont dans le sens de cet élevage, car « les indigènes ne mangeant d’œufs en aucune circonstance de leur vie, on voit dans les villages des quantités innombrables de poules et de pintades domestiques » (Schiffer 1906 : 298). Pour qualifier cette activité précise, les administrateurs n’hésitent d’ailleurs plus à parler d’élevage, et à prêter aux Sénoufo une intention de productivité : « Le seul élevage productif pratiqué par les Sénoufos est celui des poulets, exportés en grandes quantités vers la Basse-Côte » (Archives Nationales de Côte d’Ivoire, 2858 IV-44-11 : Rapport politique et social, année 1941). Et Delafosse de s’étonner de l’usage sénoufo selon lequel « lorsque les hommes se rendent aux travaux des champs, ils emportent avec eux leurs volailles en les enfermant dans des sortes de corbeilles hémisphériques à fond plat », obtenant ainsi « un double résultat, celui d’engraisser la volaille, et celui de détruire bon nombre d’ennemis de l’agriculture » (1908 : 249). En outre, le désintérêt rédhibitoire des Sénoufo pour l’élevage des bovins, caprins et ovins est dans tous les documents présenté en contraste avec l’attention accordée aux poulets et aux pintades. Tout le monde s’accorde alors pour dire qu’ « il n’y a que l’élevage des poulets auquel ils s’adonnent avec soin » [13], ou encore que « la volaille est [...] très abondante et est l’objet de soins continuels » (Delafosse 1908 : 246).

        La chasse est l’objet d’une admiration plus modérée de la part des administrateurs. Elle est certes estimée par eux « assez en honneur » (Perron 1932b : 1367) chez les Sénoufo qui y voient le moyen le moins onéreux de consommer de la viande, mais elle ne constitue un véritable métier que chez les seuls « Siéna mandicisés » résidant dans les régions de population clairsemée, de sorte qu’elle ne peut elle non plus être considérée comme un véritable secteur économique. En règle générale, « presque tous les Siéna sont chasseurs, mais [...] ne le sont qu’occasionnellement » (Delafosse 1908 : 266), et ceci avec des moyens et des méthodes rudimentaires (l’arc plus souvent que le fusil, le tiré au posé), un « succès fort relatif » (et à un rythme à peine plus soutenu en saison sèche lors des feux de brousse, qu’en saison pluvieuse lors des travaux aux champs. Au cours de cette période de l’année, elle n’est, d’ailleurs pratiquée par les indigènes que comme « moyen de défense des plantations » (Archives Nationales de Côte d’Ivoire, 426-XII-49-16 : Commission d’enquête dans les territoires d’Outre-Mer). Quant à la pêche, exercée de façon plus confidentielle encore, à des moments bien définis du cycle annuel, et selon des procédés cette fois « extrêmement primitifs » [14], elle n’apparaît pas aux yeux des administrateurs être l’objet d’un quelconque engouement de la part des Sénoufo.

        Concernant les industries, Delafosse établit une distinction entre « celles auxquelles se livrent indistinctement des individus appartenant à n’importe quelle caste » et « celles qui sont exclusivement aux mains d’une caste particulière » [15]. Les premières, réalisées en tant qu’activités secondaires et le plus souvent par des agriculteurs, sont estimées négligeables d’un point de vue économique et ne retiennent de ce fait que brièvement l’attention des administrateurs. C’est le cas du tissage [16] et de la vannerie, travaux qui n’ont « rien de bien original » (Perron 1932b : 1366), techniques « rudimentaires », bien que non dépourvus d’ « ingéniosité » (Chartier 1915 : 24). Parmi les secondes, l’industrie du fer réalisée par un sous-groupe sénoufo occupe une place à part dans les rapports coloniaux. La méthode employée pour l’extraction du minerai y est comparée à la « méthode catalane », une méthode qui, en dépit de « l’imperfection de l’outillage », permet d’obtenir un métal « d’excellente qualité » et témoigne de « l’habileté des forgerons sénoufos » (Perron op. cit., 1368). Mais l’industrie du fer fait exception à la règle : dans tous les autres métiers, tel celui des potiers, « les améliorations dans la façon et la production sont rares et insensibles » (Archives Nationales de Côte d’Ivoire : Coutumes des populations Sienamana du cercle de Kong, mars 1919).

