LECTURES, RELECTURES ET Découvertes N2

N°2 Printemps 2001

MIROIRS IDENTITAIRES

 

Compte rendu

•Frank J. SULLOWAY, 1999, Les Enfants rebelles. Ordre de naissance, dynamique familiale, vie créatrice. Paris, Éditions Odile Jacob (trad. de Born to Rebel. Birth Order, Family Dynamics and Creative Lives. New-York, Pantheon Books, 1996), 653 p.

Frank J. Sulloway, spécialiste de l’histoire des connaissances, des idées et des mentalités, travaille dans le département des sciences cognitives du Massachussetts Institute of Technology (M. I. T.). Il est connu pour une magistrale biographie critique de Freud qui permet de le considérer comme l’inventeur d’une biologie de l’esprit. Dans ce nouvel ouvrage aux dimensions tout aussi considérables que le précédent, résultat de vingt six ans de recherches, il se consacre à l’étude des formes de rivalité ainsi qu’aux différences de développement entre enfants d’une même famille selon leur ordre de naissance dans la fratrie. L’auteur se situe désormais radicalement en dehors du champ des études freudiennes pour se faire l’ardent défenseur des thèses de l’évolutionnisme social. Son intérêt pour Darwin était déjà manifeste dans la biographie freudienne, mais ici, le darwinisme de Frank J. Sulloway devient le pivot d’une pensée qui conjoint la génétique et l’histoire sociale pour démontrer, à l’aide d’un énorme appareil statistique d’échantillonnage et de calcul (largement détaillé et expliqué dans une annexe constituant à peu près la moitié de l’ouvrage), que le domaine créatif de la recherche humaine est un processus quasi-programmé de rébellion permanente, grâce aux cadets. Pour preuve, nous dit l’auteur, lorsqu’en 1837 Darwin se convertit à la théorie de l’évolution, son ordre de naissance lui donnait une probabilité cent fois plus grande de souscrire à l’évolutionnisme que de défendre la théorie de la création qui prévalait alors. D’après Sulloway, les historiens, les psychologues, les sociologues et les philosophes n’ont pu, jusqu’à présent, trouver une raison suffisante au « comportement de rébellion » contre l’ordre établi qui a permis à des Copernic, Newton et Darwin de devenir ces « visionnaires intrépides aux thèses radicales » qu’ils ont été et qui ont bouleversé notre conception du monde. C’est qu’il existe, affirme Sulloway, une véritable tendance à se rebeller, déterminée par l’ordre de naissance, dont la théorie de la Sélection naturelle darwinienne, relue à travers les données de l’histoire sociale, donnerait la clé. Cette clé, c’est-à-dire la supériorité explicative de l’ordre de naissance par rapport à la majorité des facteurs prévisionnels sociologiques du comportement humain, permettrait de comprendre la raison des révolutions, aussi bien scientifiques que sociales ; en particulier, leur caractère d’innovations radicales et la faculté qu’auraient des esprits novateurs et libéraux comme les cadets de famille, de les susciter et de les propager.

En dépit de l’aspect très déterministe de telles positions, sur lesquelles l’auteur s’explique et dont il prend en considération les effets polémiques, il faut souligner au passage la richesse et l’intérêt de sa méthode de travail. Aucune donnée n’est laissée dans l’implicite ou présentée sans preuves, ce qui permet au lecteur de critiquer au fur et à mesure les thèses qui lui sont exposées. Celui-ci, même s’il n’est pas un spécialiste, est nourri généreusement de l’érudition de l’auteur dans le domaine de l’histoire des sciences et de l’histoire sociale, présentées avec clarté et humour. Qu’on soit aîné ou cadet, on ne ressort pas indemne de la lecture de Sulloway. Mais pour apprécier la valeur et la portée réelle des arguments, examinons-les à travers les quatre parties de l’ouvrage.

