Un « folklore » pour journalistes : la Confrérie des Chevaliers du Tastevin. Gilles Laferté

N°8 Printemps 2005

PAYS, TERROIRS, TERRITOIRES

Gilles Laferté

 

Introduction

    Depuis le début des années quatre-vingts et ce que l’on peut nommer la révolution constructiviste des sciences sociales, on assiste en France, pour rendre compte du fait régional et national, à la démultiplication des travaux autour de la « construction des identités », de « l’invention des traditions » (Bertho-Lavenir 1980 ; Guillet 1999 ; Thiesse 1999), voire de la « patrimonialisation » (Rautenberg, Micoud, Bérard, Marchenay 2000). On ne peut que se sentir redevable vis-à-vis de ces travaux tant ils ont brisé les emplois essentialistes (Braudel 1986) ou anhistoriques (Lévi-Strauss 1977) de la notion d’identité qui ont longtemps prévalu. L’article de Pierre Bourdieu (Bourdieu 1980) est alors fondateur de cette volonté conjointe de sociologiser et d’historiciser la notion d’identité (Brubaker 2001), désormais majoritairement comprise sous un angle constructiviste, c’est-à-dire recouvrant un processus social constamment renégocié au gré des luttes de pouvoirs pour imposer la définition légitime du groupe, pour justifier les découpages sociaux.

    Cependant, en utilisant ce vocabulaire, ces travaux s’intéressent essentiellement aux producteurs de ces identités, de ces traditions, de ce patrimoine, occultant bien souvent que la production ne suffit pas à l’intériorisation par les identifiés des identifications produites par le haut, au sein des élites. Tout le problème du vocabulaire scientifique dominant ce champ de recherche, c’est qu’il recouvre et rend indistinct deux processus : d’un côté la construction de l’identité-image du groupe, et de l’autre l’inscription des individus dans des collectifs, ou ce que l’on peut nommer l’appartenance. Il nous semble que l’on a tout intérêt à casser la notion d’identité en deux, avec d’un côté l’image sociale des groupes et des territoires et de l’autre les appartenances des individus, si on souhaite ne pas réduire le processus d’identification des individus à des démarches institutionnelles, étatiques, associatives, de groupes dominants sur des populations sans voix officielles (Noiriel 2001). Nous reprenons ce couple conceptuel image-appartenance de Jean-Claude Chamboredon (Chamboredon, Mathy, Mejean, Weber 1984 ; Chamboredon 1985).

    Associé au terme d’image, parler d’appartenance permet de rééquilibrer les possibilités d’analyse séparée de la production et de la réception des « identités ». En effet, le vocable d’image offre l’avantage de ne se placer nullement sur le terrain de l’appropriation des identifications par les populations et de rester dans le strict domaine de la production. Parler d’image sociale des groupes et des territoires, c’est bien évoquer la construction de la perception, de la représentation des groupes, qu’elle soit discursive ou pratique à travers diverses actions sociales. A l’inverse, l’appartenance désigne les propriétés des groupes territorialisés dans lesquels s’inscrivent et se distribuent les individus, c’est-à-dire les lieux et les propriétés dans lesquels les individus se reconnaissent. Il s’agit d’une logique de la participation des individus aux actions collectives, de leur sociabilité et de leur socialisation au sein de structures collectives de la solidarité territoriale (Renahy 2003). L’image est une production discursive, l’appartenance un lien social.

    Toute la difficulté pour le chercheur travaillant sur les appartenances est alors de comprendre la multiplicité des groupes d’appartenances — famille, amis, collègues, institutions (État, église), communauté… —, leur emboîtement, leur contradiction ou leur complémentarité, leur hiérarchie et la capacité d’un individu à jouer ou subir ses appartenances selon les scènes sociales où il se trouve. A l’inverse, l’image sociale est beaucoup plus simple à saisir puisqu’elle est une construction sociale engagée par des entrepreneurs, avec un nombre d’acteurs identifiables. L’image a une plasticité plus forte que l’appartenance. Elle est le produit de la construction des identifications par les représentants des groupes, des territoires, alors que l’appartenance serait le produit de l’appropriation individuelle des identifications par la socialisation, la participation. Cette dernière se mesurerait par des attributs, si possible par des indicateurs : le suivi, mesuré en temps et en profondeur, d’une formation institutionnelle (scolaire, ecclésiastique…) renseignant sur l’imprégnation du discours d’une institution, l’éducation familiale, la participation à des associations, le lieu d’origine, le lieu d’enterrement, la forme des rituels engagés dans une vie (baptême, mariage, enterrement)…

    Si nous pensons voir aussi directement les difficultés que posent les termes de patrimoine ou d’identité, c’est que nous avons travaillé sur une période, l’entre-deux-guerres, où justement ces termes sont absents, les enquêtés parlant alors de folklore, de traditions et de régionalisme. Or nous sommes arrivés à cette période par une histoire régressive partant du mouvement contemporain de patrimonialisation, avec la volonté d’en saisir les origines à partir d’une forme aujourd’hui instituée, la confrérie gastronomique. Important de prime abord ces catégories scientifiques contemporaines, nous avons pu en saisir les anachronismes. Ainsi, en étudiant la première de ces confréries gastronomiques, la Confrérie des Chevaliers du Tastevin, il apparaît que la différence entre l’entre-deux-guerres et aujourd’hui ne réside pas tant dans les pratiques mais dans leur dénomination, c’est-à-dire dans leur justification politique. En effet, si on reprend le détail des répertoires d’inspiration puisant dans des formes variées (théâtre, érudition, cabaret…), ou encore si on explicite le contexte d’apparition de cette nouvelle forme de tradition, contexte très largement centré sur des enjeux de valorisation économique d’une filière locale, ou encore si on présente la sociologie de ces entrepreneurs de tradition, il semble que la mécanique de la production de la tradition dans l’entre-deux-guerres est tout à fait comparable à celle des récentes années (Aït Abdelmalek, Chauvigné 2001 ; Fabre et Bensa 2001 ; Laferté 2000 ; Rautenberg, Micoud, Bérard, Marchenay 2000). Par contre, par rapport aux périodes précédentes, la production de traditions à but directement commercial et non politique reste une des spécificités des années trente. L’heure est moins à la républicanisation de la Nation, comme cela a prévalu jusqu’à la Première Guerre Mondiale, mais au redressement économique et commercial suite à la crise économique.

    Si, en pratique, les analogies prédominent dans la production des traditions entre l’entre-deux-guerres et aujourd’hui, par contre le discours a lui fortement évolué. Autant la production de folklore des années trente doit se mouler dans l’idéologie de la petite patrie (Mariot 1999 ; Thiesse 1991, 1997), autant la patrimonialisation des années 80 a longtemps joué et joue encore partiellement de la démocratisation culturelle (Urfalino 1996). L’idéologie nationale des années trente est essentiellement structurée autour de la question territoriale et de la valorisation de la « diversité régionale » tant louée par la géographie vidalienne ; l’idéologie nationale contemporaine serait concentrée sur l’accès des masses à la culture — c’est-à-dire sur l’appropriation collective d’une culture élitiste que la transformation des monument en patrimoine souligne (Lamy 1993) — ou encore à la légitimation des cultures populaires, comme la notion de patrimoine rural en atteste, formule faisant briller du terme générique de patrimoine, réservé initialement à la culture académique, un ensemble de pratiques sociales populaires. Ce n’est que plus récemment que l’on peut directement réinscrire la politique patrimoniale dans une politique territoriale, notamment autour du retour de la notion de pays et de la création des pays comme territoire infra-départemental, véritable petite patrie réactualisée dont il faut reconstituer l’unité culturelle (loi Pasqua de 1995 et loi Voynet de 1999). Ces lois dénommées « Pays », font de nouveau résonner les mots et, derrière les mots, les représentations du territoire du début du siècle (Chandivert 2004 ; Chanet 2001 ; Ruget 2001).

    Le passage des termes de folklore et régionalisme à ceux d’identité et de patrimoine suggère cette différenciation des discours entre les deux périodes. Mais pour l’ensemble des périodes, quels que soient les termes et les justifications politiques, on retrouve la même fusion entre ce que nous nommons d’un côté l’image et de l’autre l’appartenance. Il nous semble même que cette confusion est l’un des ressorts de l’efficacité des entreprises d’image collective. Dans le cadre de notre étude, l’usage du terme de « tradition » relève donc de cette mécanique sociale, où en ne travaillant que sur l’image sociale d’une filière de production et en niant les identifiés qu’ils proclament représenter, les maîtres du marché donnent à croire, sur une scène nationale et internationale, qu’ils incarnent un monde social et une participation collective large, authentique, que leurs activités ne sont que l’expression de leur appartenance territoriale. Le terme de tradition, confondant deux processus sociaux — la construction des images sociales et la formation des appartenances sociales —, permet pour les leaders de l’économie viticole d’inscrire dans les mots de la presse une image récemment construite, selon le nouvel imaginaire bourgeois sur les mondes populaires, comme le fruit d’une reproduction sociale sans âge des mondes vignerons. Dit autrement, il faut toute la complicité sociale entre la presse gastronomique bourgeoise parisienne et la bourgeoisie viticole bourguignonne pour transformer dans les articles de journaux ce qui n’est qu’une opération publicitaire de leaders innovants, bourgeois et urbains de l’économie viticole bourguignonne, en l’expression d’une appartenance populaire et villageoise.

 

1. Le contexte de la création de la Confrérie : re-construire la qualité des vins de luxe de Bourgogne

    Les années vingt et le début des années trente sont particulièrement mouvementés pour l’économie viticole bourguignonne. En 1919, la loi des Appellations d’Origine est votée, précipitant une lutte entre négociants et propriétaires. Avant 1919, les négociants dominent le marché par le contrôle complet de la commercialisation. Les propriétaires vendent l’intégralité de la production de l’année au négoce qui se charge de la mise en bouteille et du vieillissement des vins. Les noms de village ou de cru pour caractériser les vins sont moins des noms d’origine de la vigne que des labels ou des standards de qualité d’un vin. Ce nom standard est attribué au vin par le négociant qui joue sa réputation s’il surclasse un vin. Par la pratique des équivalences, un vin ayant la qualité et les caractéristiques gustatives d’un pommard récolté sur la Côte mais non sur la commune de Pommard peut tout à fait s’appeler pommard. A l’inverse, un vin récolté sur la commune de Pommard s’écartant de la qualité attribuée à ce nom ne peut prétendre se dénommer pommard. Bien plus, en cas de déficience de qualité d’un vin, les négociants pratiquent régulièrement le coupage, c’est-à-dire le soutien du vin récolté par des vins venus d’ailleurs, généralement du Midi ou d’Algérie, pour attribuer au vin une des caractéristiques manquantes lors d’une mauvaise année. Ainsi, le négociant peut fabriquer en cave du pommard. Par ces pratiques d’équivalence et de coupage, c’est le négociant qui est en position de force pour s’attribuer la rente de la qualité des bourgognes, puisque c’est lui qui attribue le nom et donc la valeur ajoutée aux vins.