        Bien plus qu’une série d’incompétences, c’est donc une profonde indifférence que les administrateurs constatent et regrettent de la part des Sénoufo à l’égard de toute activité productive [17] autre que l’agriculture. Un tel détachement est presque toujours interprété dans le sens d’une absence de conscience et d’ambition économiques : « Pauvre en apparence, le Sénoufo semble avoir des besoins plus modestes encore que ses ressources. A tout prendre il donne l’impression de vivre heureux dans sa médiocrité » (Archives Nationales de Côte d’Ivoire, 2858 IV-44-11 : Rapport politique et social, année 1941). Qui plus est, si les Sénoufo ne s’investissent que dans le travail agricole, il faut encore que celui-ci s’applique aux cultures vivrières traditionnelles et non aux cultures industrielles ou commerciales introduites par l’administration coloniale. Après que ses prédécesseurs se sont plaints de l’attitude réfractaire des Sénoufo face aux innovations introduites puis imposées par l’administration coloniale, Perron exhorte finalement les autorités à plus de clairvoyance : le Sénoufo est certes « un gros travailleur », mais il est aussi « d’une mentalité des plus frustes » ; aussi convient-il, pour ne pas le brusquer, de se montrer « circonspect » vis-à-vis des cultures industrielles et commerciales et de « n’en fixer le choix qu’à bon escient et avec [son] assentiment ». L’erreur serait de vouloir « disperser les efforts » (Perron 1933 : 66) des Sénoufo, que ce soit en les contraignant au développement de l’élevage ou des différentes industries, en les soumettant aux différents travaux forcés en Basse-Côte, ou aussi bien en les acculant à des cultures imposées. En somme, l’histoire des administrateurs coloniaux en pays sénoufo est celle d’une déception toujours croissante au fil du temps : si le Sénoufo est un travailleur exceptionnel, il ne l’est que dans la sphère du travail agricole ; et s’il est un bon travailleur agricole, il ne l’est que dans la sphère des cultures vivrières dont il est familier.

 

Sources et devenir du « portrait du Sénoufo en travailleur »

        Comment interpréter ce portrait colonial du Sénoufo, et plus particulièrement son ambiguïté qui repose sur l’alternance entre une valence tantôt positive et tantôt négative associée par les administrateurs à sa « vocation » de travailleur agricole ? Le portrait du Sénoufo en travailleur trouve sa source dans le contexte politique particulier du début de la période coloniale. Élaborée dans un souci d’uniformisation du groupe et du caractère sénoufo dans l’espace comme dans le temps, l’image du Sénoufo l’est aussi par opposition aux groupes environnants. En effet, tandis que les Sénoufo, ou tout au moins l’un de leurs chefs parmi les plus influents, se soumettent aux Français dès leur arrivée, d’autres groupes tels que les Lobi et les Baoulé font l’objet d’une pacification beaucoup plus lente et mouvementée. Dès lors, les Sénoufo « pacifiques », sont ceux qui permettent aux administrateurs de donner une image globale plus sécurisante de la colonie [18]. Quant aux Sénoufo « travailleurs », ils sont ceux qui pourront subvenir aux besoins des troupes coloniales en main-d’œuvre et en vivres [19]. De fait, Catherine Aubertin (1983) souligne que, après une courte période de redressement, la situation économique du Nord est dès 1912 à tous égards satisfaisante, de sorte que le pays remplit la fonction qui lui avait été assignée tout au long de la période de pacification.

        Cependant, l’utilité du portrait colonial du Sénoufo ne s’arrête pas là et se constitue garante de sa longévité. C’est ainsi que même après que l’objectif de pacification a été atteint, elle autorise l’administration coloniale ainsi que les maisons de commerce [20] à des prélèvements et à des recrutements de travailleurs inconsidérés. A la suite d’une révolte à Tengrela, d’une situation proche de la famine à Korhogo, l’inspecteur des affaires administratives Jacquier avertit en 1932 l’administration coloniale que désormais, le cercle de Kong ne saurait plus être considéré « comme “la vache à lait” de la colonie à qui l’on pouvait tout demander, vivres et main-d’œuvre » (Archives Nationales de Côte d’Ivoire, 3039-VI-27-7 ; cité par C. Aubertin 1983 : 28). Pourtant, l’exploitation coloniale va croissant, sollicitant toujours davantage le Nord que les autres régions de Côte d’Ivoire. Dans le contexte de l’ « effort de guerre », au travail « volontaire » succède le travail « obligatoire » puis « forcé ». L’ordre du Gouverneur Latrille, en 1944, d’augmenter la production de riz à Korhogo provoque, selon N. Lawler (1990), la colère des paysans [21]. Quant au recrutement de main-d’œuvre, il ne concerne pas moins d’un quart des hommes valides du Nord : « Les autres régions de Côte d’Ivoire ont également été touchées mais aucune n’a subi d’aussi fortes ponctions et surtout une organisation aussi massive des migrations » (Aubertin 1983 : 34). Ce sont là les premiers pas d’un processus conduisant, selon les termes de C. Aubertin, à la « création d’une région “sous-développée” » (1983 : 34).