Le darwinisme, dont l’auteur est un remarquable spécialiste, est le pivot de ce système. C’est à travers l’histoire même de l’adhésion de Darwin à la théorie de la Sélection naturelle qui devait appliquer des principes malthusiens à toutes les espèces, que Sulloway retrace le cheminement de ses propres idées. Il décrit, dans la première partie intitulée Réceptivité à l’innovation scientifique, toutes les étapes de l’expédition de Darwin aux îles Galapagos, en particulier la portée des observations sur la variété des becs de pinsons, véritable modèle de « l’évolution en action » qui devait inspirer ensuite à Darwin ses idées sur la variété et la diversification des espèces. La publication de L’Origine des espèces, dont Darwin publia d’abord une version condensée avec la Sélection naturelle en 1859, ébranla le monde. L’un des plus virulents détracteurs de Darwin, le naturaliste Louis Agassiz, un aîné, vilipenda cette théorie au nom du dessein divin. A l’exemple de Darwin, d’autres innovateurs radicaux et insoumis tels Giordano Bruno, Voltaire, Galilée, parmi bien d’autres, furent soumis à la censure, torturés, voire même décapités, à cause de leur « entêtement » dans leurs opinions révolutionnaires. D’où provient une telle propension, s’interroge l’auteur ? En ce qui concerne Darwin, il veut nous persuader que les seuls faits étaient insuffisants à le transformer en révolutionnaire : c’est sa personnalité qui l’était. Tout est dit : certains esprits seraient prédisposés à défier les valeurs établies, en vertu d’une réceptivité plus importante aux changements radicaux. Les aînés seraient, en général, ouverts aux innovations conservatrices auxquelles les cadets et les puînés s’opposeraient, alors que les propositions des révolutionnaires radicaux, le plus souvent des cadets, se seraient systématiquement heurtées aux valeurs sociales établies, surtout aux principaux dogmes religieux. Le but de l’auteur est de parvenir à une quantification correcte du degré « d’ouverture d’esprit » ou de « réceptivité », qui serait l’apanage des cadets et qui donnerait toute leur force subversive aux révolutions. Mentionnons, au passage, la seule référence qui nous paraisse correcte en matière de quantification de l’enthousiasme : celle de Musil, dans L’Homme sans qualités, qui attendait dans ce domaine l’instauration d’un « Ministère de l’Âme et de la Précision ». Quoi qu’il en soit de cette affirmation par Sulloway de l’existence d’une quelconque « ouverture d’esprit », comment et à quoi applique-t-il les méthodes sophistiquées qu’il utilise ?

Il a sélectionné un peu plus d’un demi-million de données, parmi des dizaines de milliers de biographies, et leur a appliqué des techniques informatiques, statistiques et probabilistes afin d’établir un modèle de prévisibilité du comportement humain en matière de révolution. Ses objets d’étude sont les révolutions scientifiques qui ont bouleversé l’opinion ; dans le domaine de l’histoire sociale, il s’appuie sur la Réforme protestante et la Révolution française. Ses estimations sont établies d’après les jugements de 3890 scientifiques sur 28 innovations. Seize événements historiques et 12 innovations aux conséquences moindres ont été également classés par lui dans la catégorie des révolutions scientifiques. Il dresse des tableaux de corrélations afin de faciliter la comparaison entre différentes influences. Grâce à des algorithmes de lissage, il veut souligner l’amplitude des effets plutôt que leur valeur uniquement statistique.