    Votée dans des contextes productifs différents (le Bordelais, la Champagne…), la loi de 1919 fait de l’origine géographique de la vigne, l’appellation, le critère de la qualité, en ne tenant pas compte des pratiques d’équivalences et de soutien des négociants. L’attribution des noms de vins à forte valeur ajoutée n’est plus le fait du négociant mais du propriétaire des vignes. Seuls les propriétaires de Pommard peuvent donner le nom de pommard à leur vin. La rente de la qualité des bourgognes bascule donc du négociant au propriétaire. Il s’ensuit une lutte importante en Bourgogne avec l’apparition de marques privées de négociants pour contourner la loi et reprendre les coupages et équivalences, avec la multiplication de fraudes aussi bien de négociants que de propriétaires, avec un conflit au sein même des négociants entre négoce pur et négoce propriétaire. Il se vendrait 4 fois plus de bourgognes qu’il n’en est produit dans cette période et on dénombre pas moins de 187 procès pour fraude entre 1920 et 1940 (Jacquet 2001). Bref, l’image de la production des bourgognes de qualité est très largement atteinte dans cette période. Si on ajoute à cette image commerciale altérée la fermeture progressive des marchés extérieurs (l’hyper-inflation allemande, la révolution russe, la prohibition aux États-Unis, la politique des quotas dans nombre de pays européens) puis la crise économique internationale de 1929, la situation n’est guère enthousiasmante pour l’économie viticole bourguignonne au début des années trente.

    De cette crise des années vingt et trente, on peut isoler deux conséquences majeures pour notre propos.

    Premièrement, la lutte entre négociants et propriétaires autour des appellations d’origine précipite une mutation des images commerciales de la vigne. Alors qu’au début des années 1920 les négociants organisent le marché des vins de Bourgogne à leur profit autour de marques soignant une image aristocratique des vins (mise en scène de Châteaux, de blasons, d’armoiries familiales…), l’irruption d’un petit nombre de nouveaux acteurs propriétaires proches des mondes touristiques conduit, dans le courant des années vingt, à l’invention de traditions viticoles (la Paulée de Meursault) inspirées des pratiques touristiques et des études folkloriques. En s’appuyant sur les appellations d’origine, ces propriétaires tentent de faire basculer le modèle d’organisation du marché à leur profit en construisant une nouvelle image « gastronomique, vigneronne, authentique » des vins de Bourgogne que la confrérie va reprendre et systématiser (Laferté 2003).

    Deuxièmement, comme pour l’ensemble de l’économie nationale, la détérioration des débouchés commerciaux est avant tout lue comme une crise plus commerciale que productive. Le problème n’est plus de savoir produire, mais bien plus de savoir vendre (Chessel 1998). La réouverture annoncée du marché américain avec la fin de la prohibition en 1933 suscite beaucoup d’espoirs :

    « Je suis certain qu’une propagande habile, faite par les vignerons de France, peut réussir aussi bien et même mieux que celle des marchands de tabacs anglais. Boire du vin français deviendra la chose à la mode, ce que tous les gens à la page ne peuvent dispenser de faire. Dans les deux ans, je peux le dire sans crainte, ils doubleront ainsi la vente de leurs produits et plus haut les droits de douane et plus cher le vin, plus chic sera-t-il d’en boire. Nombre de particuliers, la clientèle bourgeoise américaine, cherchent à s’approvisionner directement chez les vignerons de France, afin d’être assurés de recevoir des vins d’origine authentique ».[1]

    Tout l’enjeu est alors de mener une propagande habile, et la presse professionnelle de l’époque multiplie les conseils. Pour les produits de luxe, les publicistes s’accordent sur l’efficacité de la publicité rédactionnelle, c’est-à-dire l’achat de journalistes et de journaux pour que ces derniers publient des articles dans les informations générales vantant les mérites des vins de Bourgogne. La pratique est alors courante dans la période.

    Comme le souligne l’Union des syndicats de propriétaires et de négociants créée pour l’occasion en 1928, « Il faut passer résolument à l’action. La publicité rédactionnelle, dans les journaux de France et de l’étranger, si brillamment utilisée en faveur des Cafés du Brésil, peut et doit faciliter l’écoulement des vins bourguignons »[2]. Pour financer la caisse collective de propagande, le syndicat des négociants est chargé de prélever 1 pour 1000 du prix des ventes entre propriété et négoce et 1 pour mille du chiffre d’affaires des négociants, soit grossièrement 2 pour 1000 du volume d’affaires des membres de l’Union[3]. Cette somme provoque alors la risée de la Revue du Vin de France :

    « Les animateurs (de la propagande bourguignonne) deviennent vraiment amusants lorsqu’ils vous montrent la manière dont ils vont se procurer les ressources de ce budget. (…) Si vous additionnez le total des transactions de toute la Bourgogne, vous constatez que toutes les ressources que vont se procurer les initiateurs suffiront tout juste à alimenter quelques contrats d’un an et d’une page dans deux ou trois confrères comme l’Illustration. (…) Actuellement, il est des négociants en vins qui possèdent individuellement des budgets de publicité supérieurs à celui que vont se procurer la masse des viticulteurs bourguignons. Le vin de Bourgogne est un produit de luxe, il faut le faire connaître comme tel ».[4]

    Toute la difficulté est donc là, comment assurer une propagande à moindre frais pour les vins de Bourgogne ? Ne pouvant payer une campagne de publicité rédactionnelle, les négociants propriétaires de Nuits-Saint-Georges, emmenés par Georges Faiveley, diplômé de l’ESC Dijon alors en pointe sur les techniques publicitaires, vont organiser une manifestation pour faire venir les journalistes. C’est alors qu’ils créent la Confrérie des Chevaliers du Tastevin.

    Quelle est le répertoire d’inspiration des entrepreneurs de tradition nuitons ? Quelles sont les techniques utilisées pour imposer une nouvelle forme de tradition sur le calendrier festif ? Quelle signification doit-on accorder à cette nouvelle forme de tradition ?

 

2. Les répertoires de la tradition

    Il nous semble devoir relever trois répertoires principaux d’inspiration pour la création de la Confrérie : tout d’abord, le théâtre populaire avant-gardiste de la période, en la personne de Jacques Copeau accompagné de sa troupe installée sur la Côte des grands crus ; ensuite, le cabaret vineux urbain ; enfin, la gastronomie campagnarde bourgeoise.

 

    2.1 La folklorisation du vignoble par l’avant-garde théâtrale

    Jacques Copeau, fondateur et metteur en scène au théâtre parisien du Vieux Colombier, renouvelle le jeu théâtral et bénéficie alors d’une réputation internationale[5]. Lui et sa troupe des Copiaus séjournent en Bourgogne de 1924 à 1929 et sont les principaux animateurs des festivités de novembre 1925 organisées par la mairie de Nuits-Saint-Georges autour de la Foire Gastronomique, où les vins de la Côte de Nuits sont les invités d’honneur[6]. Comment les Copiaus en sont-ils venus à s’intéresser au folklore vineux ?

    Dans l’esprit de Jacques Copeau, une retraite de la troupe du Vieux-Colombier à la campagne est l’occasion d’un ressourcement de son théâtre aux côtés de « l’âme populaire », du public campagnard, provincial pensé comme originel, vierge des avant-gardes parisiennes. Il s’agit alors de « trouver un public moins frivole, moins distrait, moins surmené de plaisirs, moins énervé par les variations constantes de la mode, moins détraqué dans son goût et moins affolé dans son jugement que le public de Paris ». Il refuse alors de « s’industrialiser » et cherche dans ses comédiens « une famille d’artisans religieusement voués à leur travail », retrouvant là un vocabulaire analogue à celui des propriétaires viticoles en lutte contre les négociants. L’objectif est de connaître une « vie simple, laborieuse et fraternelle » pour « avoir affaire à de fortes réalités et tourner le dos à des vanités stériles, pour resserrer le lien distendu entre la vie et l’art » [7]. Faire de l’art en Province, consisterait à retrouver le geste artistique authentique, vrai. Le programme de la compagnie est alors explicite, servir l’art régional, populaire. Ce goût pour un populaire éloigné, exotique, imaginé est alors un des traits saillants de la période[8].

    La troupe des Copiaus arrive en Bourgogne en 1924 et se choisit comme résidence le Château de Morteuil, près de Démigny, puis s’installe à Pernand-Vergelesses, au cœur de la Côte des grands crus. A la suite d’une tournée ratée dans le nord de la France, et sans le soutien du Théâtre du Vieux-Colombier, la troupe se retrouve désargentée. Plusieurs comédiens quittent la Bourgogne mais une vingtaine de jeunes acteurs restent et décident de subvenir à leurs besoins financiers en jouant des spectacles dans les villages alentour, tout d’abord à Meursault. Le répertoire de ces spectacles rapidement écrits se veut très simple : la farce, la comédie, inspirées de la « comédie italienne ». Les Copiaus puisent dans l’improvisation, le théâtre de rue, pour ce qu’ils vivent comme un retour à une expression plus directe. La première représentation des Copiaus se tient alors à Nuits-Saint-Georges les 23-24-25 août 1925, à la fête foraine, sur le champ de foire, soit trois jours de spectacle avec quatre représentations par jour. Ce public de foire ravit la troupe. Le programme des représentations se compose de petits spectacles comme « Jean Bourguignon », « Les vacances », « Les cassis » écrits par Jacques Copeau, « Les chansons anciennes », « Le prologue », « Les filles à marier », ensemble de scènes théâtralisées de la vie quotidienne prêtée aux vignerons. Dans le même temps, la troupe joue le répertoire de Molière, « Le médecin malgré lui », « L’école des maris » et joue « Mirandoline » de Goldoni. Malgré la pluie qui perturbe les spectacles, les Nuitons semblent apprécier puisque, quelques jours plus tard, la troupe reçoit de fines bouteilles en remerciement. De même, face au succès des représentations, la ville de Beaune réclame la venue de la troupe. Les Copiaus multiplient les représentations à Louhans, Chalon, au Creusot, à Puligny, à Beaune, à Meursault au cours de l’automne 1925.

