Lectures, relectures et découvertes N7

N°7 Printemps 2004

FIGURES SAHARIENNES

 

Comptes rendus

 

am1_small.jpg

Agnès MARTIAL, 2003, S’apparenter. Ethnologie des liens de familles recomposées, Paris, Maison des Sciences de l'Homme, coll. « Ethnologie de la France », 290 p.

       Agnès Martial s’est penchée sur un terrain très peu fouillé jusqu’à présent par les anthropologues. En effet, les familles recomposées ont été avant tout l’objet d’études psychologiques dans un premier temps, puis sociologiques et enfin juridiques. Ce livre est le fruit d’une thèse de doctorat qu’elle a préparé au Centre d’anthropologie (EHESS, Toulouse) sous la direction d’Agnès Fine. L’enquête a été effectuée auprès d’individus ayant vécu une expérience familiale dite recomposée, afin de « renouveler sous l’angle de l’ethnologie de la parenté l’étude de ces modèles familiaux » (p. 3). Quarante personnes issues de trente familles recomposées différentes ont été interrogées. Les entretiens visent à amener l’enquêté à « décrire » la famille recomposée et « d’en raconter l’histoire » (p. 4).

       La nouveauté apportée par cette ethnologue est la prise en compte et la place accordée aux témoignages des beaux-enfants, jusqu’alors volontairement écartés. Agnès Martial va pouvoir ainsi confronter les versions et les ressentis des adultes et des enfants sur des phases vécues à l’intérieur de la famille recomposée. L’auteur va alors aborder les questions de statuts générationnels et d’inceste dans un premier temps, puis d’éducation, de transmission et d’adoption en second lieu, afin de nous dévoiler les mécanismes sous-jacents aux familles recomposées.

       Il semblerait qu’avec les familles recomposées les places de chacun soient à redéfinir. En effet, l’histoire familiale était jusqu’à présent une succession d’étapes (naissance, mariage, décès, etc.), que chaque génération vivait tour à tour. Cette enquête ethnographique révèle que bien souvent les rôles s’en trouvent inversés. Les grands-parents sont parfois relégués à une place parentale. C’est ce qui se passe lorsqu’un parent ne peut assumer l’éducation de son ou ses enfants. Nous pouvons aussi assister à un phénomène de « parentification des enfants » (p. 36). C’est-à-dire que l’enfant prend en charge des tâches matérielles au sein du foyer habituellement effectuées par les adultes, mais peut aussi devenir soutien moral ou affectif pour un de ses parents ou les deux, autant de situations qui mènent à une indistinction des statuts parents–enfants. Dans ce premier chapitre ouvert sur les familles recomposées, l’auteur s’applique à souligner « l’étrange inversion des rôles et des âges qui semble décidément accompagner les recompositions familiales » (p. 55).

       L’ethnologue s’attache ensuite à aborder la notion d’inceste dans le cadre des familles recomposées. En effet, c’est l’inceste qui semble fonder la parenté au sein des familles dites traditionnelles : « puisque mes parents me sont interdits dans les familles traditionnelles ; ceux qui me sont interdits dans les familles recomposées ne sont-ils pas logiquement mes parents ? » (p. 76). La loi n’édicte aucune prohibition clairement définie en ce qui concerne l’inceste entre quasi-frère et sœur ou entre beau-parent et bel-enfant. Pourtant il règne l’idée d’une impossibilité, d’un tabou au sujet de ces relations. L’inceste semble être vécu comme tel dès lors que l’expérience de famille recomposée est ressentie comme une relation parentale à part entière, « dans les faits d’une parentalité vécue et partagée » (p. 96). La relation beau-parentale n’apparaît donc pas systématiquement comme incestueuse ; il plane à ce sujet une indéfinition, une ambiguïté permanente. L’interdit semble alors se fonder sur la place que chacun occupe à l’intérieur de la famille recomposée ; plus elle tend à se rapprocher d’une configuration traditionnelle, plus l’interdit sera présent et fort.

