Avant-propos. Arnauld Chandivert

N°8 Printemps 2005

PAYS, TERROIRS, TERRITOIRES

Arnauld Chandivert

 

    C’est la vaste et complexe question des rapports entre territoire et culture (ou territoire et identité) qui fait l’objet de ce huitième numéro d’Ethnologies Comparées, issu d’une journée d’études organisée en décembre 2003 à l'université Montpellier III. L’angle d’approche retenu visait à une mise en comparaison de deux périodes historiques où les usages de ces notions semblaient particulièrement perceptibles.

    En effet, le parallèle qui tend aujourd’hui à s’établir, pour le cas français en particulier, entre le régionalisme folkloriste de l’avant-guerre et le mouvement contemporain de décentralisation et de « patrimonialisation » semble dorénavant pouvoir servir de point de fixation à une approche comparatiste, et bien souvent constructiviste, autour des questions du ou des « territoires », des « traditions », ou encore de l’« identité ».

    Entre fait social et fait de société, les publications et les recherches sur ces questions n’ont cessé de se multiplier ces dernières années dans l’ensemble des sciences sociales. Peut-être ne font-ils que rendre compte de phénomènes diffus, multiples mais convergents au sein de la société contemporaine, prise semble-t-il d’un « besoin de racines », de « territoires de proximité », de « passion identitaire » et patrimoniale ?

    Il serait pourtant aussi intéressant d’analyser les conditions sociales de production et d’imposition du paradigme que semble dessiner la nébuleuse des travaux autour de l’identité, de la mémoire, du lieu, du territoire, de la culture, du patrimoine. Il serait aussi nécessaire d’en analyser les effets et de prendre en compte le rôle non négligeable qu’a pu jouer, au sein même des sciences sociales en France, l’étendard constructiviste, plus que post-moderniste, dans cette relégitimation contemporaine des « particularismes », du « local », rapidement débarrassés de leurs excès essentialistes et historiques[1].

    Sans doute faudrait-il pour tout cela prendre en compte les luttes d’institutions (Gaxie 1996) qui ont pu s’opérer au sein même du champ des sciences sociales. Mais il faudrait aussi pouvoir cerner les fonctions proprement politiques — et dans une moindre mesure mais inséparablement économiques — que peuvent servir, sur ces questions, les productions symboliques et pratiques du « savant ».

    Le comparatisme historique trouve ici sa valeur. Non pas que se répèterait la même histoire. Non pas qu’il faille s’enliser à analyser les différences et similitudes entre les deux périodes ou se refuser à toute possibilité de comparatisme en arguant de la différence des contextes. Mais parce que celui-ci doit notamment permettre de mettre à jour la trame d’un rapport idéologique à la culture, à l’altérité et aux particularismes s’incarnant bien souvent sous nos latitudes dans les figures du paysan et du village, du pays, de la province ou de la région selon les variations d’échelles.

    On connaît la profondeur historique de ce courant culturaliste, de cette « esthétique de l’authenticité » (Babadzan 2001) et la spécificité du contexte français (Bromberger 1996) : la place de l’État central et de l’idéologie unitaire et universaliste, construite notamment dans la rupture historique de la Révolution et dans son utilisation comme symbole fondateur. On sait aussi que la France n’a pas échappé au schéma herderien de l’unité dans la diversité, petites patries et régionalismes (Laferté 2002 ; Thiesse 1991, 1997). On sait enfin combien l’exaltation de l’« authentique paysan » se renverse dans la stigmatisation de son archaïsme, des mentalités routinières inadaptées au « progrès » et des mœurs sauvages.