En ce qui concerne l’histoire de la pensée évolutionniste, avant et après Darwin, sur une période allant de 1700 à 1875, Sulloway donne ainsi des probabilités sur les chances qu’un individu avait d’adhérer aux idées évolutionnistes. Avant 1859, date de la publication de l’ouvrage de Darwin, le ratio était de 9,7 pour 1. Autrement dit, la probabilité de prendre le parti des idées évolutionnistes était 9,7 fois plus élevée chez les cadets, comme Darwin et Wallace, que chez les aînés, comme Lyell ou Agassiz. Tout au long des débats sur l’évolution, des cadets de quatre-vingts ans se montrèrent aussi réceptifs à cette théorie que des aînés de vingt-cinq. En d’autres termes, certains cadets pendant la révolution darwinienne possédaient, à cinquante ans d’intervalle, « une dose de cette ouverture d’esprit qui est l’apanage de la jeunesse ». Pour évaluer la nouveauté des théories et révolutions scientifiques, il fallait établir des critères. L’auteur a donc classé les révolutions en fonction de l’ampleur des controverses religieuses auxquelles elles ont donné lieu. Par exemple, les vitalistes s’appuyaient sur des considérations religieuses pour condamner les athées et les matérialistes. Seraient vraiment radicales, nous dit Sulloway, la théorie copernicienne, la théorie de la terre avancée par James Hutton, les théories pré-darwiniennes sur l’évolution et le darwinisme. Il examine également la théorie de la circulation sanguine de Harvey, la révolution chimique de Lavoisier, la théorie de la glaciation, la psychanalyse freudienne, la dérive des continents, le mesmérisme, la phrénologie, Lister et l’antisepsie. Dans tous ces domaines, les cadets ont soutenu massivement les propositions hétérodoxes ; de même, plus une innovation est réactionnaire, plus la proportion d’aînés parmi ses partisans est importante. Que l’ordre de naissance ait eu des incidences sur la théorie même de l’évolution n’avait pas échappé à Darwin, fait observer l’auteur. En 1864, celui-ci faisait remarquer à Alfred Russell Wallace : « Mais, oh, quel complot que la primogéniture pour détruire la sélection naturelle ». Ainsi, enchaîne notre auteur, les puînés apprendraient-ils d’instinct une logique comportementale qui provoquerait des changements radicaux dans le statu quo des aînés.

C’est dans la deuxième partie qu’est développé le cœur de l’argumentation sur l’importance de l’ordre de naissance. Sulloway le présente comme une catégorie biologique autant que fonctionnelle qui détermine et conditionne le statut dans les fratries. Sa démonstration s’appuie sur une première constatation : les germains ayant grandi ensemble possèdent des personnalités aussi différentes que des individus sans liens de parenté. Les ressources physiques, émotionnelles et intellectuelles des parents, nous dit Sulloway, s’organisent autour de « niches familiales » où vont se différencier les germains. Ces niches que chacun occupe au sein d’une même famille façonnent des expériences familiales différentes. Bien que les histoires personnelles aient parfois des trames singulières, elles obéiraient presque toutes à un schéma darwinien classique : les enfants emploient des stratégies destinées à tirer parti au maximum de l’investissement parental. Chaque membre de la fratrie trouve une manière de répondre personnellement aux contraintes multiples imposées par l’environnement familial et les influences parentales. Ici, l’auteur fait appel au principe biologique darwinien de divergence qui, appliqué à la société humaine, permettrait de constater que l’environnement familial partagé ne provoque pas plus de ressemblances que l’héritage génétique. En d’autres termes, l’altruisme, le sacrifice ou l’égoïsme seraient en prise directe avec la génétique. La constitution de ces « niches », souligne l’auteur, interagit avec les variables multiples telles que l’identité sexuelle, le conflit parents/enfants, la perte éventuelle d’un parent, autant d’aléas et de fractionnements de l’environnement qui vont produire une très grande diversité de centres d’intérêts et de talents.