    Quand le maire de Dijon décide les négociants de Nuits-Saint-Georges à présenter leurs vins comme invités d’honneur à la Foire gastronomique de Dijon de 1925, ces derniers, avec la municipalité de Nuits-Saint-Georges, choisissent d’associer les Copiaus au défilé prévu. Jacques Copeau rédige les textes, Jean Villard la musique, Michel Saint-Denis les poèmes, qui célèbrent les crus et les reines du vin représentant chaque village de la Côte de Nuits. Après la réception des reines de la vigne au Palais ducal de Dijon, dans la salle des États de Bourgogne, par les officiels de la foire (ministres, préfets.....), les Copiaus jouent leurs premières créations complètes, la « Célébration du vin de la vigne » et « la Coupe Enchantée » que Denis Gontard rapproche plus volontiers d’un « divertissement folklorique que d’une pièce de théâtre » (Gontard 1974). Le thème principal de la pièce est les vendanges. Les personnages prennent des noms locaux et vineux. Les Copiaus mettent en spectacle des chants locaux et inventent des rituels prêtés aux vignerons. Les chansons tirées de ces spectacles reprennent le credo viticole et gastronomique de l’image régionale : la première s’intitule « la ronde du vin »[9], la seconde « les escargots de Bourgogne », la troisième « le marc et le cassis », la quatrième « la potée bourguignonne », et la cinquième « le brûlot »[10]. Le défilé dans les rues de Dijon consiste en une grande cavalcade de chars avec les reines, derrière lesquelles suivent « les personnages importants, les officiels et les gros négociants en vins de chacune de leur commune ». La rédactrice du journal de bord des Copiaus, membre de la troupe, conclut alors sur ces fêtes : « Les applaudissements et les acclamations soulignent, avec le plaisir artistique, l’orgueil local satisfait et l’heureuse surprise d’une documentation et d’une appréciation si exactes sous la forme poétique. Les gros négociants y voient la réclame marchande qu’en peut tirer tel ou tel cru » (Gontard 1974 : 160). L’alliance entre les Copiaus et les notables de Nuits-Saint-Georges relève plus d’une rencontre de circonstance dans laquelle chacun trouve son intérêt : la constitution d’une image commerciale pour la filière vinicole, la création d’un public et l’appui des notables locaux pour les Copiaus. Ainsi, les négociants de Nuits-Saint-Georges avaient déjà repéré, à l’occasion de cette Foire gastronomique, l’avantage commercial qu’ils pouvaient tirer d’une folklorisation théâtralisée de la vigne. Les Copiaus ont largement popularisé au sein de l’élite locale un folklore non érudit valorisant les vignobles.

    La troupe multiplie les spectacles dans la région, en 1925 et 1926, en privilégiant Meursault et Nuits-Saint-Georges perçus comme les villages-tests de leurs créations. En 1928 et 1929, la troupe joue une nouvelle création, « La Danse de la ville et des champs », qui remporte un gros succès en Bourgogne.

    En l’absence d’archives témoignant des interactions entre Jacques Copeaux et les animateurs de la Confrérie, sans les textes des pièces vineuses des Copiaus, il reste difficile d’objectiver plus concrètement l’apport des Copiaus à la construction du folklore nuiton. Cependant, plusieurs éléments nous portent à croire que les Copiaus constituent une des références facilitant la folklorisation à venir. En effet, la Confrérie ne se veut pas savante. Or l’action des Copiaus offre justement un précédent dans la production d’un folklore valorisé par la bourgeoisie, initié par des professionnels de la culture, reconnus, mais éloignés des normes érudites. Il s’agit d’un folklore comédie, d’un folklore théâtral dont la tonalité paraît très proche de celui de la Confrérie. L’usage des même références théâtrales par les Chevaliers du Tastevin et les Copiaus (Molière, Rabelais[11]), la proximité des Copiaus et des tenants de ce folklore théâtral et commercial, sanctionnée par leur participation au jury du prix littéraire de la Paulée et l’amitié avec plusieurs notables de la Côte (Latour, Prieur, Bouchard), confirment cette paternité de la troupe des Copiaus sur le folklore vineux en gestation. Les fondateurs de la Confrérie n’ont pu que songer aux représentations qui ont animé la Côte quelques années plus tôt pour finaliser un folklore à la manière des Copiaus.

 

    2.2. Le cabaret régional, la troupe du Cercle Rameau

    Dans les années 1920, un deuxième type de spectacles inspire plus directement encore les Chevaliers du Tastevin. Il s’agit des représentations d’un groupe de chanteurs, le Cercle Rameau, jouant la comédie dans un cabaret de la ville de Dijon, le caveau bourguignon. Ce groupe existe déjà à la veille de la guerre de 1914. Ils seraient douze à chanter sous le nom des « Chanteurs bourguignons »[12].

    Le niveau social de ce groupe musical est moins élevé que celui des négociants et propriétaires nuitons. Si le premier président du Cercle Rameau que l’on connaisse en 1925 est Émile Bulliard, directeur de l’Imprimerie Folard à Dijon, les principaux animateurs du groupe appartiennent plutôt à la classe moyenne (carrossier, patron de bistrot). Ils bénéficient parfois de formations artistiques (conservatoire de chant, comédien amateur…).

    Le répertoire chanté du Cercle Rameau est à la fois composé du music-hall parisien ou de chansons populaires françaises, de chansons plus spécifiquement bourguignonnes comme les « Joyeux enfants de la Bourgogne », de « vieilles chansons à boire »[13] et des créations d’Henri Himbert et d’un compositeur lyonnais, Pierre Moriss.

    Mais en marge de ces chansons d’un registre music-hall ou cabaret, le Cercle Rameau joue des saynètes en inventant un folklore de dérision. En 1927, le Cercle Rameau et Henri Garnier créent « ce rite sous l’insigne des "Chevaliers du Tâte Vin"[14], cérémonie destinée à récompenser les plus importants buveurs du vin »[15]. Pour être Chevalier du Tâte-Vin, sans « s » donc, il faut d’abord être Bourguignon et donc être baptisé Bourguignon pour les non-Bourguignons. Être baptisé Bourguignon, puis devenir Chevalier du Tastevin, sont des distinctions réservées aux membres du Cercle Rameau et à leurs connaissances et qui fonctionnent à la fois comme un grade interne à leur cercle amical et comme un spectacle à offrir au public. Ce spectacle est joué au caveau bourguignon ou en déplacement (Salins-les-Bains en 1927, Marseille en 1929, Lons-le-Saunier en 1932, Paris et Dijon en 1933). Lors d’une cérémonie du « Baptême bourguignon »[16], « l’officiant » du baptême bourguignon se présente à l’un des candidats au titre de Bourguignon, M. Briffode, de la manière suivante :

    « Mon cher Petiot Briffode,

    C’est au père François de la « Paulée » à qui revient l’honneur de te donner aujourd’hui le baiser de la Bourgogne. Quand tu arrivas tout droit de Paris, t’étais pas bien salé ; t’avais bien une bonne tête de poupon rose, bon caractère, le cœur et l’esprit saints, mais il te manquait le bain bourguignon qui fortifie le corps et donne de l’esprit. (…)

    Cette cérémonie toute simple, est le prélude du grand jour, qui doit te consacrer chevalier du « Tâte Vin » – Nous aurions voulu, en ce jour de joie, obtenir du Dieu du Vin à ce que tu sois digne de la Chevalerie mais… trois fois hélas Bacchus ne l’a pas voulu, sachant que tu n’étais pas encore baptisé bourguignon.

    C’est pour cela mon p’tiot qu’il te faut te préparer à recevoir de l’apôtre et de ton parrain bien aimé, le baiser vinifié, qui te fera bourguignon salé. En ce jour de gloire, le jour de boire est arrivé.

    (…) Maintenant mon P’tiot Briffode, il faut te recueillir, il faut jurer devant le Dieu du Vin, que tu ne boiras jamais d’eau, et prendre les résolutions sincères que tu ne remplaceras jamais, de bras ou de jambes de tes clients, qu’avec du bois de pied de vigne[17].

    Les lèvres frémissantes de l’Apôtre et de ton parrain, sont prêtes au sacrifice.

    Per Vinum Cantus

    Rendons hommage au grand Bacchus »[18].

    Ici, certains des éléments qui feront le succès des représentations de la Confrérie sont déjà en place. Il s’agit de prendre un rite religieux classique, ici le baptême, et de le tourner en dérision en substituant Bacchus à Dieu, en reprenant la séparation du corps et de l’âme, l’âme restant, elle, bourguignonne, en mimant une prière en latin macaronique pour bénir l’union. Mais le Cercle Rameau puise également dans un répertoire potache et grivois, en sacrant le baptisé par un baiser entre l’officiant et l’officié, baiser entre hommes dont le fluide communicatif, contagieux du sacré, n’est pas le sang ou l’eau sacrée mais le vin de Bourgogne… De même, le comique de la cérémonie permet de jouer avec les symboles nationaux comme la Marseillaise où le « jour de gloire » est transformé en « jour de boire ». Le Cercle Rameau tourne en dérision un répertoire emprunté à la religion et à la Nation. Ces « rites » font penser aux bizutages des grandes écoles ou au compagnonnage plaçant le candidat dans un rôle d’infériorité, le ramenant à un statut d’enfant, « le petiot », qu’il faut faire passer dans le monde des grands, les bourguignons[19]. Le bourguignon est alors défini comme un gros buveur. La pratique, non répétée pour un même individu, du baptême bourguignon rapproche indéniablement la scène du rituel. Chaque intronisé bourguignon n’est pas un comédien qui répète une scène de théâtre dictée le soir de la représentation, mais bien un entrant qui, une fois entré, ne peut sortir pour de nouveau pénétrer le groupe.

    Ce folklore de cabaret est également lisible dans une autre pratique rituelle, l’agrégation au groupe des Chevaliers du Tâte-Vin. Le processus est le même, l’officiant ouvre son intervention par un « Bourguignons, Bourguignonnes », s’adressant à une communauté élargie des « vrais Bourguignons ». Il se présente comme un officiant dignement mandaté par l’église viticole et bourguignonne.

    L’intronisation se conclut également par le baiser bourguignon. La scène de l’intronisation des Chevaliers du Tâte Vin existe donc avant même la Confrérie des Chevaliers du Tastevin qui la réaménagera en la sortant du registre potache, ensemble de pratiques acceptables dans le cadre de la franche camaraderie, pour en faire un rituel adapté à des personnalités variées à manier avec beaucoup plus d’égards, de considération.