        Dans le cadre de cette politique d’exploitation du Nord et du pays sénoufo en particulier, une vingtaine d’années suffit à transformer le paysage politique et économique tant prometteur et de là, à transformer la valence positive de l’ardeur sénoufo au travail en valence négative. Après que le calme a été rétabli sur l’ensemble du territoire, et après que certains espoirs concernant le développement de la production agricole ont été déçus [22], le pays sénoufo ne fait plus exception mais au contraire apparaît à maints égards comme un « retardataire ». C’est alors que la qualité de travailleur de ses habitants n’est plus seulement associée au pacifisme, mais aussi à la passivité, et que des conséquences moins flatteuses de leur acharnement au travail peuvent faire surface.

        Mais le portrait du Sénoufo en cultivateur pacifique et passif peut également se comprendre indépendamment de l’histoire politique et économique de la Côte d’Ivoire. Il semble également devoir beaucoup à l’histoire économique et à l’histoire des mentalités occidentales. En effet, ce portrait évoque celui du paysan et du monde rural élaboré après la révolution industrielle ; et le discours comme le ton des administrateurs remémorent celui des voyageurs et folkloristes de la fin du XIXème siècle en quête de coutumes et de mœurs paysannes. À croire que l’imaginaire occidental du paysan et de son univers était projeté par les administrateurs sur le pays sénoufo et ses habitants. D’un imaginaire à l’autre, on se heurte à la même ambivalence, que le stéréotype du paysan breton illustre bien. C’est d’une part un émerveillement devant la nature bretonne et le travail entrepris sur elle : « L’ensemble de cette campagne offrait du reste quelque chose d’étrange que je n’avais encore vu nulle part. Le travail des hommes, qui s’y sentait partout, avait en quelque sorte précédé celui de la nature » (Souvestre 1836 : 195). C’est d’autre part l’agacement devant, au mieux, le conservatisme, au pire, le caractère taciturne et la malpropreté des paysans : « Le cultivateur à l’aise a conservé les habitudes patriarcales des races primitives [...]. Peu curieux de son naturel, il redoute l’imprévu. Le cultivateur de condition modeste [...] synthétise le Breton malpropre dont je vais parler plus loin » (Ritalongi 1994 : 47). On voit que si le paysan sénoufo était avantageusement comparé au paysan occidental, ce dernier ne peut tirer aucun profit de sa comparaison avec le paysan « primitif ». Cependant l’un comme l’autre, et pour les mêmes raisons, méritent d’être défendus : « Et pourtant le Breton n'est ni borné, ni sale, ni paresseux, ainsi qu’on le lui reproche à Paris. [...] il est vaillant quand sa besogne l’appelle, n’y boude jamais et fait le travail de deux Auvergnats : c’est tout dire » (Ritalongi 1994 : 51).

        L’abandon, après la seconde guerre mondiale, de toute ambition économique pour la région Nord n’entraînent pas pour autant la condamnation ni la disparition du stéréotype colonial des Sénoufo. Élaboré, adapté puis peaufiné dès les premiers temps de la colonisation, le « portrait du Sénoufo en travailleur » constitue encore le motif principal du discours des administrateurs à la veille de l’Indépendance [23]. A bien des égards, la monographie de Bohumil Holas (1957) se présente comme une synthèse des écrits antérieurs. Aussitôt après avoir dégagé les caractéristiques du milieu physique, Holas s’attaque au milieu humain avec un paragraphe intitulé « Caractères moraux » [24] ménageant une place considérable à la citation d’auteurs tels que Delafosse et Vendeix. Dans le même temps, il introduit un terme propre à réunifier, voire réconcilier les multiples facettes ailleurs juxtaposées du paysan Sénoufo :

« Dans le cas du Sénoufo, on ne peut jamais assez insister - plus que sur sa condition de paysan- sur sa mentalité de paysan » (Holas 1957 : 9).