    Comme le rappelait avec justesse Maurice Agulhon (1992), la dialectique hexagonale de l’unité et de la diversité recoupe largement celle du centre et de la périphérie, dialectique du tout et des parties. C’est dire combien s’entrecroisent la définition de l’architecture interne de la Nation et le point de vue adopté vis-à-vis des particularismes du « local ». Les rapports de sens s’inscrivent dans des luttes de classement qui fondent, expriment et retraduisent des luttes sociales et historiques. Hier, le « jacobinisme » s’est imposé face à la contre-Révolution, quand le fédéralisme et la superstition parlaient bas-breton selon la formule bien connue, quand les particularismes devenaient contraires à un intérêt général d’unité nationale et d’égalitarisme politique, juridique et social. Et les départements élimineront dans leur nom toute référence aux anciennes provinces. Aujourd’hui, sur fond de décentralisation, l’éloge de la diversité, érigée finalement en éthique mondiale[2], passe aussi par le « retour » des pays[3], « mythe mobilisateur qui retrouve des réalités enracinées », comme le notait Jean-Louis Guigou, ancien directeur de la DATAR (Guigou 1995 : 99).

    Mais si les multiples variations géographiques, contextuelles et historiques de ces phénomènes renvoient bien souvent à « un nationalisme ethno-culturel de facture très classiquement occidentale » comme le notait Alain Babadzan (2003 ; 1999), elles permettent, pour le cas français, de saisir différentes figures de la structure des rapports entre les champs du savoir, du politique et de l’économique. Car derrière la diversité des configurations historiques, et comme le rappelait Pierre Bourdieu, ce qui reste en jeu c’est la capacité « d’imposer la définition légitime des divisions du monde social », de « faire ou défaire les groupes », d’instituer des frontières (Bourdieu 1980 : 65). La légitimité des découpages, des divisions et des catégories instituées s’ancre avant tout dans leur « objectivité » ou dans leur « naturalité », que celles-ci soient conçues comme géographique, historique, sociologique ou culturelle[4]. Cette légitimité s’ancre aussi dans la capacité à tendre vers une monopolisation du pouvoir d’imposition de représentation du monde social propre aux institutions « centrales » et à certains groupes sociaux « dominants ».

    Le fond idéologique traditionaliste et culturaliste ne traverse donc pas les époques tel un noumène kantien, il est au contraire produit et réactivé pour servir des logiques et des fonctions identifiables, à la frontière des trois champs du savoir, du politique et de l’économique.

    Le comparatisme sur ce point ne nous convie donc pas qu’à une simple histoire ou sociologie des représentations coupées de leur « racines » sociales, il nous engage au contraire à dégager les rapports de force derrière les rapports de sens. Et c’est bien à cela qu’invitent les articles réunis dans cette huitième livraison d’Ethnologies Comparées.

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    En abordant les réflexions engagées autour de la notion de pays par Pierre Foncin, géographe de la fin du XIXème et du début du XXème siècle, Sylvie Sagnes replace dans leur cadre historique (scientifique et politique avant tout) les débats sur la question de la recherche de bons découpages pour le territoire national. Le pays, tel qu’il est défini par Foncin, a pour lui toutes les évidences : territoire naturel — comme s’emploient alors à les définir les géographes —, culturel — le pays des paysans —, il tire, selon Foncin, de ces principes la force de sa permanence, qui elle-même finit par servir de preuve à la validité du découpage retenu. Le concept séduit pour un temps toutes les disciplines (sociologues leplaysiens, géographes, historiens), relayé en cela par le patriotisme des petites patries. Englobant tous les regards disciplinaires, il prête aussi le flanc aux critiques conjuguées de toutes les sciences sociales. Rejeté par la sociologie durkheimienne, évincé finalement au profit de la notion de région par Vidal de la Blache et l’école française de géographie, le pays disparaît du paysage intellectuel, avant d’effectuer de nos jours un nouveau « retour », preuve là encore, aurait pu rajouter Foncin, par sa permanence, de sa pertinence.