    Le public du caveau bourguignon se compose des personnalités de la vigne et de la gastronomie. Dès les années 1920, un article mentionne la présence, lors d’une soirée, de Gaston-Gérard, de négociants de Nuits-Saint-Georges, dont Georges Faiveley et Camille Rodier[20], mais également de gastronomes comme Curnonsky, Lucien Boyer, Colette, dès les années 1920. Tout ce monde se côtoie, bien avant la Confrérie, dans la cave de l’ancêtre de la Confrérie[21].

 

    2.3. La gastronomie régionale

    La reprise du modèle de la gastronomie régionale, c’est-à-dire cette cuisine bourgeoise reprenant les produits locaux et qui se développe depuis le début du siècle, est très lisible à travers les noms des plats. On y mange des plats aux noms renforçant leurs aspects campagnards, ancestraux, locaux, mais dont la richesse de la dénomination figure la pratique bourgeoise :

    « Le potage de crème de volaille à l’ancienne, Le brochet du Doubs lardonné et rôti en sauce au vin de Meursault, Les petits jambons fumés, macérés dans la lie nouvelle, braisés aux vins de Nuits et accompagnés de leurs fines garnitures, Les écrevisses à la nage dans leur court-bouillon au vin de Puligny-Montrachet, Les fromages de Cîteaux, de Soumaintrain, de gruyère, de Roquefort et le « petit nuiton », La gougère, les pommes et les noix de la Côte »[22].

    De même, la dénomination du chef de « Père Heuyer », pour renforcer la simplicité familiale supposé des lieux, est typique de la période pour la gastronomie touristique et bourgeoise. On retrouve tout le système argumentatif de la gastronomie régionale, avec Georges Rozet, l’historien officiel de la Confrérie, qui se dresse contre la « cuisine en série ». Il loue la cuisine locale à la fois « fine et robuste » et refuse le terme de banquet, « évocateur de plats internationaux et de sauces faites à la chaînes » (Rozet 1948 : 324-325).

    De ce répertoire, qui comprend le théâtre populaire des avant-gardes parisiennes, le cabaret, la gastronomie, naît la Confrérie des Chevaliers du Tastevin.

 

3. Les formes de la Confrérie

    On peut distinguer différents points de passage entre ce folklore théâtral et de cabaret et la Confrérie des Chevaliers du Tastevin. Le premier concerne l’achat de prestations de services auprès du Cercle Rameau ; le second s’attarde plus spécifiquement sur la forme même du rite de scène[23] de la Confrérie ; enfin, les lieux de ce rite de scène l’empêchent de basculer dans une pure pièce de théâtre pour le fixer à Nuits-Saint-Georges.

    En effet, le Syndicat d’Initiative de Nuits, l’année précédant la création de la Confrérie, s’attache les services exclusifs du Cercle Rameau pour ses prestations chantées de la vigne et du vin. Le Cercle Rameau est alors renommé les Cadets de Bourgogne en référence aux Cadets de Gascogne de Cyrano de Bergerac, retrouvant un élément identifié de la littérature populaire. L’objectif officiel des Cadets de Bourgogne est « de rénover la bonne et vieille chanson française et de servir la cause de la Bourgogne par les chansons du terroir »[24]. Cette image « terroir » du groupe est identifiée dans les costumes de scène des Cadets de Bourgogne puisque ces derniers sont vêtus en tonneliers (tablier) et vignerons (instruments de travail à la ceinture, béret). De même, les Cadets sont accompagnés de leur pianiste en costume de layotte (noms bourguignons des vendangeurs et des vendangeuses). Aucun des Cadets n’est vigneron mais c’est le rôle qu’ils jouent sur scène. Il s’agit bien de tenir un rôle, d’être en scène. La Confrérie capte un des éléments en gestation du folklore vineux de la période pour qu’il soit exclusivement nuiton.

    Bien plus, le cérémonial de la Confrérie des Chevaliers du Tastevin est une adaptation des pièces ritualisées du Cercle Rameau. Il s’agit d’une version remaniée, stylisée.

    Tout d’abord, évoquons l’entrée en scène de la Confrérie des Chevaliers du Tastevin à la fin du repas, jusqu’alors agrémenté des chansons des Cadets de Bourgogne. Ces derniers finissent leur prestation sur l’hymne national bourguignon, « Joyeux enfants de la Bourgogne », au cours duquel les convives pratiquent un ban bourguignon, c’est-à-dire tiennent leurs mains en l’air en faisant les marionnettes.

    L’entrée de la Confrérie n’a rien à envier à une mise en scène théâtrale. Tout est fait pour signifier au public qu’il s’agit d’une représentation, d’un jeu. Rien n’y manque, les lumières éblouissantes, les trois coups du théâtre ici frappés sur le tonneau, l’entrée dans le dos de la scène, les costumes des acteurs, la mise en avant spatiale des personnages principaux de la pièce qui entrent en dernier, d’un pas décalé par rapport aux autres acteurs de la pièce… De même, le son des trompettes, marquant l’entrée des acteurs figure une solennité digne d’un monarque quelque peu mégalomane, renforçant ainsi le comique majestueux de la scène. La confrérie compare elle-même cette entrée au faste pompeux et désuet d’un « vieil opéra », d’une « entrée de Cour de Cassation » d’un « gala de la Comédie Française en corps ». En rapprochant cette entrée de celle de l’épiscopat, d’une cour parlementaire, d’une cour de cassation, la confrérie souligne le caractère sérieux et protocolaire, légèrement absurde, propre aux institutions de pouvoir mettant en scène la noblesse de robe. La Confrérie est une figure caricaturée d’une élite d’antan générique.

    Quant au costume, il s’agit d’une longue robe rouge rappelant le vin, avec des hermines, d’un bonnet carré évoquant la tenue des universitaires, d’un ruban or et rouge, aux couleurs de la Côte d’Or et du vin auquel est suspendu le tastevin, la tasse de dégustation. Les noms mêmes prêtés aux confrères, Grand Maître, Grand Chambellan… renforcent ce jeu sur les titres de noblesse en pastichant les statuts d’ordres anciens, en montrant une distance amusée à l’égard de la fabrique théâtralisée du pouvoir et du prestige propre aux institutions académiques.

    La reprise directe de formules empruntées au Malade Imaginaire de Molière ajoute à la théâtralisation burlesque. Le Grand Maître, Georges Faiveley, ouvre sur l’estrade la cérémonie par ces mots en latin macaronique, là encore détournant le langage soutenu des institutions de robe :

« Savantissimi doctores,

Oenophili professores,

Et vos, altri messiores,

Tastevini Facultatis

Fideles executores,

Sommelieri, dégustatori,

Atque tota compania aussi,

Salu honor ! Bonum vinum

Lætificat cor hominum.

    Et d’ajouter par la suite :

« Totus mundus trinquat cum illustro Pinot :

Imbecilli soli ne boivent que de l’eau ! » (Rozet 1937 : 36-37)

    L’objectif ici est bien de faire rire, de jouer la comédie, en détournant à la manière de Molière les signes de l’autorité, du savant, du sérieux (les doctores, professores, messiores, facultatis), en usant d’un latin de cuisine, sur un ton inspiré, majestueux, le tout pour promouvoir des pratiques œnophiles (humer le piot) et dire collectivement l’excellence des vins de Bourgogne. Cette dérision de la noblesse du vin est habile puisqu’elle rappelle à la fois sa noblesse, sa consommation aristocratique, son long ancrage comme produit socialement distinctif, tout en ouvrant socialement sa consommation, en se moquant de l’arbitraire des codes dépassés, aristocratiques, caricaturaux, en simplifiant son accès, en en faisant enfin un objet accessible à de nouvelles pratiques, simples, authentiques, plus vraies. La Confrérie rappelle et moque l’appartenance aristocratique ou savante du vin de Bourgogne au nom de l’image vigneronne. On est bien ici dans un retournement de la qualité des vins vers une qualité plus bourgeoise, plus démocratique, plus républicaine du vin, critiquant les mondes aristocratiques, artificiels, sophistiqués à l’opposé des vins bourguignons produits par de solides gaillards pétris néanmoins de culture.

    A la suite de cette comédie vineuse commence le rituel de la Confrérie, les intronisations :

    « - Grand Maître : Jurez-vous lorsque votre verre sera plein de le vider, et lorsqu’il sera vide de le « pleindre », c’est-à-dire suivant le langage de notre bon maître Rabelais, de le remplir ?[25]

    - Le candidat : Juro.

    - Jurez-vous, lorsque vous assisterez à nos « tenues » au caveau nuiton, de boire tous les vins qui vous seront servis et de remonter l’escalier en colimaçon sans trébucher ?

    - Juro.

    - Jurez-vous de contribuer de toutes vos forces vineuses à la propagande parlée, écrite et vécue, le verre en main, en faveur des vins de Bourgogne en général et ceux de Nuits en particulier ?

    - Juro ».[26]

    Au terme de cet échange de consentements, le Grand Maître touche les épaules du candidat avec le cep de vigne et lui donne l’accolade. Enfin, le Grand Chancelier lui passe au col le ruban de la Confrérie avec le tastevin. Cette cérémonie emprunte à un sacrement religieux revu avec les objets canoniques du monde vinicole, le tastevin, le cep de vigne.

    Par rapport au baptême bourguignon ou à l’intronisation des Chevaliers du Tâte-vin du Cercle Rameau, comment cette cérémonie marque-t-elle la révérence due au statut social des postulants ? Le vouvoiement est alors de mise. Le baiser bourguignon est abandonné au profit d’une accolade et du cep de vigne sur l’épaule. Une biographie élogieuse, prononcée par un membre ou une personne affiliée de la Confrérie au statut social qui s’élève avec celui du postulant[27], est préférée à la biovinologie, à la parodie. La cérémonie passe d’un rituel dans un petit groupe semi-privé, les camarades du Cercle Rameau et le public d’habitués du caveau bourguignon, à une marque de déférence à un personnage public au cours d’une cérémonie très médiatisée. On enrichit le rituel de références à la littérature française, Rabelais, Molière, pour asseoir la qualité culturelle de la prestation, pour s’abriter derrière des auteurs canonisés qui garantissent la bonne tenue de l’humour de la Confrérie. On évacue les aspects de la camaraderie pour garder le pastiche de la cérémonie religieuse, sacrée. De même, on ne fait plus référence à la capacité d’absorption du vin, on passe de l’image du gros buveur à celle du bon buveur.