        A cette « mentalité de paysan », Holas associe un « caractère posé, réfléchi », un goût et un art de l’ « équilibre » (op. cit., 9) qui, s’ils confinent à une certaine « lourdeur », ne sauraient plus être confondus avec elle. Mais par « mentalité de paysan », Holas entend également un « caractère décidément conservateur » (op. cit., 11) faisant obstacle à l’innovation, et surtout un regrettable « manque de combativité » (op. cit., 58) : les Sénoufo sont décidément ces « excellents agriculteurs » entretenant « des champs vastes, parfaitement aménagés » (op. cit., 58), exploitant le sol avec une rare « intensité », mais perpétuellement « victimes », tant de l’ingratitude de leurs terres que de l’agressivité de leurs voisins. 

        Gilbert Bochet, dernier « administrateur-ethnographe » [25] des Sénoufo, est aussi le premier témoin occidental à ne pas assortir d’un jugement de valeur ses observations sur l’investissement des Sénoufo dans le travail agricole. Comme ses prédécesseurs, il cède à l’enthousiasme devant les « immenses plaines entièrement cultivées », « l’effort de terrassement », l’alignement des buttes qui « s’étendent à l’horizon comme des vagues » et pour finir devant un paysage « entièrement modelé par l’homme » (Bochet 1973). Comme ses prédécesseurs encore, il lit dans l’espace « un trait essentiel des Sénoufo : ce sont, par nécessité et par goût, d’infatigables défricheurs » (ibid.). Aucune trace cependant d’un improbable « caractère moral » sénoufo pouvant être déduit de son ardeur au travail : celle-ci n’exclut pas une vie sociale intense (qui elle-même dans le passé n’a jamais exclu ni la guerre ni le conflit). Si la voie ouverte par Gilbert Bochet ne voue pas le « portait du sénoufo en travailleur » à la disparition, celui-ci est désormais définitivement débarrassé de ses traits les plus grossiers. Dans les travaux ultérieurs, le signalement de la capacité et/ou du goût du travail des Sénoufo reste de rigueur. Prêté aux informateurs eux-mêmes (« Qu’ils sont des cultivateurs acharnés, et que toute leur existence est ponctuée par les travaux agricoles, les paysans sénoufo l’expriment avec fierté » [Sindzingre 1981 : 77]) ou associé à une remarque « méthodologique » (« Les entretiens et les questionnaires sur le lieu de travail sont à proscrire absolument, surtout en pays sénoufo où le travail a non seulement une valeur économique mais surtout une valeur sociale et rituelle » [Jamin 1973 : 18]), le propos reste cependant confidentiel et allusif, invitant du même coup à une recherche plus approfondie sur les représentations sénoufo du travail.

        Ainsi, l’Indépendance marque un tournant dans le discours tenu sur les Sénoufo et voit l’imaginaire occidental des Sénoufo se modifier sensiblement. Dans ce contexte, le discours des universitaires et des intellectuels sénoufo suscite le plus grand étonnement. Tandis que l’on s’attendrait de leur part à un dénigrement et à une critique acerbe du portrait colonial des Sénoufo, c’est, ainsi que le souligne Robert Launay, l’inverse qui se produit : « [...] after independence, this very discourse has been cited, perpetuated and elaborated by African academics, who indeed identify themselves as “Senufo” » (Launay 1999 : 283). De fait, le paysan sénoufo tel que le décrit Sinali Coulibaly (1978) ne laisse pas de rappeler celui dépeint par les administrateurs coloniaux  [26] : parce qu’il a le labour de la terre pour « raison d’être », le Sénoufo est perpétuellement en quête de sécurité, au point de préférer « la résignation totale au lieu de la révolte » (op. cit., 54) ; « marqué, sinon traumatisé » par l’Histoire, il est animé par un « sentiment profond de méfiance » et « une prédisposition quasi-paralysante [...] à cultiver la paix » (op. cit., 52). A celles déjà proférées par les administrateurs, Sinali Coulibaly ajoute sa propre formule lapidaire :

« Souci viscéral de la sécurité, résignation paralysante et attachement profond à la terre sont les trois traits fondamentaux qui nous semblent le mieux camper le Sénoufo» (op. cit., 54).

