Henri Duveyrier face à Prosper Enfantin : rebelle ou rival ? Dominique Casajus

N°8 Printemps 2005

PAYS, TERROIRS, TERRITOIRES

Dominique Casajus

 

Les lecteurs d’Ethnologies comparées connaissent déjà Henri Duveyrier. Paul Pandolfi leur a en parlé à plusieurs reprises, en montrant notamment combien nous lui sommes redevables de la fascination que les Touaregs exercent sur nous (Pandolfi 2001, 2002, 2004) ; j’ai moi-même retracé son triste destin dans le dernier numéro de la revue, et évoqué ailleurs son périple saharien (Casajus 2003, 2004). Dans ce feuilleton écrit sans concertation mais non sans connivence, il est un peu devenu notre abbé de Bucquoy. Au seuil d’un nouvel épisode, les lois du genre m’imposent de résumer ceux qui ont précédé. Long de sept mois, le séjour de Duveyrier parmi les Touaregs septentrionaux ne représentait qu’une partie d’un voyage qui dura de juin 1859 à septembre 1861. Le livre qu’il en a tiré, Les Touareg du Nord (1864), en a fait pour la postérité l’« explorateur du pays touareg » — titre qu’il porte sur la plaque que la Société de géographie a apposée à la tombe discrète et grise où il repose au cimetière du Père Lachaise. La fin de son voyage fut dramatique. Frappé après son arrivée à Alger d’une maladie qui le laissa plusieurs semaines sans mémoire et sans raison, il n’eut pas la force d’empêcher son hôte, le docteur Auguste Warnier, d’accaparer ses notes de voyage et d’en commencer la synthèse. Un premier drame s’était déjà joué durant les premiers mois de son voyage. Il portait un lourd héritage, de ceux qu’un jeune homme a hâte de rejeter lorsqu’il arrive à l’âge adulte : il avait grandi dans le sérail saint-simonien et même dans le proche entourage de ce Prosper Enfantin qu’on y appelait le Père suprême. Son père Charles avait été l’un des quarante apôtres qu’Enfantin avait rassemblés en avril 1832 dans sa propriété de Ménilmontant pour y mener avec eux une vie conventuelle. De sorte que son voyage, qui fut entrepris grâce aux subsides de quelques vieux amis d’Enfantin, appartient autant à l’histoire du saint-simonisme qu’à celle de l’ethnologie. Mais dès qu’il atteignit le désert, il récusa ses sourcilleux tuteurs. Or des documents que j’ai découverts depuis m’ont conduit à réexaminer ici les circonstances de cette rupture. Je serai amené à évoquer des détails assez intimes de sa vie, ce qui, même dans une revue d’anthropologie, n’est pas forcément inconvenant. Il est des livres que nous lisons sans nous soucier de ce que fut leur auteur, ce qu’il vécut, ce qu’il souffrit. Ils sont seulement pour nous des instruments de travail, que nous consultons et méditons avec la froideur qui sied à l’étude. Ce n’est pas le cas de celui de Duveyrier, tant il est difficile d’oublier les circonstances dramatiques de sa composition. Pour celui qui lit aujourd’hui Les Touareg du Nord, la même question revient à chaque page : qui l’a écrite, Duveyrier ou Warnier ? Il est tout aussi difficile d’oublier le destin ultérieur de l’ouvrage : fêté en 1864, il serait décrié vingt ans plus tard par des publicistes qui reprocheraient au voyageur d’avoir fait des Touaregs un portrait trompeusement irénique. Enfin, ceux qui savent dans quelles circonstances son auteur a mis fin à ses jours ne peuvent les ôter de leur esprit lorsqu’ils le feuillettent. Parler de l’homme, de ses misères, c’est donc encore parler de l’œuvre.

    Revenons sur les deux lettres qui attestent la rupture de Duveyrier avec ses protecteurs saint-simoniens (voir Casajus 2003). La première, datée du 18 août 1859 à Ghardaïa, est adressée à Charles Lambert (ARS 7720/238[1]). « J’ai mis de côté pour le moment tout espoir de recherches sur les sujets religieux », lui écrit Henri, ce qui revient à lui dire que les spéculations saint-simoniennes ont cessé de l’intéresser. Charles Lambert était un saint-simonien de la première heure. Il avait accompagné Enfantin en Égypte, et y était demeuré près de vingt ans. Maxime Du Camp, qui le rencontra au Caire en 1850 et qu’il attira au saint-simonisme, a laissé sur son compte des lignes louangeuses (Du Camp 1892, I : 344) : « Jamais, chez aucun homme, je n’ai rencontré un si ample cerveau, une indulgence plus profonde, une telle compréhension des sentiments d’autrui, une clarté d’enseignement plus extraordinaire, une aspiration vers le bien si constante ». À l’époque où Henri entreprenait son voyage, Lambert était revenu en France, et si l’on en croit Sébastien Charlety, il vivait auprès d’Enfantin, « tendre comme un enfant, silencieux dans son calme respect, comme un Oriental » (Charlety 1931 : 259). Ce n’est apparemment pas la perception qu’en avait le jeune Duveyrier. Voici ce qu’il en écrit à son père de Biskra le 9 juin 1859 (47 AP 1) :

    « J’ai écrit déjà à Mr Arlès de Constantine, parce que Mr Arlès est celui de tes amis que j’aime le mieux, j’ai pour lui une véritable affection, et une grande admiration. Quant à Mr Pereire et Melle Desjobert j’avais l’intention de leur écrire, mais seulement lorsque je serais arrivé aux confins de l’Algérie, je ne change pas mon plan, car je veux avant tout que mes premières lettres à ces deux personnes qui ont tant participé à mon expédition soient datées d’un endroit qui prouve que je n’ai pas perdu mon temps en chemin et que j’ai au contraire mis en jeu toute l’énergie que je me faisais fort de posséder pour atteindre au plus tôt le terme de mon voyage, malgré les fortes chaleurs dans lesquelles nous venons d’entrer. J’écrirai aussi à Mr John Simon, à Mr Deichthal [sic], au Baron Taylor, à Mr Renou, à Mr Duméril et à mon oncle Melesville. Quant à Mr Lambert, si je lui écris ça serait à contre-cœur et seulement pour te faire plaisir. Lorsque je suivais ses leçons dans le commencement je l’aimais et le respectais autant qu’il est possible et je lui montrais combien je me trouvais honoré de la peine qu’il voulait bien prendre. Mais depuis que je le connais un peu mieux, je me suis promis de l’éviter ; non pas qu’il m’ait jamais rien fait mais parce qu’il a pu en faire à mes amis. Je suis loin de croire qu’il est aussi bon homme qu’il en a l’air. Je te dis cela seulement pour toi ».[2]

    De quelles « leçons » veut-il parler ? Leçons de mathématiques ou d’astronomie sans doute, disciplines dans lesquelles l’ancien major de l’École polytechnique était fort expert ; peut-être aussi leçons de philosophie ou de religion saint-simonienne, car l’adhésion de Lambert au saint-simonisme était restée de nature religieuse bien après que les cénobites de Ménilmontant furent tous rentrés dans le siècle.