       L’enfance apparaît être un moment clé dans l’histoire des recompositions familiales. Plus la séparation du couple et l’arrivée d’un beau-parent se fait tôt dans la vie de l’enfant, plus les repères semblent faciles à trouver pour chaque membre de la famille. Le temps et les lieux constituent, lors de l’enfance, des facteurs de construction identitaire. Chaque relation à l’intérieur de la famille recomposée est tributaire de la trajectoire familiale vécue. « Parmi ces différentes époques, celle de l’enfance partagée, que recoupent le plus souvent les liens de fraternité entiers, paraît la plus déterminante » (p. 154).

       L’expérience de la corésidence joue aussi un rôle important dans l’intégration de la famille beau-parentale, les relations au quotidien semblent faciliter, la reconnaissance de la famille recomposée, qui est alors perçue de l’intérieur et de l’extérieur comme « familiale » (p. 163). A cela viennent s’ajouter éducation, autorité et « relations nourricières » (p. 167). A travers une analyse des questions financières, Agnès Martial montre que dans bien des cas de cohabitation beau-parentale, le beau-parent est amené à prendre en charge l’entretien de l’enfant, alors que rien ne l’y oblige. Ce n’est pas vraiment l’argent qui fonde le lien beau-parent/bel-enfant, mais plutôt ce qu’il reçoit : « la relation adulte–enfant se noue ainsi dans les gestes d’‘élevage’ et d’éducation, les soins, les jeux et la tendresse qui existe entre ses protagonistes. Ces gestes sont essentiels pour la façon dont l’enfant ordonne sa perception de l’univers parental recomposé » (p. 177). Cela ne fonde pas la parenté dans les relations beaux-parentales, mais « constitue le socle de relations potentiellement familiales » (p. 176). Après cette expérience de corésidence, d’autres modalités, telle la présence d’un demi-frère, doivent se mettre en œuvre pour que les relations beaux-parentales survivent à la rupture éventuelle du couple recomposant. Au-delà d’une expérience vécue, les relations beaux-parentales en tant que familiales relèvent d’une élection.

       Les transmissions peuvent être de deux ordres : symboliques ou matérielles. Les transmissions symboliques correspondent aux habitudes, aux valeurs, aux passions. L’ethnologue s’interroge ici sur la présence – éventuelle – de ces transmissions dans les familles recomposées. Cela n’est pas systématique mais à travers les témoignages des familles rencontrées elle montre que « l’on joue de temps à autre à s’inventer des ressemblances qui brouillent les pistes de la filiation » (p. 200). Quant aux transmissions matérielles, l’auteur constate une réelle volonté pour beaucoup de beaux-parents de transmettre une part identique aux enfants (biologiques) et aux beaux-enfants, quand d’un point de vue légal, rien ne permet la transmission directe dans le cadre de relations beaux-parentales, en particulier lorsqu’il s’agit de recomposition tardive. Alors qu’il pourrait être un témoignage de lien familial, « l’héritage opère un ‘tri’ entre les apparentés » (p. 206).

       Pour pallier ce système, les beaux-parents peuvent procéder à une adoption. Cette dernière peut être plénière, c’est-à-dire qu’elle confère tous les droits et les devoirs à l’adoptant, au détriment du parent biologique. Ce type d’adoption concerne plutôt les jeunes enfants et vient en quelque sorte « normaliser le foyer recomposé » (p. 222) en liant tous ses membres d’un seul et même nom de famille. L’adoption simple quant à elle se pratique plus fréquemment à l’âge adulte, lorsque après une expérience de vie commune les liens beaux-parentaux sont reconnus comme familiaux. Sa vocation est alors de faciliter la succession.

       Pour l’auteur, la difficulté de notre société à reconnaître la pluriparentalité relève d’une confusion entre filiation et lien beau-parental : « se dessine une immense confusion entre deux types de relations adulte/enfant : celle de la filiation, qui situe l’individu dans une position tout à la fois affective, parentale et généalogique, et celle de la beau-parenté, née d’une relation élective tout aussi intense, tout aussi précieuse, mais fondamentalement distincte d’un lien de filiation essentiellement exclusif » (p. 241).

       Dans S’apparenter, Agnès Martial traite de quelques-uns des thèmes centraux à l’analyse ethnographique des familles recomposées et des liens qui s’y créent ou pas. L’auteur se trouve face aux difficultés d’un terrain où tout reste encore à définir. C’est ce qu’elle traduit au fil de son livre : une indéfinition et une indistinction des places et des rôles lors de recompositions familiales.