    Tout en engageant un travail de redéfinition de la notion d’ « identité », en distinguant l’identité-image de l’appartenance, Gilles Laferté s’attache à présenter la sociogenèse d’un objet culturel aujourd’hui bien identifié et largement institué, la confrérie gastronomique, en l’occurrence vineuse. En nous présentant le contexte et la « protohistoire » de la première de ces confréries, la Confrérie des Chevaliers du Tastevin, créée dans l’entre-deux-guerres en Bourgogne, Gilles Laferté propose ici une sociologie économique des images sociales associées à une région et à une filière de production où qualité et tradition semblent inséparables. L’auteur montre finement comment la redéfinition folkloriste des registres de la tradition viticole s’inscrit avant tout dans une restructuration des marchés, à la suite de la loi de 1919 sur les appellations d’origine contrôlée (AOC).

    La fin des années soixante-dix et le début des années quatre-vingts apparaissent aujourd’hui comme une période charnière de l’histoire récente de l’ethnologie en France et de la France. Certains parleraient de la crise des grands paradigmes unificateurs. D’autres d’un regain d’intérêt pour l’hexagone de la part des chercheurs. Chacun notera pourtant une réorientation et un développement de la recherche sur l’ethnologie de la France qu’incarnent, sur la période et au niveau institutionnel, les destins croisés du Musée des Arts et Traditions Populaires et de la Mission du Patrimoine Ethnologique. Les évolutions d’une discipline ne sont bien sûr que partiellement autonomes vis-à-vis des conditions historiques, mais elles sont aussi à comprendre à partir des stratégies différentes mais convergentes des agents engagés respectivement dans l’ « offre » ou la « demande » institutionnelles. C’est à ce type de lecture historique que nous convie Herman Lebovics, en retraçant les origines et le contexte de la création de la Mission du Patrimoine Ethnologique, sur fond de régionalisme militant et d’un retour sur l’hexagone d’ethnologues de l’exotique, à la suite des mouvements de décolonisation.

    Jean-Luc Bonniol nous présente quant à lui le processus d’invention des Grands Causses, construction d’un territoire dont les paysages sont aujourd’hui devenus emblématiques. L’auteur, tout en laissant s’exprimer l’attachement à une terre d’origine, nous renvoie notamment aux œuvres classiques des grands géographes des XIXème et XXème siècles, ceux qu'il considère comme les « inventeurs » de ces Causses dont la beauté sauvage séduit alors les premiers touristes. Mais partagés au long de leur histoire entre de multiples découpages, tiraillés aujourd’hui entre deux régions et quatre départements, ces espaces caussenards dont Jean-Luc Bonniol saisit l'unité paysagère et l'homogénéité culturelle restent aussi un territoire sans réelle reconnaissance officielle.

    Pour ma part, en interrogeant le cadre général de ce que l’on présente aujourd’hui comme une « renaissance des campagnes », à partir d’un exemple local — le Couserans, petit « pays » des Pyrénées centrales —, j’essaie de montrer en quoi le renversement symbolique qui fait de cette campagne une valeur-refuge ne correspond en rien à une subversion de l’ordre en place. Si chacun semble aujourd’hui valoriser les particularismes d’une ruralité « authentique » et « préservée », les usages de ces schèmes s’inscrivent pourtant largement, au niveau local, dans une lutte pour ne pas se faire « sortir » d’un jeu socio-économique pour lequel certains territoires ne possèdent qu’un nombre limité d’atouts.

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    Hors thématique, un texte de Dominique Casajus nous entraîne de nouveau[5] à l’intersection de l’histoire du saint-simonisme et de celle de l’ethnographie saharienne. Suite à la découverte de nouvelles sources, il nous fait pénétrer dans l’intimité d’Henri Duveyrier, célèbre et controversé auteur de Les Touareg du Nord, pour éclairer les relations complexes qui l’unissaient à celui qui fut un temps son protecteur, Prosper Enfantin, et qui fit du saint-simonisme une Église.