    Trois mois après avoir écrit à Lambert, Henri osa écrire au Père suprême lui-même. Sa lettre est datée du 9 novembre à Laghouât (ARS 7720/236). Il la commence en disant avoir « beaucoup de raisons pour ne pas vouloir être Saint-Simonien », et la conclut par cette phrase sibylline : « Je n’oublierai ni votre bienveillance ni vos bons enseignements, mais je ne puis m’empêcher de vous en vouloir ». Ce que j’ai naguère écrit de cette lettre et de la réponse qu’il ne tarda pas à en recevoir est aujourd’hui à réviser. Henri se rebelle là contre un enseignement et une tutelle qui désormais lui pèsent, mais le saint-simonisme n’est pas seul en cause. J’ignore ce qui lui fait dire que Lambert n’est pas « aussi bon homme qu’il en a l’air », mais je crois avoir quelque idée de la raison pour laquelle il ne peut s’empêcher d’« en vouloir » au Père suprême.

    Il semble que Charles Duveyrier lui avait demandé à plusieurs reprises d’écrire à Enfantin pour lui témoigner son respect. Deux pères, ça fait beaucoup, répond-il en substance de Constantine le 15 décembre 1859, dans une lettre qu’il faut citer un peu longuement (47 AP 1) :

    « Mon bien cher père, je trouve qu’un seul père me suffit, et je crois qu’il est bien rare d’en trouver un second. Je te conjure de croire une chose que je ne te dis pas souvent parce que mon naturel est froid ; je t’aime beaucoup, je te respecte autant que tu mérites de l’être, et je n’ai pour premier désir en ce monde que de te voir heureux, toi Pierre et Marie [son frère et sa sœur]. Ce que je te dis là bien sincèrement est un indice que je ne suis pas aussi égoïste que je parais l’être. Quoique je pense souvent et beaucoup à ce que je pourrai faire plus tard, aux services que je pourrai rendre à la science et pour [ou « par », le mot est surchargé] lesquels je crois devoir acquérir un nom, et une position modeste, j’estime beaucoup moins ma propre vie que la tienne que celle de mon frère ou de ma sœur. Je ne pense pas faire là une exception en Europe mais je prétends que je n’ai pas un mauvais cœur. Pardonne-moi lorsque je suis assez faible pour manquer à un devoir, car sois sûr que je ne le fais jamais que par légèreté ou parce qu’un enchaînement de circonstances me place dans une fausse position.

    À Paris et en Afrique, tu m’as reproché de me renfermer trop en moi-même de ne pas avoir pour toi la confiance qu’un fils doit avoir vis-à-vis de son père, j’ai souffert de ce reproche qui n’est que trop juste, et j’en ai souffert d’autant plus qu’au fond je sentais le besoin d’être ce que tu désirais me voir. Cependant, il fallait que j’eusse une raison pour oublier ma personnalité et accepter une souffrance passive. Tu m’as vu hésiter un peu pour écrire à Mr Lambert, hésiter beaucoup pour écrire au Père, et il y a une raison pour que je veuille bien paraître un ingrat, tandis qu’en moi-même, je reconnais très bien tout ce qu’ont fait tes amis pour moi, et que j’aie assez de chagrin de ne pas pouvoir faire autrement. — Je t’obéirai, je tâcherai de te découvrir le plus tôt possible ce qui t’empêche de voir avec mes yeux ce que tu vois aujourd’hui avec les tiens. Je l’aurais fait depuis longtemps si ce secret n’eût été que le mien, je n’aurais pas cru le découvrir en te le confiant. J’y ai pensé bien avant que tu ne t’en doutasses. — Seulement je te prie d’avoir encore un peu de patience, et surtout de ne pas chercher à savoir par une autre voie ce qu’il convient que je te dise moi-même. Je te dois une explication sur ma conduite envers le Père et je te la donnerai ».

    Henri reconnaît donc n’avoir pas eu pour Charles la confiance « qu’un fils doit avoir vis-à-vis de son père ». Quant à sa longue hésitation à écrire à Enfantin, la cause en est un secret qu’il eût révélé à son père « s’il n’eût été que le [s]ien ». Les deux choses sont liées, et pour le comprendre il faut revenir en arrière, au tout début de son voyage. Henri a quitté Paris le 1er mai 1859. Ses adieux aux siens ont été ceux d’un bon fils et d’un bon frère (47 AP 2, carnet n°1, p. 1) :

    « Je suis parti de Paris à 8h 40m, accompagné jusqu’à la gare par mon fidèle compagnon Félix Taylor. Il pleut.

    Pauvre petite Marie pleurait en m’embrassant, mon père et moi nous nous sommes longuement embrassés, mais quoique j’ai eu le cœur bien gros, je n’ai pas versé de larmes.

    Je lis en waggon une dernière lettre que mon père m’a remise en partant ».

    Mais le fils a menti. Il était censé se rendre directement à Oullins pour passer quelques jours auprès de son bienfaiteur Arlès-Dufour avant de rejoindre Marseille. En réalité, il a fait étape à Fontainebleau et n’a atteint Oullins que le 2 mai, pour y apprendre qu’Arlès-Dufour venait de prendre le train pour Paris. Et là, celui-ci n’a pas manqué de rencontrer les Duveyrier, qui ont ainsi pu savoir que le voyageur n’était pas arrivé à Oullins le 1er mai comme il l’aurait dû. Dès le 5 mai, Henri reçoit à Oullins une lettre interrogatrice de son frère (47 AP 2, carnet n°1 ; p. 7) :

    « J’ai reçu une lettre de mon frère qui naturellement ne peut s’expliquer comment j’ai pu me croiser avec Mr Arlès ; mais ce n’est pas moi qui lui donnerai des éclaircissements là-dessus. Tout ce que je puis faire est de lui dire franchement que je ne puis que garder le silence au sujet de mon retard ».

    Son père à son tour lui demanda des explications sur ce mystérieux retard, et voici ce qu’Henri lui répondit de Biskra le 26 mai (47 AP 1) :

    « Si je n’ai plus parlé du retard que j’ai eu en allant à Lyon, c’est parce que j’espérais que tu ne m’en parlerais plus toi-même et voici pourquoi [:] il n’est pas en mon pouvoir de te donner des éclaircissements à ce sujet, et je ne puis faire qu’une chose, c’est de te donner ma parole, que je ne donne pas souvent, que ce retard de vingt-quatre heures n’a eu qu’une cause honorable. Tu ne dois pas t’inquiéter de cela pour le moment, et à mon retour je te le dirai ».

