Avant-propos. Marie-Odile Géraud N2

N°2 Printemps 2001

MIROIRS IDENTITAIRES

Avant-propos Marie-Odile Géraud N2

 

C'est à une réflexion sur l'historicité des représentations des identités collectives modernes (européennes ou exotiques) que s'attache le deuxième numéro d'Ethnologies comparées. Le colonialisme a forgé de nombreux stéréotypes ethniques, qu'il est salutaire de dénaturaliser en les interrogeant de la manière la plus précise. Marianne Lemaire analyse la mise en forme du « portrait du Sénoufo en travailleur » dont elle relève les ambiguïtés. Ce travail richement documenté souligne deux points sur lesquels reviennent à leur manière chacune des autres contributions. La nature historique et contextuelle des constructions identitaires tout d’abord, qui traduisent souvent un mouvement de projection sur l'autre de fantasmagories sociales et politiques bien identifiées dans les réflexions sur l'ethnocentrisme. Leur nature relationnelle aussi, en tant que ces représentations identitaires articulent et mettent en rapport, en miroir dirons-nous, plusieurs groupes sociaux dont la définition mutuelle prend corps précisément dans l'interaction. La figure coloniale du Sénoufo renvoie au monde paysan français, aux aspects à la fois négatifs et positifs qui lui étaient prêtés au XIXème siècle, tout en étant également construite en opposition à celles des autres populations africaines en présence.

La question des usages proprement sociaux et politiques des typologies coloniales est abordée par Paul Pandolfi dans un article consacré à l'imaginaire occidental concernant les Touaregs, qui ont nourri bien des rêveries exotiques. Or la figure hautement valorisée du Touareg ne peut se comprendre sans référence au statut dévolu aux populations arabes d'Afrique du Nord, ou aux sociétés d'Afrique Noire. La connivence que les Occidentaux se sont plu à entretenir avec les populations touarègues s'inscrit non dans une relation duelle entre « eux » et « nous », mais dans un jeu triangulaire d'identification et d'exclusion des groupes sociaux installés dans la région. Jeu de l'esprit sans doute, jeu politique assurément dont la finalité consistait aussi à légitimer la présence française en Afrique du Nord.

Relation duelle ou triangulaire : ce schéma se retrouve dans mon article sur la société guyanaise contemporaine, héritière d'une histoire coloniale parfois douloureuse et victime d'une imagerie difficile, mais où s’impose désormais une référence au Brésil, l’immense voisin jadis ignoré et maintenant présenté comme modèle d’identification collective sous l'effet de nombreuses injonctions politico-administratives. Cette tendance est renforcée par la présence de visiteurs et de résidents métropolitains qui cherchent à retrouver en Guyane un petit Brésil. Or cette représentation amazonienne de leur pays n'est pas sans choquer les Guyanais dont tous les efforts ont consisté durant des années à sortir des clichés de l' « enfer vert ». Là encore c'est avant tout sous l'effet d'une violence symbolique que se tendent les miroirs identitaires.

Alain Babadzan nous rappelle cependant que le regard que l'Occident porte sur les sociétés exotiques comme sur son propre passé est la traduction d’un rapport particulier à la culture, qui s’instaure en Europe à partir de la fin du XVIIIème siècle. S'interrogeant sur la vogue actuelle de célébration des divers patrimoines, il souligne le lien entre le processus de patrimonialisation et l'émergence en Europe des États-nations et de la thématique culturaliste de l’ethno-nationalisme, que l’Occident a largement exporté, et avec le succès que l’on sait, bien avant l’indépendance des jeunes États post-coloniaux.

De ce processus de constitution des pratiques sociales et culturelles en Patrimoine, Caroline Graille donne une illustration avec la société kanak. Après la phase de mobilisation politique indépendantiste des années 1980, les Kanak se sont vus dotés après les Accords de Matignon d'un centre culturel prestigieux à Nouméa, d'instances et de crédits destinés à promouvoir la culture autochtone. Caroline Graille s'attache à montrer le lien entre politique, culture et constructions identitaires en Nouvelle-Calédonie.

Marc Tabani s'interroge sur notre patrimoine de chercheurs, à savoir les fonds documentaires en ethnologie. Après avoir présenté l'historique de ce projet institutionnel d'archivage, il analyse les processus de classification de la diversité culturelle mis en œuvre dans les catalogues des bibliothèques et en souligne l'essentialisme.

Enfin, comme dans le premier numéro, nous avons tenu à donner la parole à un apprenti chercheur, Christophe Hébrard, qui nous entraîne dans l'univers de la Toile, qu'il fréquente assidûment (il est le concepteur du site du CERCE et d’Ethnologies comparées) à la recherche de ces « communautés virtuelles » qui peuplent le réseau et jouent avec le réel.