    Le numéro s’ouvre sur un bel entretien accordé à Paul Pandolfi par Françoise Héritier, qui fournit l’occasion de revenir sur quelques éléments de son « parcours ethnologique ». De ses premiers travaux sur la parenté en Haute-Volta jusqu’à ceux sur l’inceste de deuxième type, elle nous fait bénéficier — à l’attention notamment des jeunes chercheurs — de ses expériences de terrain. Tout en revendiquant une approche universaliste, Françoise Héritier nous rappelle aussi le rôle que peut avoir le sacrifice d’un poulet dans l’itinéraire d’un chercheur ! 

(Arnauld Chandivert)

 

Références bibliographiques

AGULHON Maurice, 1992, « Le centre et la périphérie » in NORA Pierre, Les lieux de mémoire, T. III, vol. 1. Paris : Gallimard, pp. 824-849.

BABADZAN Alain, 1999, « L’invention des traditions et le nationalisme », Journal de la société des Océanistes, 109-2, pp. 13-35.

BABADZAN Alain, 2001, « Les usages sociaux du patrimoine », Ethnologies comparées, 2, [http://alor.univ-montp3.fr/cerce/r2/a.b.htm].

BABADZAN Alain, 2003, « Océanie, début de siècle. Avant propos », Ethnologies comparées, 6, [http://alor.univ-montp3.fr/cerce/r6/a.p.htm].

BOURDIEU Pierre, 1980, « L’identité et la représentation. Eléments pour une réflexion critique sur l’idée de région », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 35, pp. 63-72.

BROMBERGER Christian, 1996, « Ethnologie, patrimoine, identités » in FABRE Daniel (dir.), L’Europe entre cultures et nations. Paris, MSH, pp. 9-23.

CASAJUS Dominique, 2004, « Henri Duveyrier et le désert des saint-simoniens », Ethnologies comparées, 7, [http://alor.univ-montp3.fr/cerce/r7/d.c.htm].

GAXIE Daniel (dir.), 1997, Lutte d’institution : enjeux et contradictions de l’administration territoriale. Paris : L’Harmattan.

GUIGOU Jean-Louis, 1995, Une ambition pour le territoire. Paris : DATAR.

Laferté Gilles, 2002, Folklore savant et folklore commercial : reconstruire la qualité des vins de Bourgogne. Une sociologie économique de l’image régionale dans l’entre-deux-guerres. Paris : Thèse de sociologie, EHESS.

LAFERTE Gilles et RENAHY Nicolas, 2003, « Campagnes de tous nos désirs… d’ethnologues », L’Homme, 166, pp. 225-234.

Thiesse Anne-Marie, 1991, Écrire la France : le mouvement littéraire de langue française entre la Belle-Epoque et la Libération. Paris : PUF.

Thiesse Anne-Marie, 1997, Ils apprenaient la France : l'exaltation des régions dans le discours patriotique. Paris : Édition de la MSH.

WILTERDINK Nico, 2002, « The sociogenesis of postmodernism », Archives européennes de sociologie, XLIII, 2, pp. 190-216.

[1] Pour des approches parallèles, voir par exemple l’article de Nico Wilterdink sur la diffusion du post-modernisme dans le champ universitaire américain (2002). Pour une approche en certains points similaire à ce que j’évoque, voir Laferté et Rénahy (2003).

[2] Voir entre autres la convention de l’UNESCO sur la diversité culturelle, signée en 2001, et, plus largement, l’ « esprit » du sommet de Rio en 1992.

[3] Issus des lois dites « Pasqua » et « Voynet » de 1995 et 1999.

[4] A cheval entre territoire et culture, la « naturalité » des découpages est bien souvent conçue comme relevant de tout cela à la fois, s’inscrivant dans l’heureux ordre éco-anthropologique d’un organicisme naturaliste (que l’on retrouve, entre autres, chez Mirabeau, lors des réflexions sur le découpage des départements, chez Foncin — voir l’article de Sylvie Sagnes dans ce numéro —, voire même dans l’actuelle définition des pays de la loi Voynet).

[5] Voir notamment son précédent article dans la revue (Casajus 2004).