    J’imagine que c’est ce silence obstiné qui a valu à Henri les reproches dont il se défend dans sa lettre du 15 décembre. Or le secret qu’il évoque dans la même lettre est précisément ce que devait protéger ce silence. Je ne sais s’il l’a jamais révélé à son père mais dès le 2 mai il l’avait confié à son journal, non sans prendre la précaution de rédiger sa confidence partie en arabe, partie en allemand. Plus d’un siècle après sa mort, je ne commettrai pas un sacrilège en la traduisant (47 AP 2, carnet n°1, pp. 1-2)[3] :

    « Texte arabe : Félicia est venue dans cette ville et nous sommes partis ensemble dans une auberge pour manger et après nous avons marché dans la forêt. Jour chanceux ! Jour effrayant !

    Texte allemand : Jamais dans ma vie, malgré le début moins chanceux de ma jeunesse [allusion vraisemblable à la mort de sa mère, survenue cinq ans plus tôt], je n’ai vécu un jour aussi bouleversant. C’étaient les derniers instants avec une amie aimée, au début d’un long et difficile voyage où je pourrai peut-être succomber. Après le dîner, lorsque l’obscurité commença à gagner, j’étais à ses pieds, et je [lui] prodiguais des caresses qui venaient du fond du cœur. Mais mon désir n’était pas comblé, il manquait le dernier sceau à notre amour. Là, je tirai le rideau de la fenêtre, et je lui suggérai que nous devions maintenant aller au lit. Mon cœur est infiniment douloureux et doux en même temps quand je pense à cet instant. Après être restée un moment muette et honteuse, l’amie bien-aimée eut la sincérité de m’avouer, la tête posée sur ma poitrine, que si nous faisions cela alors elle ne pourrait plus me quitter. Nous sommes restés longtemps ensemble, moi à ses pieds, les embrassant, demandant grâce, elle dans un terrible combat entre l’amour, le plaisir et la sage raison, tremblante et son visage implorant avec une infinie souffrance. Elle me bouleversa tant que j’oubliais ma propre douleur, et la consolais. Qu’elle fut douce, qu’elle fut vraiment aimante quand elle me dit : « je te remercie, tu es bon et je t’aime maintenant encore plus si c’est possible, mais, quand je serai avec toi dans ta tente, tu feras tout ce que tu souhaites ». J’ai eu le courage de la conduire au chemin de fer [pour qu’elle rentre à Paris]. Je suis heureux de pouvoir aimer et d’être aimé ».

    La discrète étape à Fontainebleau avait donc été consacrée aux adieux à une femme aimée. Je ne pense cependant pas que ce soit les adieux eux-mêmes qu’Henri voulait cacher. Après tout, Charles aurait sans doute admis qu’à dix-neuf ans son fils ait un attachement féminin. Mais pas avec cette femme-là, et c’est d’elle qu’il faut maintenant parler. Duveyrier l’évoque sept fois dans ce qui nous reste de ses notes de voyage, où elle est appelée tantôt « Félicie » tantôt simplement « F ».

    « Arrivé à Lyon par le train express ; j’apprends que Mr Arlès est parti pour Paris le soir précédent, par conséquent, il a dû se trouver dans le convoi que F. a pris pour retourner de Fontainebleau. Pourvu qu’ils ne se soient pas rencontrés à Paris ! Mais je suis vexé de ce contretemps, qui peut-être va me priver de voir Mr Arlès avant mon départ pour l’Afrique, et qui va faire que l’on saura à Paris que je n’ai pas été directement à Lyon. Mon caractère franc souffre bien de la contrainte où je suis de garder un silence absolu sur ce retard. — Je vais à Oullins ; accueil aimable de Madame Arlès ; je vois le pauvre Alphonse qui est bien malade, mais qui a une bien charmante femme ; donc il y a compensation complète. — J’accepterais volontiers ses affreux maux, pour le bonheur d’avoir F… à mes côtés. Peut-être aurais-je tort ? [Oullins, 3 mai 1859. H. D. donne par erreur la date du 5 mai. 47 AP 2, carnet n°1, p. 3]

    Monsieur Arlès, à mon grand désespoir, écrit qu’il ne reviendra pas avant samedi ; je me vois donc obligé de partir demain soir sans l’avoir vu. Je reste toute la journée à Oullins ; il pleut sans arrêter jusqu’au soir. J’ai écrit une lettre à F… et je la mettrai demain à la poste. [Oullins, 4 mai 1859. 47 AP 2, carnet n°1, p. 4]

    Je vais partir ce soir pour Marseille. C’est la dernière soirée que je passe en Europe. Ma pensée la plus douce et la plus aimante est pour toi F. en ce moment, et le sera toujours, jusqu’au jour heureux où tu me rejoindras en Afrique. — Que se passera-t-il d’ici-là ? [Oullins, 5 mai 1859. 47 AP 2, carnet n°1, p. 8]

    Je termine ma lettre n°3 à Félicie et je passe la matinée à arranger tout pour mon départ pour ce soir par la diligence de Constantine. [Philippeville, 9 mai 1859. 47 AP 2, carnet n°1, p. 12]

    Toute la journée j’ai été dans des dispositions sentimentales, comme le prouve ma lettre à Félicie. [Constantine, 22 mai 1859. 47 AP 2, carnet n°1, p. 50]

    Je donnerais beaucoup pour faire une promenade solitaire avec Félicie dans ces jolis bois, et en admirant leur beauté, je ne puis que penser toujours à elle. [environs de Batna, 29 mai 1859. 47 AP 2, carnet n°1, p. 72]

    Enfin, ce soir, je vois mon départ arrêté d’une manière curieuse avec deux hommes des Cha’anba El-Mahdi. Je remets mon sort entre les mains du bon hazard [sic], le même qui m’a fait aimer F. et qui a fait qu’elle m’aime. [Pays mozabite, 27 août 1859. 47 AP 2, carnet n°5, p. 82] »

    Il n’est plus question de Félicie dans les notes ultérieures, mais il faut dire que, le 23 juin 1859, Duveyrier a décidé d’en modifier la disposition. À partir de cette date, réservant désormais les petits carnets qu’il leur consacrait jusque-là à de brèves indications prises au crayon sur la route, il a rédigé son journal proprement dit sur des cahiers plus soignés qu’il n’utilisait qu’à l’étape. Les petits carnets, au nombre de quarante, sont conservés dans le fonds Duveyrier-Maunoir des Archives nationales, mais seules les premières pages des cahiers nous sont parvenues[4]. Charles Maunoir et Henri Schirmer les ont eus en main puisqu’ils ont publié en 1905 ceux qui couvrent la période allant du 13 janvier au 14 septembre 1860, non sans en avoir retiré les « détails personnels, sans intérêt pour la géographie » (Schirmer 1905 : VI) — c’est-à-dire, entre autres, ce qui aurait pu concerner Félicie. Une chose est sûre, Félicie n’est pas allée rejoindre Henri en Afrique. Y pensait-elle sérieusement quand elle lui en fit la promesse dans la nuit du 1er mai 1859 ? J’en doute, car la raison qui la retenait de se donner à l’homme qu’elle aimait l’interdisait plus impérieusement encore de quitter la France : elle était la compagne du Père suprême.