    Dernier emprunt d’importance au folklore de cabaret du Cercle Rameau, les lieux. Si les chapitres de la Confrérie, pour affirmer leurs attaches nuitonnes, ne peuvent se dérouler à Dijon au caveau bourguignon, ils se tiennent à Nuits-Saint-Georges au caveau nuiton. Celui-ci est entièrement voûté, en pierres. On est loin du restaurant gastronomique parisien, du Palace de la Côte d’Azur des gastronomes et de l’aristocratie, aux larges espaces, à la décoration de salon. Cet enfermement vineux est essentiel pour fixer une image qui ne soit pas purement théâtrale de la cérémonie. A ses débuts, la Confrérie se risque à quelques déplacements chez des particuliers à Neuilly-sur-Seine (5 décembre 1934), à Paris (1 mars 1935) et au Havre (16 février 1936). Cependant, ces déplacements d’ordre semi-privé n’offrent pas les mêmes atouts à la Confrérie. Rapidement, elle décide de ne se produire qu’à Nuits-Saint-Georges au caveau nuiton ou au château du Clos-Vougeot[28] puisque le lieu même donne le sens de la pratique. En effet, en dehors de ses bases, la Confrérie est directement assimilable à un spectacle en tournée. En restant à Nuits-Saint-Georges, la presse peut rendre compte des chapitres de la Confrérie sur le mode d’une enquête dans les campagnes reculées. C’est le moderne qui se déplace, l’authentique est enraciné dans sa terre, enfermé dans sa cave, les traditions sont fixes :

    « Un instant je ferme les yeux et j’évoque ce soir de novembre 1934 où, pour la première fois, le Caveau Nuiton, siège et cœur de la Confrérie des Chevaliers du Tastevin, s’ouvrit à nous Parisiens qui, cinq heures plus tôt, baguenaudions sur l’asphalte, humant l’air et l’esprit un peu frivole de la grand’ville, et qui tout d’un coup nous trouvions transportés en pleine vieille France d’il y a plusieurs siècles. (…) J’ai depuis entendu les Cadets dans d’autres fêtes. Jamais je n’ai retrouvé le frisson sacré qui m’a parcouru dans cette cave de Nuits et que je ne retrouve que là. Fils du terroir, bien plantés dans les mottes grasses entre les échalas de leurs vignes, c’est chez eux qu’il faut les voir, les ouïr et les acclamer » (Ramuz 1947 : 9-10).

    En province, la province est plus provinciale, plus lointaine, plus arriérée qu’à Paris où elle n’est plus qu’un spectacle, un jeu de scène rapidement désincarné. Ici, peu importe la véracité historique du spectacle de la Confrérie, le principal est que cela fasse « juste » pour les journalistes et les personnalités présentes. Le décor joue alors un rôle essentiel. Les chapitres se tiennent au cœur de vieilles pierres, véritables supports concrets et matériels qui donnent à voir de l’ancienneté. Le caveau nuiton puis le Clos Vougeot sont les emblèmes collectifs de cette « communauté vigneronne » idéalisée et, plus largement, de la Bourgogne. Les convives sont en présence de tous ceux qui comptent dans le village et la Côte, mangent un bon repas arrosé de bonnes bouteilles, le tout procurant une sensation de possession des lieux, de proximité avec une communauté, de « voyage » dans le passé, tout reconstruit soit-il. Les invités s’intègrent sur le mode de l’expérience sensible en feignant de prendre l’exotisme d’une comédie vineuse pour le témoignage d’une typicité régionale.

 

4. Un « folklore de papier »

    Pour imposer une tradition sur les scènes nationales et internationales, il apparaît essentiel d’en contrôler l’exégèse, le discours produit sur la pratique. Ainsi, dès la création de la Confrérie, les entrepreneurs de la tradition nuitonne se sont employés à maîtriser les discours des producteurs du sens de la pratique, les journalistes, les historiens.

    La Confrérie apparaît comme un « folklore de papier » (Champagne 1984). Il ne s’agit pas tant de bâtir une pratique locale dont la notoriété attirerait dans un second temps la presse. L’objectif est de produire d’emblée un évènement pour la presse et par la presse, c’est-à-dire rendu possible par l’exercice même du métier de journaliste, de chroniqueur gastronomique, tel qu’il se pratique à cette époque. Le succès de la confrérie se mesure prioritairement en lignes dans la presse nationale et internationale. Du point de vue de ses organisateurs, la Confrérie importe moins pour ce qu’elle est que pour ce que l’on dit qu’elle est et n’existe que par le récit valorisé qu’il convient d’en faire[29]. La Confrérie dépasse la rentabilité publicitaire espérée puisque, selon les mots de Camille Rodier, « aucune publicité commerciale, même à prix d’or, n’aurait obtenu ce résultat »[30].

 

    4.1. Un folklore pour journalistes et gastronomes

    Lors de la première de la Confrérie des Chevaliers du Tastevin, le tableau des intronisés est très clair sur les destinataires de ce folklore. Sur les 47 intronisés, 28 sont journalistes (tableau n°2). Les autres sont soit des négociants et des propriétaires du Syndicat d’Initiative de Nuits-Saint-Georges, non comptabilisés comme membres en robe de la Confrérie, soit des personnalités dijonnaises. Bien plus, la hiérarchie interne des intronisations distingue trois grades : Grand Officier, Commandeur et Chevalier. On retrouve comme Grand Officier le représentant de deux journaux suisses d’importance, la Suisse étant le second marché d’exportation des vins fins de Bourgogne. Sont intronisés Commandeurs les quatre journalistes des quatre quotidiens français les plus importants de l’assemblée. Enfin, accèdent au grade de Chevalier la presse parisienne de second rang et la presse spécialisée, étrangère et régionale. Le grade d’intronisation des journalistes dépend de leur poids respectif pour diffuser le bon discours sur la Confrérie et des retombées commerciales imaginées. Au total, ce sont 8 journalistes de quotidiens nationaux, 3 journalistes parisiens non affiliés, 1 représentant de l’Agence Havas, 3 journalistes de la presse spécialisée, 3 journalistes de la presse régionale et 11 journalistes étrangers (4 Belges, 3 Suisses, 3 Américains, 1 Canadien) qui sont intronisés lors de la « première ». La presse étrangère présente reflète également les marchés d’exportation du bourgogne. Seuls les Anglais et les Allemands manquent à l’appel.

    Les journalistes ne sont pas disposés dans un espace séparé au moment des festivités mais disséminés parmi les convives. Ils sont directement intégrés dans la trame locale, au milieu des autres invités, propriétaires et négociants de la Côte, bourgeois dijonnais. Ils ne sont pas de simples observateurs dont on s’accommode de la présence. Ils participent de ce folklore et en tiennent le premier rôle, celui de destinataires du rite de scène, les intronisés. La composition de cette première liste d’intronisés reflète au mieux les objectifs de la Confrérie, s’attacher les faveurs de la presse et accroître l’assise locale à Nuits-Saint-Georges de la Confrérie, en intégrant l’ensemble des personnalités de l’économie viticole. Par ailleurs, le lendemain, au Château du Clos-Vougeot, l’ensemble des intronisés de la veille et les membres en robe de la Confrérie entonnent une chanson bourguignonne devant les caméras de la Paramount pour donner quelques images aux actualités cinématographiques. L’objectif est bien de produire un événement médiatique.

    La composition des deux chapitres suivants tenus au caveau nuiton confirme en l’élargissant cette première logique d’affiliation des journalistes et du soutien des alliés locaux. La Confrérie intronise les journalistes gastronomiques absents de la première représentation et étend son assise régionale en intronisant les personnalités de la vigne en Côte d’Or, les représentants du commerce régional, les personnalités du tourisme régional.

    Cette politique de l’intronisation se poursuit le 8 mars 1936 avec l’entrée de douze personnalités de la radio parmi les membres de la Confrérie. Ce chapitre est retransmis à la radio. Des radios américaines, allemandes et belges sont présentes, représentant là encore les marchés d’exportation des vins de Bourgogne[31]. Au cours de ces divers chapitres, la Confrérie intronise l’ensemble des grands noms de la presse[32], de la gastronomie (les journalistes gastronomiques et les présidents et membres des grands clubs gastronomiques de la capitale, l’Académie des Gastronomes, le Club des Purs-Cent, le Club des Cent …), du tourisme (les présidents du TCF, de l’ACF, du CAF, des sociétés de transport comme la compagnie PLM, la compagnie transatlantique…), du monde viticole (responsables syndicaux nationaux et bourguignons) et la bourgeoisie dijonnaise. La Confrérie dessine progressivement les contours de la bourgeoisie économique et d’une partie de la bourgeoisie culturelle régionale à laquelle s’agrègent tous les alliés nationaux potentiels. La Confrérie connaît une renommée nationale et partiellement internationale. Le mérite en revient prioritairement à l’ensemble de ces journalistes présents lors des chapitres qui font la publicité des cérémonies nuitonnes. Comme le souligne Georges Rozet en 1950, « le dernier carré (car plusieurs ont disparu en quinze ans) mériterait d’avoir un jour son chapitre particulier et son mémorial intime, en hommage à leur service de la première heure » (Rozet 1950). L’expression de mémorial intime souligne bien la spécificité de la position des journalistes. Centraux dans la réussite de ce folklore, ils se doivent néanmoins de rester dans l’ombre des coulisses pour masquer les mécanismes de la fabrique traditionnelle et pour ne pas désenchanter cette réussite.

 

    4.2. Les pratiques de fidélisation des journalistes

    Comment la Confrérie a-t-elle procédé pour s’attirer la confiance de ce parterre impressionnant de journalistes ?

    La Confrérie, par l’entremise de Gaston-Gérard, maire de Dijon, proche des fondateurs de la Confrérie, secrétaire d’État au Tourisme et personnalité marquante du tourisme et de la gastronomie, mais également par celle de deux journalistes, Jean-Paul Worms[33] et Georges Rozet, dispose d’appuis notables pour entrer au début en contact avec le groupe de la presse gastronomique. Produire un folklore pour journalistes n’est accessible qu’à des groupes sociaux disposant de la ressource rare d’être intégrés à la production journalistique, proche du pouvoir (Neveu 1999).