On ne peut comprendre entièrement la genèse de cette idée chez l’auteur si l’on ne souligne pas ici l’importance du modèle adlérien dont il a traité dans son ouvrage sur Freud. Alfred Adler, rappelle-t-il, un ancien disciple de Freud, s’était séparé du maître en 1911 pour fonder sa propre école de psychologie individuelle. Il s’était beaucoup intéressé à la hiérarchie fraternelle. Selon Adler, les premiers-nés seraient détrônés lors de la naissance d’un puîné et ceux qui réussiraient à surmonter ce traumatisme s’efforceraient alors d’imiter le comportement de leurs parents. Ceux qui grandissent avec l’impression d’être écrasés par leurs aînés développent un sentiment d’infériorité. Mais ceux qui entrent en compétition avec eux augmentent leurs chances de réussir dans l’existence. Le modèle des « niches familiales », quant à lui, est plus directement emprunté à la théorie de la Sélection naturelle de Darwin, à propos du combat farouche pour la survie : les individus dotés de caractéristiques qui les avantagent ont tendance à les transmettre à leur progéniture, explique Sulloway, qui examine alors comment les biologistes ont réévalué ces thèses darwiniennes un siècle après, sous l’angle de la génétique. Il mentionne en particulier la notion d’adaptation inclusive développée par Hamilton, mesure de l’adaptation calculée à partir du succès de reproduction d’un individu. L’une des principales extensions du principe de Hamilton concerne les conflits pour l’investissement parental. Les petits désirent, par exemple, continuer à être allaités, alors que les intérêts génétiques de leurs parents sont mieux servis s’ils ont et élèvent d’autres descendants. La théorie de Hamilton expliquerait l’infanticide, courant chez les insectes, les poissons, les oiseaux et les mammifères. Le sort tombe toujours sur le plus jeune, comme dans la chanson, et les parents y contribuent souvent. Le coucou, modèle dans son genre, éclôt dans un autre nid et le jeune oisillon commencera par éjecter les autres, qui ne sont pas ses frères et sœurs, devant l’œil indifférent du maître du nid ainsi dépossédé de sa propre progéniture. « Fratricide, infanticide, contraception par lactation et négligence nutritionnelle sont autant de conduites à prendre dans leurs interactions complexes », souligne Sulloway, non sans développer les strictes conséquences de cette vision programmée de la transmission des gènes : une mère qui allaite au sein empêche ainsi une nouvelle conception et conjoint donc l’infanticide et le fratricide.

Sulloway commente ces points de vue de la génétique avec quelques exemples allant dans le même sens pour les sociétés humaines. De façon globale, la plupart des civilisations, de son point de vue, respectent la logique darwinienne qui associe l’ordre de naissance au statut privilégié des aînés. Les exemples démontrant les privilèges du droit d’aînesse sont légion. Mentionnons ici le cas des deux fils du prince Charles et de Diana, parfois nommés « l’héritier » et « le sacrifié » ; tandis qu’au Japon ancien, les cadets s’appelaient « riz froid », nom dérivé d’une coutume consistant à leur attribuer les restes du repas des parents et des aînés. Le darwinisme revu à la lumière du génome permet d’apercevoir « une véritable course aux armements au sein de la famille », dont l’exemple biblique de Caïn, le premier fratricide, n’est qu’une illustration parmi d’autres. Pour rendre compte de cette lutte dans toutes ses dimensions, Sulloway prend soin de distinguer néanmoins héritage génétique et apprentissage, pour préciser qu’il s’interroge avant tout sur la dynamique familiale et non pas sur l’ordre stricto-sensu. S’il y a rivalité, dit-il, c’est essentiellement autour des ressources de l’affection parentale et dans ce combat dont la nature donne d’impitoyables exemples, c’est l’ordre de naissance qui va permettre d’obtenir des données significatives sur le rôle de l’environnement familial, et non l’inverse. L’auteur explore alors toute une gamme d’influences susceptibles d’affecter la personnalité, pour observer que les germains se différencient entre eux comme les espèces, et que plus leur diversification se développe, plus se minimise la compétition autour de ressources limitées. Les enfants déploient en effet des stratégies pour obtenir l’attention des parents, les aînés étant, à cet égard, en meilleure position et mieux armés que leurs cadets ; l’histoire des différences fraternelles serait donc celle de cette structure familiale très biologique et de la façon dont des « niches » qui résultent de l’histoire des conflits, se constituent à l’intérieur d’elle. Ni l’ordre de naissance ni la dynamique familiale ne seraient responsables des révolutions radicales du passé, nous rassure l’auteur, mais une fois les bouleversements politiques et sociaux initiés, la famille apparaîtrait comme la source majeure des disparités individuelles qui les alimentent. Elle serait donc « l’un des rouages essentiels du changement historique ».

L’auteur tente lui-même d’atténuer à plusieurs reprises l’aspect par trop sociobiologique de sa théorie de la personnalité en montrant que les explications évolutionnistes du comportement humain n’ont pas un caractère déterministe, mais qu’il existe une interaction permanente entre la nature et l’éducation, sous l’angle du développement. Des traits propres à l’individu et à son milieu feront prédominer des « expériences systématiques », celles de cadets opprimés ou dépossédés, habitués à se diversifier et qui auront donc tendance à rechercher les expériences aventureuses et les voyages lointains : tels Humboldt et Bonpland, explorateurs de l’Orénoque et de l'Amazone, ou Geoffroy Saint-Hilaire qui accepta avec enthousiasme d’accompagner Napoléon Bonaparte en Égypte, au contraire de Cuvier, un aîné, qui refusa de partir.