    Et ce depuis 1857. Le 6 octobre de cette année-là, Enfantin écrivait à Arthur, le fils qu’il avait eu d’Adèle Morlane (ARS/7668/2) :

    « … je tiens à te prévenir, vu les prétentions assez excentriques de la phase de vie que je commence, que je ne serai pas seul dans mon logement de la rue Chaptal. J’y aurai les soins affectueux et le concours d’une amie que tu ne connais pas encore, qui était enfant lors de Ménilmontant, qui a des enfants de 18 ans et que j’ai retrouvée à Paris il y a douze ans. Parmi nos amis, Arlès et David [le compositeur Félicien David] seuls la connaissent.

    Pour le monde que je veux voir et même pour moi je ne veux pas être homme seulement et j’ai d’ailleurs été heureux de reconnaître ainsi un dévouement et une affection qui ne se sont pas démentis depuis que j’ai retrouvé cette petite visiteuse de Ménilmontant devenue femme et ayant rudement souffert de la vie de femme.

    Je désire vivement que malgré l’étrangeté de cette nouvelle et les douleurs rétrospectives qu’elle te fera éprouver, tu considères avant tout ma résolution comme répondant à une phase importante et peut-être dernière de la mission que Dieu m’a donnée et que ta mère n’a jamais voulu ou pu comprendre… »

    Arlès-Dufour s’offusqua beaucoup de cet ultime caprice du Père suprême : Enfantin avait alors 62 ans, sa santé était mauvaise, il souffrait de tremblements chroniques, des attaques avaient déjà failli l’emporter, et voilà qu’il se liait à une femme de vingt ans sa cadette. On n’est pas sûr, à vrai dire, que Félicie ait été sa maîtresse. Mais elle passait pour telle et, à partir de cette date, les correspondants du Père ne manquent pas de lui demander « d’embrasser Félicie » pour eux, de « transmettre leurs tendresses à Madame Guillaume » — car tel était le nom dont elle se faisait appeler.

    L’historiographie du saint-simonisme a fait ça et là quelques mentions de cette « Madame Guillaume ». Dans le chapitre que son beau livre consacre à Enfantin intime, Henry-René D’Allemagne croit pouvoir affirmer que son véritable nom était Eugénie Froliger et qu’un premier mariage lui avait donné deux enfants âgés de 16 et 18 ans en 1857 (D’Allemagne 1935 : 215) ; chez Jean-Pierre Alem, qui démarque D’Allemagne sans le citer et en le lisant de travers, elle devient « Eugénie Froglier » (Alem 1963 : 194). En réalité, les documents que j’ai pu retrouver, et notamment le testament de l’intéressée, nous apprennent qu’elle était pour l’état-civil[5] « Mademoiselle Hortense Félicité Cassé (connue sous le nom de Mme Félicie Guillaume) ». Et si ses deux enfants, Émile et Auguste Guillaume, avaient été reconnus par leur père, ils étaient, comme on disait alors, des enfants naturels ; l’âge que leur donne D’Allemagne semble en revanche correspondre à la réalité.

    Plus tard, en 1863 ou peut-être un peu avant, Félicie Guillaume laissa courir le bruit qu’elle était la fille d’Enfantin. À nouveau Arlès-Dufour s’inquiéta de cette rumeur et demanda à plusieurs reprises au Père soit de la démentir soit de dire la vérité sur ses liens avec Félicie :

    « Votre associée se dit ou laisse dire qu’elle est votre fille et que son fils est votre petit-fils[6]. Il est vrai que la ressemblance confirmerait peu cette assertion. Mais enfin, si cela était, pourquoi ne pas le dire, et si cela n’est pas, pourquoi ne pas dire tout haut ce qu’il en est. Vous êtes assez grand et assez haut placé pour cacher quoi que ce soit et ne pas dire tout haut et franchement ce que vous faites ou voulez faire. (Lettre du 14 février 1863, ARS 7786/150)

    J’ai vos deux lettres des 22 et 26. Puisqu’il y a Amor, amen, n’en parlons plus ; seulement, comme noblesse oblige, ayons le courage de nos passions ou de nos sentiments, et disons-les hautement, ou ne les cachons pas, comme si nous en rougissions. Si c’est une fille naturelle, disons-le nous-même, et présentons-la pour ce qu’elle est, agissons de même si c’est une maîtresse, ou une associée, afin de lever les doutes, pires que la vérité.

    Si j’ai soulevé cette délicate question, c’est que, dans les derniers temps surtout, des gens de la famille [la « famille » saint-simonienne] aussi bien que des étrangers, pensant que je connaissais mieux que d’autres votre vie privée, m’ont demandé si réellement Mad Guillaume était votre fille, et son fils votre petit-fils ainsi qu’elle l’avait donné à entendre. À quoi j’ai toujours répondu que je ne vous connaissais qu’un enfant ; mais qu’en cette matière il régnait toujours, pour l’homme du moins, un grand inconnu.

    C’est parce que je suis jaloux de votre dignité ou plutôt de celle du chef, du Père du socialisme, que je me suis décidé, après longue hésitation, à rappeler votre attention sur ce sujet, que je ne toucherai plus, mon devoir étant accompli… (lettre du 28 avril 1863, ARS 7786/165) ».

    Les lettres d’Enfantin à Arlès-Dufour de cette période ne nous sont pas parvenues, mais il semble que le Père n’a jamais donné de réponse claire aux insistantes questions de son vieil ami et disciple.

    Se dire la fille d’un homme dont on passe depuis six ans pour la maîtresse, voilà qui est bien étrange. D’Allemagne ne consacre que quelques lignes à l’affaire (D’Allemagne 1935 : 217). Alem l’explique très rondement. Pour lui, Félicie Guillaume était frappée de folie, comme l’avaient été avant elles toutes celles qui avaient successivement (et parfois simultanément) partagé la vie du Père suprême : on ne devient pas impunément la compagne d’un prophète (Alem, 1963 : 214). Aucune source n’est citée là encore, et j’ai l’impression que l’auteur s’est une fois de plus contenté de broder sur la brève notice de D’Allemagne. Que Félicie ait été un être fragile, on va voir que j’ai quelque raison de le croire ; mais ce que j’ai appris de ses relations avec Henri me suggère, à titre de conjecture, une autre interprétation : Félicie Guillaume n’avait pas osé abandonner le vieillard malade dont elle partageait la vie, mais, lasse de passer pour la maîtresse qu’elle n’était probablement plus si elle l’avait jamais été, elle laissa courir des bruits extravagants sans doute mais qui au moins s’accordaient mieux à la réalité des sentiments qu’elle lui conservait peut-être. Et ce d’autant plus qu’une autre affection occupait désormais son cœur. Car elle n’avait pas oublié ses serments de mai 1859 au jeune voyageur qui la quittait pour sillonner le grand désert. En même temps qu’elle donnait à celui qui allait bientôt mourir dans ses bras les soins filiaux qu’elle estimait lui devoir, elle semble avoir entouré de soins tout aussi attentionnés un Henri Duveyrier revenu d’Afrique malade et durablement diminué. Voici en effet ce que celui-ci écrivit au commandant Henri Wolff le 12 novembre 1883, quelques mois après la mort de Félicie (Wolff 1899 : 499-500) :

    « À mon retour de Tripoli de Barbarie, j’ai trouvé une vieille amie, à qui je dois certainement d’avoir recouvré la santé au retour de mon voyage de 1859-1861, et qui me prodiguait des soins et son affection depuis 27 ans, j’ai trouvé cette bonne amie très malade. Hélas ! C’était le commencement de la fin. J’ai eu la profonde douleur de la perdre quelque temps après mon retour et aujourd’hui encore je ne me suis pas remis du coup qui m’a frappé dans ma plus chère et ma plus regrettable affection ».