    Il faudrait connaître plus précisément la structure de ce monde des chroniqueurs gastronomiques, mais l’existence d’une association des journalistes gastronomiques et la tenue d’une rubrique touristique et gastronomique dans la plupart des journaux de la période nous porte à croire en la relative formalisation des réseaux dans ce monde. Tous ces journalistes sont membres des mêmes clubs gastronomiques dans lesquels Gaston-Gérard et certains producteurs bourguignons sont introduits. Les journalistes contactés par ce réseau sont entièrement pris en charge depuis leur départ de Paris jusqu’à Nuits-Saint-Georges, repas et nuits d’hôtel compris. Positionner le chapitre le plus important de l’année la veille de la vente des Hospices de Beaune permet de capter les journalistes ayant déjà prévu un déplacement pour ce marronnier de la presse viticole et de proposer une offre événementielle dont l’importance justifie les déplacements. Bien plus, à partir de 1936, la proximité des fêtes de Nuits-Saint-Georges, Beaune et Meursault permet aux trois centres de l’économie viticole bourguignonne de partager les frais de déplacements des journalistes[34]. Le programme des journalistes pour les trois journées de présence en Bourgogne est détaillé heure par heure, comme dans un voyage organisé.

    Cette économie de l’information fonctionne par invitation. Les organisateurs sont libres de choisir la presse présente, tout du moins d’exclure les indésirables pour s’assurer de la qualité des comptes-rendus. Ainsi, Raymond Baudoin de la Revue du Vin de France, n’est jamais ré-invité par le Syndicat d’Initiative de Nuits après son compte-rendu de novembre 1933 qui révèle les conflits latents entre les différents centres de la Côte pour le leadership régional. Plusieurs journalistes lui rapportent que sa présence n’est plus souhaitée à Nuits-Saint-Georges[35].

    Bien plus, en sus des défraiements, les organisateurs gardent la possibilité de rémunérer un journaliste pour s’assurer de sa venue. Par exemple, le journal L’Intransigeant et les actualités Fox demandent clairement à la municipalité de Beaune une subvention, en plus de l’hébergement et des repas prévus, pour le déplacement d’un journaliste[36]. La pratique est courante. Elle est dans l’ordre des choses pour obtenir la venue d’un grand journal parisien. Par le biais des invitations, des honneurs, voire des subventions, la Confrérie, comme tout groupe économique qui courtise et paie directement ou indirectement les journalistes, se donne les moyens de se constituer un pool de journalistes sympathisants tenus en retour par les dépenses de l’organisme invitant.

    Par ailleurs, pour stimuler un peu plus l’excellence des reportages sur la Confrérie, celle-ci lance dès la première en 1934 un « prix littéraire réservé aux meilleurs articles » qui paraîtront sur les Chevaliers du Tastevin. Les confrères jouent sur la corde sensible de ces journalistes gastronomes, puisque le premier reçoit 50 bouteilles, le second 30 bouteilles et le troisième 12 bouteilles[37]. Les termes de l’échange sont donc clairs, la venue des journalistes suppose la rédaction d’articles favorables.

    Cette formidable capacité à mobiliser tout ce que la France de l’époque compte de personnalités de la gastronomie procède de leur réseau personnel constitué à partir de quelques journalistes-clés et de la mise en adéquation du cadre et des plats servis lors des chapitres de la Confrérie avec l’univers de sens des critiques gastronomiques parisiens. La présence des journalistes à la Confrérie tient à leur position structurelle dans l’économie de l’information. Ce sont des journalistes de propagande de la gastronomie française qui vont au plus offrant et au plus proche de leurs intérêts, de leurs normes.

 

    4.3. Les mots de la presse : le discours de l’authenticité, du fondement du national, du rituel

    Pour ces journalistes, il ne s’agit absolument pas de faire une bonne description, à prétention objectivante, fidèle aux scènes observées, ce n’est pas l’objet de leur présence, ni leur mode coutumier de travail. La presse générale, mais la presse gastronomique sans doute plus encore, ne se penche pas sur les raisons ou les conflits locaux qui conditionnent les pratiques mais procède d’une montée en généralité, repositionnant l’événement dans une structure plus largement compréhensible et donc déjà inscrite dans l’esprit du lecteur. L’objectif est de faire une apologie de la Confrérie reprenant l’univers de sens gastronomique de son lectorat. L’éloge de la Confrérie reste conforme au style de la propagande, un récit romanesque, romancé.

    Ainsi le journal L’Illustration considère qu’en publiant son reportage sur les festivités bourguignonnes, il donne « ainsi la main à la paysannerie et à la vieille France et cela d’autant plus que ces fêtes se divisent comme un mystère du Moyen-Âge en quatre journées »[38]. La Confrérie est bien une permanence issue du fond des âges, une représentation des mondes paysans. De même, la revue Grands Crus et Vins de France titre sur « La fête des vignerons nuitons »[39], confirmant là encore qu’il s’agit d’un monde d’authentiques vignerons. Dès 1935, soit un an après la création de la Confrérie, et Le Jour parle déjà de « la traditionnelle réception des Chevaliers du Tastevin »[40]. Les Bourguignons sont d’authentiques provinciaux gastronomiques puisque « l’office est célébré par deux cents Bourguignons drus, au bec salé et quelques Parisiens indignes dont nous sommes »[41]. Dans cette « foule de Bourguignons » un peu bourrus, à la « fine gueule », véritables gastronomes parce que véritables provinciaux d’une région gastronomique non perdue par l’urbanité et l’industrie dévastatrice, le Parisien est le vers dans le fruit, à la fois observateur dérangeant le cours du temps immuable et palais trop grossier, trop moderne pour la finesse de la cuisine servie.

    De manière très classique également dans la période, les pratiques de la province ou des paysans sont perçues comme le réservoir des fondements de « l’âme française ». Pour La Liberté, c’est « un art essentiellement français, que celui de faire chanter la vigne » et « Nous aimons, nous soignons nos chères vignes comme des sources sacrées d’où a jailli et doit toujours jaillir le plus pur du génie national »[42]. La Confrérie incarne l’excellence d’une culture française éternelle, son vin, sa joie de vivre. De même, en 1936 au moment du Front Populaire, dans Le Figaro, Camille La Broue fait état d’une Marseillaise lancée par Gaston-Gérard à la Paulée après qu’il eut « dit fort durement leur fait aux trublions soviétiques ». Le journaliste s’émeut de « Cet "instant" où le "pinard" semblait avoir retrouvé ses vertus guerrières, purement défensives d’ailleurs, (qui) fut réellement émouvant »[43]. Le vin et ses défenseurs, au premier rang desquels figurent ces joyeux Bourguignons, sont les remparts de la Nation face à ses ennemis extérieurs (l’Allemagne pendant la Première Guerre mondiale) comme intérieurs (le Front Populaire pour Le Figaro en 1936). De même, L’Illustration, en rappelant comme beaucoup le ton humoristique de la Confrérie, qui est compris soit comme un trait culturel français, soit comme une spécificité de la culture vineuse, argument qui recoupe alors le premier, remarque que :

    « La tenue des discours, le ton de la cérémonie et des paroles échangées révèlent une mesure, un tact, un goût spécifiquement français. On célèbre les vertus de notre race et de notre terroir et, en évoquant le passé, on prépare l’avenir. Le Tastevin grandira. Il franchira les limites de sa province, il essaimera par toute la France viticole et contribuera sans doute à fonder cette charte des vins qui défendra nos vignes et nos chais contre les malfaçons et la fraude. Il faut louer MM. Faiveley et Rodier, du Syndicat de Nuits, d’avoir fondé une confrérie, digne sœur des compagnonnages et des corporations de jadis ». Et de conclure « Le temps du Téméraire est oublié ; aujourd’hui, c’est la Bourgogne qui a conquis la France. Que dis-je, c’est le monde qu’elle a annexé ! »[44]

    L’élévation, par Molière et Rabelais, des cérémonies du Cercle Rameau ont payé et L’Illustration décerne une palme de raffinement à l’humour nuiton. Cet humour raffiné est à l’image même de l’alcool dans la mesure. La Confrérie est déjà perçue comme un modèle auquel se référer et sa réussite semble bien de proposer une réunification de normes édictées dans les années 1920 : celle d’un bon goût et d’une mesure dans l’alcool, celle de la qualité garantie des vins par l’authenticité et la tradition, celle d’une rénovation des traditions au fondement de la culture française[45]. Ce journaliste appelle cet ensemble de normes innovantes, la charte nouvelle de la qualité alimentaire, systématisée par la Confrérie et qui, de fait, connaîtra de beaux jours par la suite. La réussite de la Confrérie consiste à extraire le produit vin de Bourgogne de son contexte réel de production pour le positionner dans son contexte fantasmé de production tel que celui-ci s’impose dans les années 1930[46]. A la manière d’une œuvre d’art ou, plus généralement, de l’industrie du luxe, il ne s’agit pas tant de parler de l’objet, le vin, ou de ses conditions réelles de production, que de produire des discours et des images valorisant l’œuvre, donnant un cadre, un sens idéal à l’œuvre (Bourdieu 1980).

 

Conclusion : la réussite de la Confrérie

    Au terme de cette étude sur la Confrérie, nous pouvons avancer que son succès provient de deux raisons principales.

    La première concerne son adéquation à la nouvelle norme de la qualité des vins de luxe. En effet, en proposant un folklore pour les élites avec un repas fastueux maîtrisant à merveille les codes gastronomiques de la période, la Confrérie est un cadre idéal pour positionner le vin de Bourgogne comme un produit de gastronomes, un produit de luxe et de bons vivants. En replaçant le produit dans un lieu réellement vigneron (la cave à vin, Nuits-Saint-Georges…) ou fictivement vigneron (la composition sociale des Cadets de Bourgogne, des entrepreneurs de tradition urbanisés et négociants propriétaires, un rite pastiche humoristique pour journalistes et leurs lecteurs…), la Confrérie démontre sa volonté de dire le vin de Bourgogne selon ce que nous avons appelé la nouvelle qualité républicaine contre la qualité aristocratique. En s’affichant groupé au sein de la confrérie, les grands négociants propriétaires de Nuits-Saint-Georges jouent face aux médias l’image de la « communauté vigneronne » qui se superpose aux anciennes techniques commerciales de valorisation du vin basées sur l’image individuelle, aristocratique et familiale des maisons de négoce. La Confrérie est l’image enchantée de la corporation vigneronne que viennent consacrer la loi sur les AOC (Appellations d’Origine Contrôlée) et la création du CNAO ancêtre de l’INAO, où l’essentiel du contrôle de la qualité est dans les mains des syndicats locaux de producteurs. Dans cette perspective, la Confrérie n’est pas une tradition locale, au sens de la reproduction de pratiques localisées. Elle n’est que la mise en pratique d’un imaginaire, ce nouvel imaginaire urbain et bourgeois sur les campagnes. Elle est le produit des représentations des élites nationales que les élites locales, liées à ces élites nationales, se chargent seulement de mettre en pratique. La Confrérie, c’est avant tout la création du nouvel univers de sens gastronomique de l’entre-deux-guerres où tout ce qui s’éloigne de l’image industrielle, productive, urbaine libère des territoires anti-productifs, perçus comme vierges, authentiques, prêts à être développés pour des usages récréatifs comme le tourisme (Provence, Bretagne…) où à se spécialiser dans l’économie de luxe artisanale (Bourgogne pour son économie alimentaire). La tradition comme marqueur de qualité, c’est bien une idée moderne, portée par des élites modernisatrices et c’est dans l’entre-deux-guerres, au sein de l’économie viticole, que se cristallise l’équation aujourd’hui très largement diffusée à l’ensemble des productions alimentaires et à d’autres secteurs industriels, la tradition est synonyme de qualité. La confrérie ne renseigne que très peu sur ce que c’est qu’être bourguignon ou vigneron. Elle montre une image de vignerons plaisant à l’imaginaire urbain bourgeois. Ici, produire une tradition commerciale, ce n’est pas une question d’appartenance, mais d’image.