        Parce que le Dioula est présenté comme « l’antithèse du Sénoufo », qu’il est doué « d’un esprit d’aventurier, d’entreprise » (Coulibaly op. cit., 55), et qu’il représente une menace pour l’intégrité culturelle et morale des Sénoufo, son portrait conforte celui du Sénoufo dépourvu d’initiative et abruti par sa tâche à laquelle les administrateurs nous avaient d’ores et déjà familiarisés. De même, un chercheur tel que Tiona Ouattara n’hésite pas à déduire du portrait des Sénoufo en travailleurs ses hypothèses sur leur histoire antérieure au XIXème siècle [27}. C’est un autre motif que Yaya Coulibaly (1973) emprunte aux administrateurs : celui du paysan doué pour les travaux agricoles mais dont les possibilités se limitent à eux. Cet universitaire sénoufo intitule son étude sur les Sénoufo et les Minyanka « Des hommes près de la terre » et son premier paragraphe « Le Sénoufo, un excellent agriculteur », pour établir ensuite dans son développement une relation de correspondance entre cette qualité unique et des lacunes multiples : excellent agriculteur, le Sénoufo est un « chasseur médiocre » et un « mauvais commerçant » (Coulibaly 1973 : 1).

        Un motif de l’imaginaire colonial des Sénoufo permet ainsi aux administrateurs de caractériser une population et de la situer dans une hiérarchie des populations de la région. Cultivateurs laborieux, les Sénoufo bénéficient de plus de considération que les populations voisines de cultivateurs moins assidus. Cultivateurs laborieux plutôt que commerçants, ils ne bénéficient pas d’autant de considération que les Dioula. Nul doute qu’une telle hiérarchie repose et informe autant sur celle des valeurs occidentales de l’époque que sur celle des valeurs d’une société exotique. Pourtant, ni la situation coloniale, ni l’intérêt immédiat des administrateurs, ni même leur vision du paysan occidental ne suffisent à expliquer la récurrence du motif du cultivateur laborieux. Il semble en effet que le portrait colonial des Sénoufo ne s’inspire pas uniquement des représentations occidentales ni ne nous informe uniquement sur elles. Aussi partial et tendancieux qu’il soit, il se nourrit de représentations proprement sénoufo : les Sénoufo, en effet, érigent leur statut de cultivateur au rang d’élément constitutif de leur identité et développent, à travers un discours et des institutions, une éthique du travail fondée sur la catégorie indigène faliwi [28].

        Est-ce à dire que, à l’exagération près, le portrait colonial des Sénoufo est tout de même ressemblant ? En partie seulement : ardents au travail, les Sénoufo l’ont toujours été et le sont encore ; mais le « travail » dans lequel ils mettent tant d’ardeur n’est pas exactement celui que les administrateurs croyaient. En effet, les Sénoufo rassemblent sous la catégorie faliwi et valorisent comme autant de « travaux » véritables les différentes activités qui ont en commun de requérir un effort douloureux dispensé sans ménagement. Plus qu’aucune de ces activités, le travail agricole fait figure de référence à ce faliwi sénoufo qui puise sa valeur dans l’effort qu’il occasionne plutôt que dans sa finalité productive. De sorte que le portrait des administrateurs s’origine bien dans des valeurs qui sont celles de leurs modèles, mais au prix d’un malentendu. Auraient-ils entrepris de le lever, que les administrateurs, et peut-être aussi certains intellectuels et ethnologues qui ont repris à leur compte les stéréotypes coloniaux, se seraient épargné bien des déconvenues.

 

Références bibliographiques 

 

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Archives nationales de Côte d'Ivoire

– 1911, Monographie du cercle de Kong

– 1917, Monographie du cercle d’Odienne

– 1919, Coutumes des populations Sienamana du cercle de Kong

– 1922, Rapport sur la race sénoufo

– 1933, Rapport politique du cercle de Kong (dossier 4077 VI-1716), 4ème trimestre

– 1938, Rapport politique (dossier 3334 VI-7-3-4), 2ème trimestre

– 1940, Rapport politique (dossier 2858 IV-44-11)

– 1941, Rapport politique et social (dossier 2858 IV-44/11)

– 1943, Chemise Korhogo (dossier 467 XII-54-15)