    De même, le 19 août 1883, il avait écrit à son ami le géographe Charles Maunoir (127 MIOM 4) :

    « Mon cher ami,

    Vous l’êtes aujourd’hui comme il y a un an et plus. Vous me plaindrez donc, et vous aurez peut-être bien aussi un souvenir de regret affectueux pour ma bonne amie Madame Guillaume, que j’ai perdue.

    Elle a recommandé de la façon la plus absolue qu’aucune lettre d’invitation ne fût adressée pour le jour de ses obsèques. Nous avons obéi, bien qu’il nous en coûtât.

    Nous l’avons conduite en famille à sa dernière demeure, à Marly le Roi, hier.

    Inutile de vous dire, n’est-ce pas, que pendant sa dernière maladie, et depuis, je n’ai pas pu écrire une ligne de mes travaux ni leur accorder même une pensée. Il en sera encore ainsi pendant quelques jours, car je suis brisé physiquement et moralement surtout. Sans compter qu’il y a des opérations matérielles navrantes, auxquelles il faut que j’assiste, et qui vont ajouter à ma fatigue et à mon chagrin. Je vous parle ainsi, afin que vous ne me pressiez pas de reprendre ma besogne. — je m’y mettrai avec rage et bonheur, dès que je le pourrai, parce que c’est là, comme dans l’affection d’un ami comme vous, que j’espère trouver quelque chose ressemblant à la consolation, un soulagement en un mot.

    Vous connaissez assez je crois mon affection pour Madame Guillaume pour vous rendre compte de ce que je souffre, et vous me serrerez la main plus fort quand nous nous verrons. N’est-ce pas que je puis compter sur votre affection ?

    Ne venez pas me voir encore. C’est moi qui vous ferai la première visite, et bientôt, soyez-en sûr. J’ai en ce moment toute la famille Guillaume chez moi. Puis je vais être seul.

    Au revoir, mon cher ami. Encore une prière ! N’essayez jamais de me consoler en me disant que j’ai tort d’avoir aimé Madame Guillaume comme je l’ai aimée, et de la regretter comme je la regrette.

    À vous de tout mon cœur

    Henri Duveyrier ».

    Ce que Duveyrier ne dit pas au commandant Wolff, mais que Maunoir sait bien, c’est que Félicie vivait avec lui depuis au moins quatorze ans. Ses lettres à celui qui est alors le plus intime de ses amis ne laissent en effet aucun doute à ce sujet[7]. Elles sont postées du 8 rue Napoléon à St-Germain-en-Laye (devenue rue d’Alsace après 1870), adresse qu’on sait par ailleurs être celle de Félicie, puis de la rue des Grès à Sèvres où il vient s’installer avec elle à partir de 1875. Maunoir y apparaît comme un ami du couple, qu’on invite à dîner, qu’on attend pour le dimanche, à qui « Madame Guillaume transmet ses amitiés ». Sur quelle base repose cette cohabitation, je ne le sais. Il y a toujours une vingtaine d’années de différence entre Félicie et son compagnon, mais cette fois c’est elle qui est l’aînée. Il est sûr en tout cas, et les deux lettres que je viens de citer le montrent assez, que, entre Félicie et Henri, l’affection et même l’amour ont toujours été présents.

    Un amour dont je crains cependant qu’il n’ait pas été exempt de souffrance. Certains documents jettent, en effet, une lumière assez troublante sur leurs relations avant l’automne de 1869, date à laquelle je suis sûr qu’ils vivent désormais ensemble. Avant d’entrer dans le vif de ce sujet, commençons par citer deux lettres datant du 20 août 1862 — c’est-à-dire d’une époque où Félicie vivait encore aux côtés du Père puisqu’il est mort le 31 août 1864. Duveyrier les a écrites à Valéry sur Somme. La première est adressée à Enfantin, et je l’ai déjà citée dans un de mes précédents articles (Casajus 2003). Elle se termine ainsi (ARS 7720/237) :

    « Depuis mon retour en France, j’ai été bien touché de votre bonté pour moi. Cela m’a fait du bien de penser que vous m’aimiez un peu, et je veux faire tout mon possible pour mériter cette bonté de votre part. […] Adieu, cher Père, je vous embrasse de tout mon cœur en vous souhaitant bonheur et santé. J’espère vous revoir bientôt, et je réclame votre indulgence pour le plus mauvais de vos enfants ».

    J’avais proposé de lire dans ces lignes la contrition d’un rebelle repentant, brisé par la maladie, mais j’aurais peut-être dû prendre garde à ce qui figurait entre ces deux phrases : « Madame Guillaume se porte bien aujourd’hui quoiqu’elle ait été un peu indisposée il y a deux jours. L’air de la mer m’a fait grand bien, et je ne me sens plus le même que quand je suis parti de Paris ». Je croyais simplement que, comme cela est arrivé plusieurs fois, Henri était en villégiature avec son père et cette vieille amie de la famille qu’était Madame Guillaume. Or une lettre à son père datée du même jour et du même endroit m’a appris depuis qu’il était seulement en compagnie de Madame Guillaume et d’Alexandre Dumas fils. Voici ce qu’il y écrit (AN 47 AP 3) : « Monsieur Alexandre Dumas, Madame Guillaume et moi nous avons fait des promenades à pied, en voiture ; nous avons pris des bains, et cet exercice m’a bien réussi. Seulement je n’ai guère travaillé mais je n’en travaillerai que mieux à mon retour ». Que le rebelle de 1859 soit venu à résipiscence en 1862, c’est assurément ce qu’attestent quelques lettres un peu antérieures que j’ai citées en 2003. Mais pour ce qui est de la lettre à Enfantin du 20 août 1862, je ne suis plus si sûr qu’elle soit seulement un acte de contrition. Elle peut aussi bien avoir été dictée par une Félicie dont la conscience n’était sans doute pas tout à fait tranquille et qui était bien placée pour savoir combien l’insolente lettre de Laghouât avait affecté le vieil homme.