L’auteur s’en prend à l’interprétation marxiste de l’histoire, ainsi qu’à la théorie mythologique œdipienne de Freud. La lutte des classes ne serait pas plus le moteur de l’histoire, que le désir de tuer un parent pour s’approprier l’autre une explication valable sur les conflits intra-familiaux. « Les enfants n’essaient pas de tuer un de leurs parents afin de s’approprier l’autre ; leur objectif consiste à rentabiliser au mieux l’investissement parental, pas à le réduire de moitié », s’indigne l’auteur. Chez ce perfectionniste de l’évaluation, on assiste là à un saut qualitatif vers l’idée que si les gènes pensent, c’est d’abord parce qu’ils auraient expérimenté les vertus des placements en Bourse. On souhaiterait que Sulloway fasse un meilleur usage de Weber. Si, en tant qu’aîné autocratique ou cadet révolté, on était tenté de trouver de nombreuses raisons d’adhérer aux thèses de Sulloway, avec l’introduction de la variable sexuelle, on replonge dans la perplexité. En effet, à propos des « dyades sororales », nous dit-il, tout change, les aînées filles sont nettement anticonformistes, alors que les cadettes s’avèrent volontiers conservatrices. L’auteur minimise aussitôt cette variable sexuelle gênante, montrant qu’elle est éclipsée par les autres différences fraternelles, et que beaucoup de réformatrices abolitionnistes telles Harriet Beecher Stowe, Angelina Grimké, Harriet Tubman, étaient des cadettes. On ne peut le blâmer de nier que le chromosome X agirait de plein gré contre le chromosome Y, afin de contrarier intentionnellement ses projets ; il demeure pourtant que si les aînées se sont engagées très avant dans la lutte pour le droit de vote des femmes, c’est bien, nous dit l’auteur, parce qu’elles auraient trouvé avantage à affirmer les droits de leur sexe en tant qu’apanage politique. Voici une affirmation des valeurs libérales américaines qui naturalise radicalement la question des quotas ! Comme quoi, et notre auteur ne semble pas y avoir pensé, les femmes seraient, bien plus que les hommes, des « animaux politiques ».

Dans le domaine des sciences, les portraits de femmes révolutionnaires se résument à deux figures, Emilie du Châtelet, mathématicienne qui expliqua les Principia Mathematica de Newton à Voltaire, et Harriet Martineau, qui adhéra au mesmérisme. Mélanie Klein est balayée d’un revers de main car « non scientifique », tandis que les errances de Margaret Mead (aînée agressive) à propos de sa théorie de la sexualité en Océanie sont abondamment soulignées et viennent plaisamment rappeler combien les ethnologues peuvent être aveuglés par leurs préjugés sociaux. On est frappé, néanmoins, par le caractère tendancieux des exemples biographiques pris par l’auteur, qui rappelle lui-même que les données inexactes de son échantillon ne proviendraient que d’éléments biographiques faux ou de lacunes. Mais puisqu’il s’agit des femmes, la rareté peut toujours se parer des vertus de l’exception.

La théorie darwinienne sur l’expression des émotions chez l’homme et chez les animaux est l’occasion pour l’auteur de développer un stimulant exemple à propos de l’importance structurelle de la timidité dans le développement de la personnalité : trait biologique du tempérament, tendance comportementale innée et le plus souvent héritée, les 2/3 des cadets en seraient affectés. La timidité aurait donc un effet d’interaction avec l’ordre de naissance et serait une forme subtile d’aléa du développement. Pour exemple, Nicolas Copernic, cadet, était surnommé « le chanoine timide » ; à l’inverse, un aîné, Thomas Henry Huxley était « le bouledogue de Darwin ».