– Commission d’enquête sur les Territoires d’Outre Mer (Dossier 426 XII-49-16)

 

[1]Le Capitaine Binger (Du Niger au Golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, Paris : Société des Africanistes, 1980 [1892], p. 174) comprend ainsi cette omission de la part de Caillié : « Je comprends à présent très bien que Caillié n’ait pas signalé les Sénoufo, car, quand il adressait la parole à quelqu’un en Mandé on devait lui répondre de même. »

[2] Après avoir été administrateur en pays agni et baoulé, Maurice Delafosse arrive à Korhogo en 1904 où il occupe le poste d’administrateur du cercle pendant deux mois, puis de 1905 à 1907, et enfin durant quelques mois de l’année 1908.

[3] Archives Nationales de Côte d’Ivoire, 3334 VI-7-3-4 : Rapport politique, 2ème trimestre 1938, p. 6.

[4] Archives Nationales de Côte d’Ivoire : Monographie du cercle de Kong, 1911.

[5] Archives Nationales de Côte d’Ivoire : Coutumes des populations Sienamana du cercle de Kong, 1919, p. 22.

[6] Archives Nationales de Côte d’Ivoire, 2858 IV-44-11 : Rapport politique et social, année 1941

[7] Une autre « concession » de la part des administrateurs consiste à admettre que la sagesse commandait aux Sénoufo de ne point résister devant la force considérable déployée par l’adversaire : « C’est d’ailleurs grâce à cette attitude peu courageuse que le pays des Siénamana ne fut pas absolument dépeuplé comme le fut à la même époque le Ouassoulou » (Archives Nationales de Côte d’Ivoire : Rapport sur la race sénoufo, 1922, p. 26.).

[8] Jusqu’à aujourd’hui, la période de Samori est resté un souvenir vif et douloureux et fournit une thématique importante à de nombreux répertoires de chants. A cette thématique s’est cependant ajoutée celle des travaux forcés imposés par les colons.

[9] En 1940, la situation est clairement analysée : « La question du travail indigène a fait l’objet, en fin d’année, de plusieurs correspondances où l’essentiel a été dit. Le malaise actuel provient de ce que la réglementation, basée sur le postulat d’une main d’œuvre volontaire, est en complète contradiction avec la réalité : le recours exclusif au travail obligatoire » (Archives Nationales de Côte d’Ivoire, 2858 IV-44-11 : Rapport politique, année 1940).

[10] Archives Nationales de Côte d’Ivoire, 4077 VI-17/6 : Rapport politique du cercle de Kong, 4ème trimestre 1933. L’auteur de ce rapport fait par ailleurs un portrait moins enthousiaste de celui qui fut le premier interlocuteur des forces coloniales, et que celles-ci instituèrent « chef » de l’ensemble des Sénoufo : « Presque partout dans le cercle, le chef demeure le « vieil homme », incapable désormais de s’affranchir du rythme de la vie ancestrale. « Vieil homme », Gbon Coulibaly, chef du canton de Kiembara, dont l’autorité s’exerçant sur un territoire trop peuplé (40 524 habitants) pour ses forces déclinantes et ses moyens de commandement, accuse déjà un certain flottement. »

[11] Archives Nationales de Côte d’Ivoire, 4077 VI-17/6 : Rapport politique du cercle de Kong, 4ème trimestre 1933.

[12] Archives Nationales de Côte d’Ivoire, 4077 VI-17/6 : Rapport politique du cercle de Kong, 4ème trimestre 1933.

[13] Archives Nationales de Côte d’Ivoire : Rapport sur la race sénoufo, 1922, p. 38.

[14] Archives Nationales de Côte d’Ivoire, 2858 IV-44-11 : Rapport politique et social, année 1941.

[15] M. Delafosse, 1908, p. 261.