    Disons que cette lettre est difficile à interpréter. Mais une enveloppe conservée dans le fonds Martin de Clausonne (voir note 5) m’a apporté des informations beaucoup plus précises. L’envers et l’endroit de l’enveloppe portent un long texte daté et signé :

Félicité Cassé Guillaume

2 décembre 1871

F. G.

    Félicie s’y répand en récriminations contre son fils Auguste qu’elle accuse de l’avoir dépouillée de sa fortune. À l’intérieur de l’enveloppe, on trouve plusieurs notes manuscrites, toutes relatives aux dispositions testamentaires de Félicie. L’une d’entre elles, portée sur quatre feuilles formant un tout, est datée du 24 octobre 1866 et signée « Félicie Cassé Guillaume ». La signataire répartit ses biens entre plusieurs personnes de son entourage : Auguste et Émile Guillaume, Henri Duveyrier, ses domestiques, la fille d’Alexandre Dumas… Voici ce qu’elle écrit à l’endroit d’Henri :

    « Je laisse à Henry Duveyrier tout mon mobillier de la rue de Mantes au 3ème étage, les deux petits meubles louis XVI à glace renferme des papiers qui lui appartiennent je désir que louverture ne soit faite que par lui, il devra aussi reprendre un canapé qui se trouve dans une chambre du 3ème étage. Je lui donne en outre les vingt mille francs qui sont déposés pour lui chez Monsieur Dourdebes à Lorient. Si henry me faisait l’injure de ne pas les accepter je ne serais pas heureuse si je devais l’admettre lui qui a fait tant de choses et qui c’est dépossédé d’une rente que Monsieur Arlès lui faisait chaque année uniquement pour soutenir mes intérêts près de lui — henry vous pouvez accepter je vous aime autant que si vous étiez mon enfant j’ai tant soufert de l’abandon d’Auguste qui noublira pas que vous avez été mon unique soutient dans cette séparation trop vite arrivée après la mort du Père ».

    Le texte se termine par les dispositions relatives à deux portraits qu’elle veut léguer à la bibliothèque de l’Arsenal :

    « Déjà je ne lai pas envoyé cest la crainte de les voir détruire par Monsieur Laurent et Arlès[8] Arlès surtout naurait pas manqué de le faire Lorsqu’un homme est lache comme il la été à la mort du Père lon doit s’attendre à tout de sa part avant toute chose je desire que la volonté du Père s’accomplisse son portrait et le mien ne doivent pas se séparer ils doivent aller prendre leur place à l’arsenal, on l’écrira au ministre Si je ne peux plus écrire ceci servira comme étant l’expression de ma dernière volonté Félicie Cassé Guillaume ».

    Une partie des dispositions est recopiée sur une feuille séparée, également datée du 24 octobre, où on lit :

    « Je vais partir dans un instant, si ne n’avais plus le temps décrire ce que je [un mot manque] regardez se brouillon duquel je récris cette feuille détachée à la hate comme lexpression de ma volonté Félicie Cassé ».

    De ces lignes hagardes, écrites par une femme qui semble se sentir sur le point de mourir, je ne retiendrai que deux choses. Le temps est loin où Félicie faisait aux hôtes du Père les honneurs de la rue Chaptal ; elle est aujourd’hui rejetée par ce qui reste de la famille saint-simonienne. Qui s’en étonnerait ? Je ne crois pas non plus que madame de Maintenon ait gardé dans son veuvage beaucoup de ses amis[9]. Et dans sa misère, son seul réconfort est la présence d’Henri, qu’elle aime autant que s’il était son enfant.

    On retrouve tout cela dans le brouillon d’une lettre adressée à une destinataire inconnue, et que je crois postérieure de peu à la fin de la guerre de 1870. Elle se plaint longuement de son fils Auguste, dont elle dit qu’elle ne veut plus le voir, puis continue ainsi :

    « Henry Duveyrier est mon véritable enfant, lui seul a été bon pour moi pendant la guerre[10] il usait de tout les moyens pour recevoir de mes nouvelles, il mécrivait Auguste s’est souvenu de moi une fois seulement à la nouvelle année il a donné a la [un mot semble manquer] que deux lignes à la poste pour se débarasser d’un devoir qui lui pesait Au printemps jétais gravement malade Henry me donnait tous les soins affectueux Auguste se contantait de rester chez lui a attendre les nouvelles de ma mort

    Henry va partir c’est pour moi un grand chagrin et en même temps une grande joie car ce voyage[11] lui ouvre tout un avenir mais je suis bien persuadée que si loin quil puisse aller il noublira pas que je vis, que je noublie pas moi même l’affection qu’il me porte et qui me fait vivre comme il a été bon et tendre pour Auguste qui l’a toujours méconnu ».

    Alors, que penser ? Que Félicie et Henry se sont aimés, bien sûr, et qu’ils se sont soutenus mutuellement dans leurs misères. Mais se sont-ils aimés comme le jeune voyageur de mai 1859 espérait qu’ils s’aimeraient un jour, je n’en suis pas sûr. Abandonnée et peut-être volée par ses enfants, ostracisée par un milieu saint-simonien pour qui, le Père mort, elle n’est plus rien, la Félicie Guillaume d’après 1864 est une femme désemparée, égarée peut-être. Sa seule raison de vivre est un jeune homme encore mal remis d’une maladie amère, auquel elle porte un amour qu’elle dit maternel mais où il y a trop de détresse pour qu’il ne soit que cela. A-t-elle par la suite repris ses esprits, lorsqu’elle habitait avec Duveyrier rue d’Alsace puis rue des Grès, je ne puis le dire car les billets que je viens de citer sont les seuls écrits que j’ai d’elle. Si ce n’est pas le cas, alors il faut penser que Duveyrier est demeuré à ses côtés par compassion autant que par amour…

    … et qu’il a été bien mal payé de son abnégation. Car je n’en ai pas fini avec les documents contenus dans l’enveloppe du fonds Martin de Clausonne. Félicie avait fait de Duveyrier son légataire universel, ne laissant à ses deux fils que ce que la loi leur garantissait. Elle était donc finalement allée très au-delà de ce qu’elle prévoyait dans sa note du 24 octobre 1866. Bien qu’elle eût adjuré Henri d’accepter ses dispositions, il ne put s’y résoudre. Il décida donc, sur les 4/6 qui lui revenaient, d’en céder 1/6 à chacun des fils Guillaume, le 1/3 qu’il conservait était surtout destiné à assurer l’éducation des petits-enfants de Félicie. C’était généreux, mais la brouille avec les fils Guillaume ne put être évitée, et la bonne société jasa. L’enveloppe contient le brouillon d’une lettre que Duveyrier adressait le 24 novembre 1885 à la baronne Davillier (j’ai mis en italiques les ajouts qu’il a portés au-dessus ou au-dessous de la ligne) :