La troisième partie de l’ouvrage est consacrée à la question des attitudes sociales en fonction du contexte historique et propose une « sociométrie historique » afin de déterminer la façon dont on acquiert ses convictions sociales. Sulloway a combiné des opinions politiques et religieuses avec des réactions face aux innovations scientifiques. Il montre que, si les attitudes politiques et religieuses sont bien fondées sur des opinions et des croyances, là encore, les coefficients de corrélation viennent vérifier ses hypothèses : des cadettes combatives comme George Eliot alias Mary Ann Evans furent bannies de leur famille pour avoir renié leurs principes religieux ; quant au choix même du conjoint, il apparaît lui aussi déterminé par ces attitudes sociales, de véritables tendances « sélectionnées de génération en génération » par des stratégies d’aînés ou de puînés obéissant à la pulsion de leur ordre de naissance. « En choisissant leur conjoint selon des critères idéologiques, les partenaires augmentent leurs chances d’avoir une descendance partageant leur valeurs sociales ». Les familles politiques seraient en quelque sorte déterminées dans des relations intra-familiales, à l’origine de « traditions de dissidence » qui produiraient des Benjamin Franklin. L’histoire, nous affirme Sulloway, est surtout affaire de biographie et seulement ensuite de sociologie. La biographie serait donc à l’histoire ce que le génome est à l’évolution. On peut s’étonner du caractère très réducteur que prennent dans cet ouvrage les thèses de l’auteur sur l’histoire sociale, par rapport au caractère brillant de sa compréhension de la théorie psychobiologique du psychisme de Freud et à sa capacité de restituer les controverses scientifiques dans leurs dimensions heuristiques. Son idée d’une « pulsion de rébellion », de primogéniture intellectuelle au sein de l’establishment scientifique, prend le pas à ses yeux sur toutes les tentatives d’interprétation marxiste de la pensée révolutionnaire.

La Réforme protestante, qui fut « la révolution copernicienne de la pensée religieuse », déclenchée le 31 octobre 1517 par les 95 thèses de Luther, est l’exemple qu’il privilégie d’une révolte populaire, car elle se répandit dans tout le territoire germanique et attira princes et théologiens cadets qui s’y illustrèrent en martyres. Dans la rubrique des « histoires de famille » qu’elle suscita, l’auteur met en relief le cas des épouses de Henri VIII dont deux cadettes, Anne Boleyn et Catherine Howard, aux opinions libérales et réfractaires au roi, furent mises à mort. Elles illustraient ces tendances à la rébellion dont les plus dures se trouvent malgré tout chez les militants d’extrême gauche. Le comparatisme de Sulloway peut passer aisément les siècles puisque sa caractéristique « d’ordre de naissance » est universelle. Cependant, chez les marxistes révolutionnaires, on va trouver encore des exceptions, comme c’était le cas pour les femmes ; en effet, Carlos surnommé « le Chacal », qui enleva plusieurs douzaines de ministres de l’OPEP, Mao Tse Toung dont le père était lui-même un impitoyable tyran, et Che Guevara, étaient d’irréductibles aînés ! Consolons-nous, les cadets Lénine, Trotsky, Fidel Castro et Arafat eux, sont des « révolutionnaires professionnels ». Sur les 108 juges américains élus depuis la création de la Cour Suprême aux États-Unis, nous dit Sulloway, les cadets vérifient en général la règle des tendances politiques en votant libéraux ; tandis que les aînés seront conservateurs. Ce modèle bi-dimensionnel aînés-cadets des styles politiques trouve, selon l’auteur, son apogée dans la Terreur révolutionnaire française. L’auteur atteint là un sommet de réductionnisme historique en faisant de la Révolution de 1789 une histoire de rivalités fratricides. Les épidémies de discorde semées dans la population et dans les familles deviennent les causes mêmes de la violence révolutionnaire, en vertu de cette loi immuable des naissances. L’affrontement des Montagnards et des Girondins est présenté de manière à faire comprendre dès le départ qu’il ne s’agissait que de guerres entre frères ennemis et d’extrémisme facilement explicable. Le cas de Robespierre, par exemple, se comprend aisément par le fait qu’il avait connu un sérieux problème avec l’un de ses deux parents. Les aînés ou les enfants maltraités sont dépourvus de toute compassion. Pourquoi Sulloway n’a-t-il pas songé, cependant, au Prince Siddharta Gautama dit le Bouddha, révolutionnaire mais vertueux aîné qui nous offre un merveilleux contre-exemple avec le modèle de la compassion universelle ?