[16] M. Delafosse (1908 : 261) ne manque pas de souligner que si la technique du tissage fut introduite tout aussi récemment par les Mandé en pays baoulé et en pays sénoufo, les Baoulé mieux que les Sénoufo surent la mettre à profit et la développer. M. Perron (1932b : 1366) souligne encore qu’à l’intérieur du pays sénoufo, « les dioulas l’emportent en nombre et en perfection dans le métier. »

[17] La dépréciation des activités économiques sénoufo s’accompagne d’une dépréciation unanime des activités artistiques et de leur esthétique. Delafosse qualifie la musique sénoufo d’art « peu développé » (Delafosse 1908 : 271) et la sculpture d’ « infantile », la réalisation des masques elle-même, art « rustique dans l’exécution, conventionnel dans l’invention » (Delafosse 1908 : 271), ne faisant pas exception. Et si M. Perron invite ses lecteurs à se débarrasser de leurs « conceptions d’européens » pour pouvoir goûter la musique et la danse sénoufo, il ne se montre pas davantage séduit par l’art pictural et sculptural qu’il fait reculer depuis l’ « âge infantile » où le situait M. Delafosse jusqu’à l’espace incertain des « limbes » (Perron 1932b : 1368-1369).

[18] C’est une situation strictement inverse qui a entraîné, pour les Nuer, leur réputation durable de population belliqueuse. Comme le souligne D.H. Johnson (1981), une longue et difficile période de pacification est à l’origine de nombres de stéréotypes les concernant, tous articulés autour de leur goût pour la guerre. La pérennité de tels stéréotypes est quant à elle due au fait qu’Evans-Pritchard n’a pas été en mesure de conduire des enquêtes détaillées sur certains aspects de la vie des Nuer : sur le thème précis de leurs relations avec les populations environnantes, il s’est ainsi reporté aux écrits antérieurs des explorateurs et des administrateurs. Selon l’auteur, la description des Nuer comme une société organisée autour de la lutte et dont la stabilité politique repose sur une guerre permanente n’est cependant pas recevable.

[19] Comme le souligne F.Y. Sekongo (1972), c’est même pour remplir ce rôle qu’en 1900, le Nord de l’actuelle Côte d’Ivoire, jusque là administrativement rattaché à la colonie du Soudan, est finalement rattaché à celle de la Côte d’Ivoire. Les propos du Gouverneur Angoulvant ont le mérite de la clarté : « Bien que ce pays diffère entièrement au point de vue géographique et ethnologique de la Côte d’Ivoire proprement dite, nous l’avons rattachée à cette colonie pour lui procurer des recettes budgétaires, des soldats, des travailleurs, des porteurs, des vivres, pour servir de base à la pénétration de la forêt par le nord et assurer la continuité des relations entre la forêt et le Niger [...]. La plus grande partie des charges de toute nature repose sur cette région qui à défaut de résistance montre souvent de la lassitude et de l’inertie » (cité par F.Y. Sekongo 1972 : 32-33).

[20] Comme le souligne C. Aubertin, les commerçants, de même que les administrateurs coloniaux, « apprécient, à juste titre, la main d’œuvre de la race Korhogo, très travailleuse » (Bulletin de la Chambre de Commerce, 1922, cité par C. Aubertin 1983 : 27).

[21] De façon significative, N. Lawler (1990 : 94-95) s’appuie sur l’imagerie coloniale du paysan sénoufo pour interpréter le fait que cette colère ne s’est jamais transformée en révolte : « The level of discontent was clearly rising. Remarkably, it did not manifest itself in either violence or resistance. Senoufo informants, even with the benefit of hindsight, philosophically admit that they never envisioned resisting the augmented expropriations, fearing the repercussions which could be visited upon their families. Their behaviour in this respect remained true to the pattern already set by the ready submission of their chief, Gon Coulibaly, first to Samori and then to the French. »

[22] Cette déception concerne essentiellement la production de caoutchouc, dont le marché s’effondre dans les années 1910, ainsi que celle du coton, dont les efforts coloniaux de développement connaît un succès limité.

[23] La République de Côte d’Ivoire accède à l’indépendance le 7 août 1960.

[24] Comme le souligne Launay (1999 : 277), si les considérations sur le « caractère moral » du Sénoufo viennent en conclusion de la monographie de Delafosse, elles constituent les propos introductifs de la plupart des auteurs ultérieurs

[25] Cette expression est empruntée à Robert Launay (1999).

[26] Sinali Coulibaly n’hésite d’ailleurs pas à citer ces mêmes administrateurs et, plus grave, à leur emprunter certaines formules.

[27] Voir chapitre II, « Que votre labeur soit un combat ! La dimension agonistique du travail agricole ».

[28] Voir M. Lemaire, Les représentations du travail en pays sénoufo tyebara (Côte d’Ivoire), Thèse de Doctorat, Paris X-Nanterre, 2000.