    « … quand pendant vingt six ans on a donné son toute son affection à une personne une amie, une bonne amie, qu’on lui a prodigué son un dévouement parfait, qu’on a bravé en payant cela luttant dans des circonstances qui on été souvent très dures, qu’on a sacrifié pour elle les affections de sa propre famille et celles des meilleurs amis de sa famille contre lesquels il a fallu lutter ; quand on n’a jamais fait de son amitié pour cette amie une spéculation ; quand, cette amie étant morte et vous laissant le maître absolu de sa fortune par en vertu de quatre ou cinq testaments rédigés à des dates différentes, et identiques par dans leur teneur, que de son plein gré, et après avoir été envoyé en possession, on a consenti à partager le modeste héritage par parts égales avec les deux fils naturels, et en tenant malgré cette générosité à conserver pour soi seul, la charge les charges qu’on s’éta avait verbalement acceptées, on a le droit à l’estime de tout le monde ; et d’abord à celle l’estime de ses amis, qui doivent connaître votre caractère mieux que les simples que les étrangers. Je vous considérais le 6 septembre comme ma meilleure et plus sûre et la plus sûre amie (Madame Guillaume me l’a bien souvent affirmé)

    J’arriv Je viens sur votre invitation dîner chez vous et plusieurs de vos neveux et nièces, et à peine sorti entré dans votre salon, vous me posez placez sur la sellette et avec un accent d’autorité, comme si vous vous adressiez à un coupable, vous m’interrogez sur la cause de ma rupture avec les Guillaume, en faisant des allusions à la conduite de ceux qui dans des circonstances analogues après la mort de votre mari ont été vos rivaux, bien plus vos ennemis acharnés et avec lesquels vous me comparez ».

    Le lecteur me pardonnera sans doute de lui avoir infligé les surcharges et les ratures, tant elles sont révélatrices. L’épistolier cherche les mots les plus à même de le défendre, de dire son dévouement, son désintéressement. Car on lui reproche peu ou prou d’avoir circonvenu Félicie pour s’emparer de son héritage. Tout cela rappelle un peu les lettres, très raturées elles aussi, où il se défendait du reproche d’avoir émoussé par des écrits trop candides la méfiance des voyageurs qui l’avaient suivi en pays touareg (Casajus 2004). Ce n’est pas la seule révélation apportée par cette lettre. Duveyrier aurait sacrifié à Félicie les affections « des meilleurs amis de sa famille ». Qu’est-ce à dire sinon qu’il s’est brouillé avec les amis saint-simoniens de son père, mort en novembre 1866 ? S’attacher à Félicie, c’était se bannir du cercle des élus. Voilà qui confirme ce qu’on pressentait à la lecture des griffonnages haletants du 24 octobre 1866. Enfin, notons dans cette lettre que sa « bonne amie » a d’abord été « une personne », puis « une amie ». Félicie aussi avait raturé le mot « enfant » dans le brouillon de sa lettre à une destinatrice inconnue. L’un et l’autre ont bien du mal à mettre un mot sur ce qui les unit.

    Tous ces documents nous obligent à reconsidérer ce qui a pu être écrit ici ou là de l’explorateur du pays touareg. Et d’abord, on l’a bien compris, ce que j’ai moi-même écrit ; dans le jeune homme qui écrivait insolemment au Père suprême le 9 novembre 1859, j’avais voulu voir un rebelle. Rebelle, il l’était assurément, et il le resterait : par cette lettre, il s’excluait d’un cénacle qu’il braverait à nouveau quelques années plus tard, quand il garderait sa fidélité à celle qui en était exclue à son tour. Mais, en 1859, il était aussi et surtout un rival. Ensuite, ce que quelques auteurs coloniaux ont raconté de ses rapports avec Félicie — un trait essentiel de la ténébreuse image qu’ils entendaient donner de lui. En 1938, son biographe René Pottier risquait ces notations où le prudent se mêlait au hasardé (Pottier 1938 : 204) : « L’objet de ses ardeurs juvéniles était une femme plus âgée que lui et qui avait un fils [deux en fait], elle tenait de très près [la formule est prudemment vague] au P. Enfantin qui dut mettre opposition à son mariage ». Ce qu’en disait Henri-Paul Eydoux la même année était largement controuvé (Eydoux 1938 : 80) : « On ne lui connut qu’un amour dans sa vie, celui de Félicie, la fille d’Enfantin, morte jeune, et dont le souvenir le hanta toute sa vie [En réalité, Félicie est morte âgée et malade, et Duveyrier ne lui a survécu que neuf ans] ». Huit ans plus tard, peut-être influencé par Eydoux, Pottier échafaudait à son tour tout un mélodrame (Pottier 1946 : 43) :

    « Duveyrier n’a que deux amours au cœur : celui de la science et celui d’une femme : Félicie, la fille d’Enfantin. La science lui donnera quelques vagues consolations ; venant de Félicie, il n’éprouvera guère que de la peine. Son rêve était de l’épouser après avoir conquis la gloire, il ne le put. Pourquoi ? Peut-être parce que cette fiancée était plus âgée que lui, peut-être parce qu’il s’était fâché avec son père ? Cependant, Félicie l’aimait, et, lorsqu’elle mourut, en 1883, Henri demeura inconsolable ».

    Comme ces auteurs ne citent pas leurs sources, je ne sais pas sur quoi ils fondent leurs affirmations successives ni pourquoi Pottier, réservé en 1938, est devenu si disert en 1946[12]. En tout cas, le portrait de Duveyrier en amoureux contrarié qu’ils nous ont tous deux livré ne correspond que partiellement à la réalité. Celle-ci aura été ambiguë, à l’image de cette nuit de mai 1859 dont le souvenir « infiniment douloureux et doux en même temps » lui fut un viatique dans un voyage où il ne succomba pas mais où sa raison faillit sombrer. Si Duveyrier a sans doute éprouvé de la peine à cause de Félicie, ce n’est pas pour avoir été séparé d’elle mais peut-être justement pour ne pas s’être séparé d’elle. Et aussi parce que son dévouement pour elle ne lui a pas épargné la calomnie. Nous ne saurons pas pourquoi Henri Duveyrier a choisi un jour d’avril 1892 de se brûler la cervelle, ni pourquoi une insondable mélancolie émane des quelques photographies qu’on a de lui. Nos auteurs comptaient l’échec amoureux parmi les sources de sa mélancolie. Apparemment, il n’en est rien. On peut hélas ! penser à bien d’autres sources : être fêté pour un livre qu’on n’a pas vraiment écrit, être ensuite décrié à cause de ce même livre, être contraint de renoncer au second voyage qui devait faire taire les critiques. Et surtout apprendre que, même partagé, l’amour peut être source de souffrance. C’est à tout cela qu’on pense quand on lit aujourd’hui Les Touareg du Nord.

 

Références bibliographiques

Alem J.-P., 1963, Enfantin, le prophète au sept visages. Paris : Jean-Jacques Pauvert.

Casajus D., 2003, « Le destin saharien d’un saint-simonien rebelle », Gradhiva, 33, pp. 11-31.