Pour synthétiser son analyse du comportement humain, l’auteur veut resituer l’importance du contexte historique, des conditions sociales, politiques, religieuses et intellectuelles ; en privilégiant toujours cependant l’optique d’une caractéristique cognitive des innovations : c’est à déterminer la mesure d’un « indice d’indignation », à quantifier une « influence », qu’il s’attache, en traitant exclusivement de caractéristiques biographiques et culturelles. L’ordre de naissance serait « le thermomètre du changement historique ». L’essentiel de la variance dans l’adhésion dépend, nous dit-il, de la capacité préalable d’un individu à accepter le changement et non d’une évolution favorable de l’opinion avec le temps. De là à découvrir le gène de la rébellion, comme d’autres ont cherché celui de l’homosexualité, le pas pourrait être aisément franchi. L’auteur se garde de telles dérives mais il ne cesse d’alimenter l’argument selon lequel la rationalité humaine dépendrait de « seuils variables », et serait, en définitive, « moins utile à l’avancement des sciences que ne le sont les considérations subjectives ».

La hiérarchie des âges et l’ordre générationnel sont bien des matrices de représentations et de pratiques sociales qui traversent les ordres micro-domestiques et macro-historiques ; nombre de sociologues et d’historiens ne cessent de s’interroger sur leurs interactions multiples et leur dynamique. Mais en déshistoricisant radicalement le temps humain au nom d’une certaine vision de l’évolutionnisme, on peut craindre que l’auteur n’ait abouti finalement qu’à naturaliser certains choix idéologiques. L’omnipotence de la « famille » naturalisée par le lien biologique de la naissance, et que l’auteur ne cesse de surévaluer, est donnée comme le creuset de toutes les violences historiques et de toutes les innovations. Mais aucune définition ne nous en est donnée pour permettre de comprendre ce que l’auteur y met. Demeurent seuls les exemples de fratries, la plupart du temps issues de la bourgeoisie libérale occidentale.

En dépit du caractère très « ouvert » de cette étude, où l’auteur nous propose grâce à un test quantifié, à la fin de l’ouvrage, d’évaluer notre propre capacité à devenir un révolutionnaire, concluons en imaginant un scénario plus dramatique encore que le conflit oedipien, et inspiré par l’exemple de Hitler (dont a traité aussi l’auteur) : qu’adviendrait-il donc de l’humanité si un nouvel Hitler lisait « Les Enfants rebelles » ? Seul survivant de sa fratrie et ayant réussi, comme l’ancien, à devenir l’enfant chéri de sa mère en chassant les autres du nid, tel le coucou, gageons qu’il éliminerait tous les rebelles pour « délit de naissance en bon ordre ».

(Brigitte Steinmann)

Notes de lectures

•Revue Critique Internationale, n°10, janvier 2001 (Presses de Sciences-Po, Paris, 199 p., au numéro : 118 F, http://www.ceri-sciences-po.org).

Si la plupart des ethnologues, en particulier en France, ne semblent guère s’intéresser encore aux débats en cours dans le champ des sciences politiques, les politistes, eux, travaillent bien souvent sur des questions d’un intérêt majeur pour l’ethnologie. C’est le cas de Jean-François Bayart, bien connu pour sa roborative démystification de L’Illusion identitaire (Fayart, 1996) et de Christophe Jaffrelot, respectivement directeur et rédacteur en chef de l’excellente revue Critique Internationale, dont le n°10 vient de paraître. La revue consacre un dossier spécial à la question de l’autochtonie et des usages politiques des identités collectives (culturelles, nationales ou « ethniques »). Intitulé « J’étais là avant. Problématiques politiques de l’autochtonie », le dossier comprend des articles sur la Ligue du Nord et l’invention du « Padan » (Marta Machiavelli), le Vlaams Blok et le « Flamand naturel » (Bambi Ceuppens), la Géorgie et ses « hôtes ingrats » (Thornike Gordadze) et une synthèse sur « autochtonie, démocratie et citoyenneté en Afrique » par Jean-François Bayart, Peter Geschiere et Francis Nyamnjoh. A signaler également le point de vue de l’historien Frederick Cooper sur les usages du concept de « mondialisation ». (A.B.)