    Ainsi, la Confrérie s’engage dans une lutte d’image, relativement extérieure au produit du vin lui-même. Il ne s’agit pas pour la Confrérie d’améliorer la qualité des vins par de nouvelles techniques de production, mais de produire symboliquement la qualité en lui donnant une image conforme à l’idée renouvelée de la qualité gastronomique. La plupart des grands vins de Bourgogne disposent indéniablement de qualités gustatives spécifiques et remarquables. Néanmoins, le discours sur la qualité paraît relativement autonome des caractéristiques internes du vin, d’où l’intérêt pour les producteurs de s’y investir. Le discours semble autant produire la qualité que le produit lui-même, comme pour une œuvre d’art. La force de la Confrérie est d’avoir participé, aux côtés des prescripteurs de goûts que sont les critiques gastronomiques, à la définition du bon goût des vins de Bourgogne que chacun ensuite s’essaye à reconnaître pour se reconnaître et se distinguer, à ses yeux et à ceux des autres, comme un gastronome de goût.

 

Tableau n°1 : Appartenance professionnelle des intronisés du 16 novembre 1934[47]

 NomMédia-PresseMonde du vinAutre
GO*Pierre DeslandesTrib. de Genève-Gazette de Lausanne  
Gaston-Gérard  maire de Dijon
C*

Cadillac Paul-Émile

L’Illustration

  
Decharne Paul

Le Temps

  

Paillard Paul

Petit Journal  

Thierry Gaston

Paris Soir

  

Worms J.-P.

journaliste

  
Ch*André PaulAssociation presse Suisse  
Antoins PaulL’Intransigeant  
ChatelusGrands Crus et Vins de France  
Dastons F. G.corr. presse canadienne  
Belin J. propriétaire-négociant (Prémeaux) 
Bruck P.-N.   
Bula Robert  restaurateur, Suisse
Cartron Père et fils propriétaire-négociant (NSG)** 
Cercelet  Sec. général. Prod. Fr.
De Cholet Vicomte propriétaire (NSG) 

Coquet Henri

Agence Havas, Dijon

  
Delvigne Isi

La Wallonie – Belgique

  
Galland André

illustrateur

  
Grimod Jean

Le Petit Journal

  

Heptia Paul

Gazette de Liège

  

Hillier Franck

News Chronicle

  

Hisschwald Michel

Progrès de la Côte d’Or

  

Karminher

Le Petit Parisien

  

Lavedan A.

Journée Industrielle

  
Legrand Jean négociant (Chauvenot, NSG) 
Ligier Belair propriétaire-négociant (NSG) 
Mangolf CharlesEst Républicain  
Massoulard L.Association des Journalistes parisiens  
Mathiex P.journaliste, Paris  
Moigeon-Guéneau négociant (NSG) 
Moulton

Revue Vinicole, Paris

  
Percy-Noëljournaliste américain, Paris  
Georges Pfeiffer  

avocat, Suisse

Ramain Paul « Médecins amis du vin » 
Longiurgio  Monaco
Tainturier AndréProgrès de la Côte d’Or  
Thiblot Roger  

Dijon

Vague Armand  Besançon
Valschaert Jean

journaliste, Belgique

  
Vienne

Le Peuple, Belgique

  

Viers Robert

  

Syndicat Initiative, Nice

Vigoureux Pierre  

École Beaux-arts, Dijon

Walter

 Président Viticulteurs d’Alsace 

Wassmer Constant

journaliste, Suisse

  

Wilson Malcom

International News

  
Total4728810
 

*GO : Grand officier ; C : Commandeur ; Ch : Chevalier

** NSG : Nuits-Saint-Georges

 

Tableau n°2 : Appartenance professionnelle des intronisés du 25 janvier 1935

 NomMédia-PresseMonde du vinAutre
GO*Houdart R. négociant, Dijon 
Robine André  Président Club Purs Sang
C*Arbellot SimonLe Temps  
Bertholle Paul  PLM Dijon
Prieur Jacques Syndicat d’Initiative Meursault 
Rozet GeorgesL’Illustré des provinces  
Ch*Badeau Elie  Dijon
Basly Georges  Paris
Connesson Gaston  maire NSG
Couprié Jean Secrétaire général  Co. Exp. V. de F 
Franceschi  Syndicat d’Initiative Nice
Germain Paul Syndicat des Négociants Beaune 
Lory Suzanne  femme de lettres
De Moucheron Comité de Viti. (Meursault) 
Pignot Gustave  industriel, Paris
Silvan HenriLes Débats  
Siredey Emile Syndicat Vins et Spiritueux Côte d’Or 
Vermeleu  Union éco. grands hôtels
Total18369
 

 

Tableau n°3 : Appartenance professionnelle des intronisés du 6 avril 1935

 NomMédia-PresseMonde du vinAutre
GO*CurnonskyPrince des gastronomes  
HansiMembre de l’Institut, caricaturiste  
Baron Thénard  Château SL
C*Bréghéon Francis  « Ducs de Bourgogne », restaurant, Paris
Douarche Léon Off. extérieur, vin, Préfet Paris 
Ozanon Doc. Pdt Conf. Ass. Viti. de Bourgogne 
Sasserath Simon  Avocat
Ch*André Pierre Propriétaire-négociant (Aloxe) 
Bonneville de Marsangy  « La Bourgogne à Paris »
Bulliard JeanBien Public  
Cappe MaxProgrès de la Côte d’Or  
Castel Charles  Syndicat d’Initiative Nice
Charrier Henri Cdt.  Académie de Dijon
Clair Daü Pdt Féd. Asso. Viti. Côte d’Or 
Darbois A.  Chambre de Commerce Dijon
Faiveley Dominique  Dijon
Flandrin Mme Comité féminin de Prop. Vin 
Gérault Jean  Comité Prop. Pour la Bourgogne
Grivelet Fernand Propriétaire, maire Chambolle 
Lapronde Albert  Secrétaire Général Beaux-Arts
Marion  Cons. Adjt Musée de Dijon
Predon JeanLe Journal, Paris  
Ravon GeorgesLe Figaro  
Savoie René  Comité Prop. pour la Bourgogne
Sauzety NoëlBien Public  
Venot Charles  Libraire Dijon
Total267613
 

 

Références bibliographiques

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[1] Bulletin du Syndicat Viticole de la Côte Dijonnaise, n°11, novembre 1933, pp. 329-330.

[2] Rapport sur la publicité collective en Bourgogne, M. Ponsot cité par Baudoin Raymond, « La Bourgogne et ses vins », Revue du Vin de France, septembre 1928, pp. 3-5.

[3] Baudoin Raymond, « La Bourgogne et ses vins », op. cit.. Nous précisons grossièrement 2 pour 1000 car le millième prélevé à la propriété se rapporte à une somme inférieure au millième des ventes du négoce.

[4] Baudoin R.,« La Bourgogne et ses vins », op. cit., p. 3.

[5] A la demande de l’État français, pendant la guerre, Jacques Copeau et la troupe du Vieux-Colombier ont tenu un théâtre à New York de 1917 à 1919. De même, le ministère des Beaux-Arts le choisit pour faire une tournée en Allemagne aux débuts des années 1920. Le théâtre d’avant-garde joué au théâtre du Vieux-Colombier connaît une notoriété qui déjà dépasse les frontières nationales.

[6] C’est Gaston-Gérard qui vient voir la municipalité de Nuits-Saint-Georges et les négociants-propriétaires pour les convaincre de participer à cette Foire de Gastronomique. « Réunion à Nuits », Bulletin de l’Automobile Club de Bourgogne, septembre 1925.

[7] Ensemble de citations extraites de Copeau Jacques, « Les Copiaus », Revue de Bourgogne, 1925, pp. 637-640 ; cet article est la reprise d’un « à propos lu par l’auteur à Dijon, le 8 décembre 1925 à une représentation des Copiaus ».

[8] Au début du siècle, diverses élites modernisatrices développent un discours valorisant une pureté des mondes paysans, des mondes les plus éloignés de l’urbain industrialisé. On retrouve cette fascination pour le populaire dans l’ensemble des arts. C’est le cas de la musique dite savante s’inspirant des musiques populaires avec, par exemple, les œuvres de Bartok reprenant des musiques populaires européennes ou encore la musique destinée à la danse de Stravinsky, voire les influences du jazz, du tango, avec son tango éternel, du cabaret et du cirque sur Satie (Weber 2004). On avait déjà pu le noter avec Maurice Emmanuel, l’invité de marque des festivités Beaunoises. De même, les liens entre l’avant-garde picturale et l’art primitif sont très étroits dans la période. Cette mode du populaire nous semble caractérisée par un goût à distance du populaire. En effet, les registres du populaire sont soit les arts primitifs des sociétés colonisées, exotiques, soit la culture afro-américaine (l’influence du jazz, le swing, les ragtimes…), soit encore les cultures populaires européennes sous le mode folklorique, éloigné. Il s’agit là d’une connaissance plus livresque que directe, que ce soit par interconnaissance ou enquête.