Casajus D., 2004, « Henri Duveyrier et le désert des saint-simoniens », Ethnologies comparées, 7, [http://alor.univ-montp3.fr/cerce/r7/d.c.htm].

Charlety S., 1931 [1864], Histoire du saint-simonisme (1825-1864). Paris : P. Hartmann.

D’Allemagne H.-R., 1935, Prosper Enfantin et les grandes entreprises industrielles du XIXe siècle. Paris : Gründ.

Du Camp M., 1892, Souvenirs littéraires. Paris : Hachette, 2 tomes.

Duveyrier H., 1864. Les Touareg du Nord. Paris : Challamel Aîné.

Eydoux H.-P., 1938, L’exploration du Sahara. Paris : Gallimard.

Lander L. de, 1989, « Mme Guillaume était-elle la fille du Père Enfantin », Intermédiaire des chercheurs et des curieux, 39 (462), p. 952.

Pandolfi P., 2001, « Les Touaregs et nous : une relation triangulaire », Ethnologies comparées, 2 [http://alor.univ-montp3.fr/cerce/r2/p.p.htm].

Pandolfi P. 2002, « Imaginaire colonial et littérature. Jules Verne chez les Touaregs », Ethnologies comparées, 5 [http://alor.univ-montp3.fr/cerce/r5/p.p.htm].

Pandolfi P., 2004, « La construction du mythe touareg. Quelques remarques et hypothèses », Ethnologies comparées, 7 [http://alor.univ-montp3.fr/cerce/r7/pl.p.htm].

Pottier R., 1938, Un prince saharien méconnu, Henri Duveyrier. Paris : Plon.

Pottier R., 1946, « Henri Duveyrier et Charles de Foucauld », Cahiers Charles de Foucauld, 1, pp. 41-56.

Schirmer H., 1905, « Avant-propos », in H. Duveyrier, Journal de route, Paris : Challamel, pp. V-VII.

Wolff H., 1899, « Henri Duveyrier, son dernier projet de voyage dans le Sahara », Congrès national des sociétés françaises de géographie XIXe session Marseille 1898, Marseille : Société de Géographie de Marseille, pp. 490-505. 

[1] Les quatre fonds d’archives utilisées sont : 1) le fonds saint-simonien des archives de l’Arsenal (noté ARS) ; 2) le fonds Duveyrier-Maunoir des Archives nationales (cartons 47 AP 1 à 47 AP 11), dans la consultation desquels Madame Françoise Aujogue, en charge des fonds privés, m’a bienveillamment aidé ; 3) les documents familiaux mentionnés à la note 7, dont une copie est conservée au Centre des Archives d’Outre-Mer d’Aix-en-Provence sous la cote 127 MIOM 3/4 ; 4) les documents familiaux mentionnés à la note 5, qu’on appellera ici le fonds Martin de Clausonne. M. Bruno de La Fournière, arrière-arrière-petit-fils de Laure Van der Vliet, la cousine germaine de Duveyrier, m’a également confié des papiers de famille qui m’ont permis quelques recoupements. Les documents sont bien entendu reproduits ici avec leurs particularités typographiques (orthographe et ponctuation parfois défectueuses, soulignements, ratures, etc.).

[2] Arlès (ou Arlès-Dufour), et Isaac Pereire, vieux amis de Prosper Enfantin, avaient financé le voyage de Duveyrier. Le baron Taylor était un voyageur et un philanthrope dont le fils Félix était un ami d’Henri. Melesville, le demi-frère de Charles Duveyrier, était un dramaturge célèbre à l’époque. Gustave d’Eichtal, autre ancien de Ménilmontant, était un membre influent de la société d’ethnologie.

[3] La traduction de l’arabe est de Corinne Fortier et de Tal Tamari. Hede Menke-Adler m’a aidé à décrypter et à traduire le texte allemand.

[4] Ces pages, conservées dans le carton 47 AP 6 des Archives nationales, sont d’un format plus grand que celles des carnets, conservés dans le carton 47 AP 2, ce pourquoi je parle à leur sujet de « cahiers ».

[5] Ce testament avait été transmis à Henri Duveyrier, dont Félicie avait fait son légataire universel, puis à Charles Maunoir, exécuteur testamentaire de Duveyrier, enfin à Laure Martin, nièce et héritière de Maunoir. Ils sont aujourd’hui en possession du petit-fils de Laure Martin, qui m’a très obligeamment permis de consulter ses papiers de famille.

[6] On a vu que Félicie avait en fait deux fils. Mais Émile apparaît moins souvent dans la correspondance, et semble avoir habité loin de Paris.

[7] Ces lettres sont pour la majeure partie détenues par M. Henry de Lander, arrière-arrière-petit-fils de Balthazar Duveyrier, un cousin au deuxième degré avec qui Henri Duveyrier entretenait des relations affectueuses. Le microfilm de ce document n’étant pas encore disponible au centre des Archives d’Outre-Mer à l’époque de mes recherches, M. de Lander avait bien voulu mettre à ma disposition sa copie personnelle, ainsi que de nombreux documents familiaux.

[8] Ce Monsieur Laurent est certainement le saint-simonien souvent appelé « Laurent de l’Ardèche », qui était responsable du fonds Enfantin alors en cours de constitution à la bibliothèque de l’Arsenal. Arlès est évidemment Arlès-Dufour, à qui son statut d’exécuteur testamentaire d’Enfantin donnait une position centrale dans la famille saint-simonienne. Faut-il comprendre à la lecture de ce qui suit qu’il a été trop lâche pour protéger les intérêts de Félicie lorsqu’il s’est agi de faire exécuter les volontés du Père ?

[9] Alexandre Dumas fils, qui semble être resté pour Félicie un ami affectionné, voyait clair. Dans la lettre de condoléances qu’il lui a écrite après la mort du Père, il a ses mots (fonds Martin de Clausonne) : « Vous aurez peut-être le chagrin de voir s’éloigner des amis que vous croyiez bien sincères, mais vous êtes bien certaine que je ne suis pas de ceux-là. Je vous aimais avant de connaître celui que vous perdez. Je vous aimerai encore après, seulement je vous aimerai davantage ».

[10] Fait prisonnier en décembre 1870, Henri a passé quatre mois en captivité. Et, de fait, ses lettres à Maunoir de cette période le montrent très soucieux d’obtenir des nouvelles de Félicie.

[11]  Il s’agit vraisemblablement du court voyage que Duveyrier a fait en Algérie en 1874.

[12]  J’ai l’impression qu’aucun de ces deux auteurs n’a fait le rapprochement entre la Félicie aimée par Duveyrier et la Félicie Guillaume qui a partagé les dernières années de Prosper Enfantin. Le seul auteur a l’avoir fait est à ma connaissance Lionel de Lander dans une note de l’Intermédiaire des chercheurs et des curieux (Lander 1989). Les divers documents examinés ici ne font que confirmer ce rapprochement.