•Jean-Pierre OLIVIER de SARDAN, « Le ‘je’ méthodologique. Implication et explicitation dans l'enquête de terrain », Revue française de sociologie, 41-3, 2000, pp. 417-445.

J.-P. Olivier de Sardan est désormais coutumier des réflexions méthodologiques souvent dérangeantes, toujours stimulantes. Dans cet article, il reprend le débat actuel, essentiellement post-moderne, sur la subjectivité du chercheur en sciences sociales, la nécessaire réflexivité de la recherche et les formes de narrativité du texte ethnologique. Il s'agit de dégager la discussion de ses implications morales, épistémologiques ou littéraires, dont l'importance n'est en aucun cas déniée mais dont J.-P. O. de S. ne se prive pas de pointer les contradictions et parfois même les faiblesses. Son projet consiste à se recentrer sur la question qui mérite selon lui de faire véritablement débat : qu'en est-il au plan méthodologique de l'implication du chercheur sur son terrain et de l'explicitation que ce dernier doit fournir sur l'enquête. Pour cela sont constitués en types-idéaux les « postures » significatives adoptées et revendiquées par des ethnologues ou sociologues (Jeanne Favret-Saada notamment), dans une caractérisation précise, synthétique et critique. De cette analyse, on retiendra que la diversité des pratiques de terrain ne se réduit pas nécessairement au partage entre bonnes et mauvaises recherches, que les ethnologues de jadis aujourd'hui tant décriés ont parfois été les premiers à s'interroger sur la place du chercheur dans l'enquête empirique, et peut-être in fine que la priorité des ethnologues n'est pas de parler d'eux-mêmes.

On notera dans le même numéro de la Revue française de sociologie un court article d'Henri Mendras, « L'invention de la paysannerie. Un moment de l'histoire de la sociologie française d'après-guerre » (pp. 539-552) qui replace les recherches sur le monde rural dans leur contexte historique et institutionnel (ont en effet contribué dans les années 50 à l'étude du monde paysan des Américains, des Européens, Européens de l'Est ou de l'Ouest, sociologues marxistes ou webériens, etc). Un petit rappel très utile. (M.-O. G.)

•Houari TOUATI, Islam et Voyage au Moyen Age, Paris, Éditions du Seuil, 2000, 345p.

De Maxime Rodinson à Hichem Djaït, de J.-P. Charnay à Edward Saïd, nombreuses sont les études portant sur la manière dont l'Occident a appréhendé l'Orient musulman. Dans ce remarquable ouvrage, H. Touati adopte une démarche inverse puisque c'est le regard porté sur le monde par les voyageurs arabes qui est ici analysé. Du VIIIème au XIIème siècles, les lettrés musulmans ont été des « forcenés du voyage ». Mais cet « art de la pérégrination » relevait moins d'une recherche de la différence, d'une « herméneutique de l'autre » que d'une construction toujours recommencée du même. Exotisme, curiosité scientifique et culturelle, désir de découvrir et d'explorer des contrées inconnues ne sont point de mise. C'est, tout au contraire, l'incessante volonté de délimiter la « demeure de l'islam » qui est ici déterminante.

H. Touati nous offre une passionnante lecture de ce savoir arabe sur le monde. On apprendra ainsi comment ce dernier a utilisé l'écrit pour instaurer la Tradition, comment au cours des siècles le regard et l'audition furent tour à tour érigés en garants de vérité, etc. Enfin, grâce à ce beau travail, H. Touati nous permet aussi de mieux comprendre ce qui distingue ce savoir de notre propre appréhension et écriture de l'autre. Comme si, encore et toujours, le détour par l'autre était le meilleur moyen de se connaître soi-même. (P. P.)