[9] Pour prendre la mesure de ce « théâtre d’avant-garde populaire », nous reproduisons ici le texte de cette chanson à la gloire du vigneron, des vins fins de la Côte (le pinot) et de la Bourgogne : « I – Qu’il est beau / Vive la vigne / Mon pays de coteaux / De coteaux / Vive la vigne / Tout fleuri de pinot / Le pinot est notre gloire / A nous autres, vignerons / C’est notre roi dans l’histoire / C’est l’honneur des Bourguignons / Pinot, toi qui nous fais boire / Préserve-nous du guignon ; II – Le pinot / Vive la vigne / A peuplé tout le clos / Tout le dos / Vive la vigne / Chéri les étourneaux, c’est étrange / La grêle, les champignons / Voudraient faire la vendange / Avant nous, les vignerons / Saint-Vincent, soyez bon ange / Refoulez ces compagnons ; III – Saint-Vincent / Vive la vigne / Ainsi qu’en mille huit cents / Que le Temps / Vive la vigne / Soit toujours épatant ! / Voyez le mal qu’on se donne / Pour défendre le Coteau / Qu’il grêle, qu’il vente, qu’il tonne / Dès le jour on va là-haut / Qui peut dire avant l’automne / s’il remplira ses tonneaux ; IV – Les tonneaux / Vive la vigne / Qu’ils sont ronds, qu’ils sont gros / En bateau / Vive la vigne / En ch’min de fer, en auto / Par les monts et par les plaines / Par les fleuves et par les mers / Les larges futailles pleines / Vont sous cent climats divers / Réveiller la joie humaine / Au quat’ coin de l’univers ; V – L’univers / Vive la vigne / Reçoit à bras ouverts / Le vin fier / Vive la vigne / Qui se rit des hivers / Bourguignon, ton vin relie / Entre eux les cœurs bien plantés / La bouteille est une amie / Qui nous verse la gaîté / Ils ont ignoré la vie / Ceux qui n’y ont pas goûté ; VI – Buveurs d’eau / Vive la vigne / Récoltez les garrots / Mettez l’eau / Vive la vigne / De la Bouzaize en tonneaux / L’eau qui ne tourne pas la tête / Vous convie, tristes corbeaux / Nous voulons à notre fête / La folie et ses grelots / Les tambours et les trompettes / Le vin, l’amour, les Copiaus ; VII – Les Copiaus / Vive la vigne / Sont venus du coteau / Les Copiaus / Vive la vigne / Pour chanter le pinot / La futaille et la bouteille / Et les joyeux compagnons / Vive le jus de la treille / Vive les bons vignerons / Vive Beaune sans pareille / Et vivent les Bourguignons / Qu’il est beau / Vive la vigne / Mon pays de coteaux / De coteaux / Vive la vigne / Tout fleuri de pinot ! »

    On retrouve ici un ensemble de thèmes chers aux propriétaires des grands vins : la valorisation vigneronne de la vigne, une histoire ancestrale du vin, le vin comme image extérieure de la Bourgogne, la chaleur et la gaîté des bourguignons, la lutte contre les « buveurs d’eau » c’est-à-dire les prohibitionnistes.

[10] Villard Jean, « Chansons bourguignonnes », Revue de Bourgogne, 1926, pp. 489-502.

[11] Léon Chancerel faisait initialement parti des Copiaus en 1925 et fait de Rabelais une des références importantes de la troupe. Chancerel Louis, 1938, Pirochole ou les Coquecigrues, d’après Maître François Rabelais, Paris : la Hutte.

[12] Tastevin en main, n°44, octobre 1967. Cependant, cette information est à prendre avec précaution puisque, dans ces archives du Cercle Rameau, une coupure de presse de la Bourgogne Républicaine, non référencée mais datant d’après la Seconde Guerre mondiale, date la création du Caveau Bourguignon en 1925. Cette seconde interprétation nous semble moins crédible puisque le Cercle Rameau s’appelle justement ainsi parce que la maison au-dessus du caveau bourguignon serait l’ancienne demeure du compositeur du XVIIIème siècle d’origine bourguignonne, Jean-Philippe Rameau.

[13] Expression tirée du Bareuzai, Chevalier du Tastevin en conversation avec ami Jacquemart, parle aux bourguignons, non daté, estimé 1945, archives de Jean-François Bazin.

[14] Ibid.

[15] Ibid.

[16] Le baptême bourguignon semble lui-même une pratique empruntée à une Paulée tenue à Pommard en 1926 qui semble avoir frappé les membres du Cercle Rameau, ibid.

[17] On imagine alors que M. Briffod est médecin ou chirurgien.

[18] « En l’an de grâce 1927. A l’occasion du baptême bourguignon de notre ami et sympathique secrétaire Briffod », Archives de Jean-François Bazin.

[19] Larguèze Brigitte, Masque ou miroir : le changement d’apparence dans le bizutage, rapport, Paris, Ministère de la Culture, Mission du patrimoine ethnologique, 1996, cité par Ségalen 1998.

[20] Voir les photographies du Cercle Rameau avec Camille Rodier et Georges Faiveley, archives de Jean-Fançois Bazin.

[21] Gerret L., « Autour d’un livre d’or. La Bourgogne ne s’arrête jamais, elle continue », Bourgogne Républicaine, non daté, après la Seconde Guerre mondiale, archives de Jean-François Bazin.

[22] « En Bourgogne, les quatre glorieuses », Grands Crus et Vins de France, novembre-décembre 1934, p. 327-342.

[23] Le terme de rite est volontiers employé par les entrepreneurs de la tradition, qui parlent parfois de spectacle, de théâtre, avec plus de réticences toutefois, déniant ainsi le répertoire du jeu, du non sérieux pour qualifier leur pratique. Cependant, c’est nous qui qualifions la cérémonie des Chevaliers du Tastevin de « rite de scène ». Comme beaucoup de journalistes, nous ne savons pas précisément dénommer ces pratiques. « Rite de scène », « rite de comédie », sont des termes qui offrent un double avantage. D’une part, ils évoquent le sérieux de l’opération qui vise à des effets sociaux sur les individus et sur les images sociales de la région. D’autre part, en précisant qu’il s’agit d’une activité de scène, d’une comédie, on rappelle le caractère théâtralisé, humoristique d’un rite qui se joue des formes sérieuses des rites et dont le groupe d’appartenance officiellement désigné par le rite, les Chevaliers du Tastevin, ne jouit, au moins au début, que d’une réalité sociale fictive.

[24] Bourgogne d’Or, décembre 1934.

[25] Il s’agit, mots pour mots, de la même phrase utilisée par les Sacavins d’Anjou pour introniser leurs nouveaux membres.

[26] Chatelus C., « A la cour vineuse de Bourgogne », Grands Crus et Vins de France, novembre-décembre 1934.

[27] Pour les plus hautes personnalités, c’est bien souvent Gaston-Gérard qui se chargeait de dresser leur biographie.

[28] Quand le caveau nuiton se révèle trop étroit, la Confrérie dispose des caves du Clos-Vougeot alors propriété du député Camuzet. Ce n’est qu’à la Libération que la Confrérie devient propriétaire du Château du Clos-Vougeot. Ce dernier est vendu pour 1 franc par le député un an avant son décès. Ayant accueilli des troupes allemandes, le château est alors en piteux état à la Libération. La Confrérie se charge de le rénover pour en faire « la digne Acropole de la Bourgogne » selon les mots de Camille Rodier, préface à l’édition de 1950 de l’ouvrage de G. Rozet (Rozet 1937).

[29] On retrouve ici une problématique déjà évoquée par Nicolas Mariot, où le voyage présidentiel en province existe plus comme récit journalistique national que comme événement local du point de vue de la présidence (Mariot 1999).

[30] Rodier C., « Les Cadets et leurs chansons », préface à Ramuz 1947.

[31] Livre d’or de la Confrérie, Archives de la Confrérie des Chevaliers du Tastevin.

[32] Le 12 novembre 1938, la Confrérie intronise les responsables syndicaux de la presse française au grade de Grand Officier : Émile Ferré, président du Syndicat des journalistes départementaux, M. Dietman, président de la Fédération Internationale des directeurs et Éditeurs de Journaux, Georges Soustelle, président de la Fédération Nationale des Journaux Français, Jean-Paul Worms, administrateur de grands journaux parisiens.

[33] Celui-ci serait au cœur des réseaux journalistiques de la Confrérie. Président de l’organisme des retraites des journalistes dans l’entre-deux-guerres, il disposait d’une position de choix pour connaître l’ensemble de la profession. De même, le directeur commercial de l’agence Havas dans les années 1930, est Jean Tainturier, un ancien de l’ESC Dijon (Chapuis 2000).

[34] Courrier « Les trois glorieuses de Bourgogne », daté du 3 novembre 1936, FIII §2 Art. 2, AMB.

[35] La Revue du Vin de France, février 1934.

[36] Le journal L’Intransigeant, dans un courrier daté du 5 octobre 1935, souligne que les « reportages comme celui de Beaune n’offrent qu’un intérêt très relatif pour la propagande immédiate de notre journal et ne peuvent plus être envisagés identiques à celles des années passées ». Les années précédentes, la mairie de Beaune payait les frais de séjour, cette année le journal demande en plus une subvention. De même, les actualités Fox demandent une subvention (lettre du 11 octobre 1935) tout comme Fox Movietone qui demande aussi 3000 francs à la ville pour faire un sujet sur les fêtes de Beaune qui passera aux actualités. Fonds des Fêtes viticoles de Beaune, F III §2 art. 2, 1935, AMB.

[37] « En Bourgogne, les quatre glorieuses », Grands Crus et Vins de France, novembre-décembre 1934, pp. 327-342.

[38] Article de Cadhilac P.-E., L’Illustration, 15 décembre 1934, p. 554-555.

[39] « La fête des vignerons nuitons », Grands Crus et Vins de France, janvier-février 1934, p. 2-17.

[40] Le jour, n°23, novembre 1935.

[41] Article de Cadhilac P.-E., L’Illustration, 15 décembre 1934, p. 554-555.

[42] La Liberté, 25 novembre 1935.

[43] La Broue C., « Festivités bourguignonnes », Le Figaro, 29 novembre 1936.

[44] Cadhilac P.-E., L’Illustration, 15 décembre 1934, p. 554-555.

[45] Cadhilac P.-E. sera un des acteurs majeurs du développement des confréries. Cf. Cadilhac P.-E., A l’enseigne de Bacchus…, op. cit..

[46] On retrouve le même procédé de la part des vendeurs de « vieilleries » lors des brocantes où les professionnels de la porte de Saint-Ouen se chargent au cours de la transaction commerciale de donner une histoire au produit conforme aux représentations du bon achat d’antiquités des consommateurs (Sciardet 1996).

[47] Tiré du livre d’or de la confrérie comportant l’ensemble des noms des personnes intronisées, Archives de la Confrérie des Chevaliers du Tastevin.