(Bénédicte Romieu)

 
 
 

 

t1r_small.jpg

Monique SELIM, 2003, Pouvoirs et marché au Vietnam. Le travail et l’argent, tome 1, Paris, L’Harmattan, coll. « Anthropologie critique », 282 p.

 

t2r_small.jpg

Monique SELIM, 2003, Pouvoirs et marché au Vietnam. Les morts et l’État, tome 2, Paris, L’Harmattan, coll. « Anthropologie critique », 302 p.

       Avec ce nouvel ouvrage en deux tomes, Monique Sélim, ethnologue du politique et de l’économique, prend pour objet l’économie de marché associée à l’État-parti au Vietnam où, loin de l’ethnologie évasion, elle nous montre la vie quotidienne des Vietnamiens avec une ethnographie riche et fouillée. Dans le premier tome, elle analyse une grande entreprise d’État, l’ancien bastion de la formation politique des cadres du parti et, dans le second, la résurgence des cultes et des croyances religieuses.

       La vie des Vietnamiens que l’auteure a étudiée pendant deux ans dépasse ce que l’on peut imaginer en souffrances, dues à la fois à l’autoritarisme du système hérité du socialisme d’État et au capitalisme (les capitaux étrangers sont acceptés depuis 1999) dont toute la violence peut s’exprimer ici sans les garde-fous qui existent en Occident (ici les ouvriers sont interdits de syndicat en tant qu’organe de protection des travailleurs). La contradiction entre le système communiste stalinien – ou ce qui en reste – et le capitalisme amène à une reformulation idéologique intensive dont l’objet est de faire accepter la nouvelle situation. L’enquête fut ardue et l’ethnologue suspecte aux yeux des autorités auxquelles il fut difficile de faire comprendre que ses carnets de terrain ne pouvaient être remis à la police.

       Istion est une entreprise de 4 500 personnes qui recrute par le biais de la parenté. Les salariés ont un salaire fixe minimum, le reste étant indexé sur la productivité individuelle et collective. Le lecteur découvre que les ouvriers peuvent partir avec ou sans retraite et que la rentabilité est une obligation. Ainsi, on apprend qu’après 1998, il y eut de nombreux mois durant lesquels les travailleurs n’avaient que 4 ou 5 heures de travail par jour, avec une rémunération salariale proportionnelle. Ce qui n’empêche pas les discours discriminants : « les pauvres sont paresseux et pas si pauvres que ça » ou encore « les pauvres sont bêtes et c’est la cause unique de leur pauvreté ». Manger un poulet est même un problème dans ce pays, car les voisins peuvent alors accuser ceux qui se permettent « d’avoir une vie luxueuse ».

       Si la demande de production s’intensifie, alors on pourra demander aux ouvriers de travailler jusqu’à 20 heures par jour pendant 3 mois, atteignant les limites du supportable qui s’objective avec le nombre d’évanouissements sur les machines. Les femmes en période de règles ne peuvent s’absenter sans encourir les paroles grossières des contremaîtres, et la rétention urinaire touche aussi bien les hommes que les femmes pour éviter de s’absenter du poste de travail. Dans ce contexte, le sentiment d’exploitation apparaît, puisque « la révolution n’arrive jamais ». Certaines machines de l’entreprise sont revendues aux ouvriers à des prix élevés, des machines à coudre à pédale notamment. Celles-ci permettent à ceux qui parviennent à en faire l’achat, de travailler en plus à domicile, dans les périodes où les horaires le permettent ou dans les cas où ils n’ont pas de retraite, pas d’indemnité de chômage, etc. M. Sélim donne l’exemple d’une femme qui coud jusqu’à 23 heures le soir afin que sa fille puisse faire ses études.

       L’auteure étudie également les espaces habités et montre l’omniprésence du contrôle policier et les relais du pouvoir. Le regard porté sur autrui est fondé sur une estimation de sa production mensuelle, estimation réalisée par les chefs du parti, de l’organisation des jeunes, du syndicat et/ou d’un « agent responsable ». Les congés maladie, hantise des ouvriers, interviennent dans leur classement. La maladie détermine en partie le classement des ouvriers et employés et ses conséquences sont lourdes, mais l’hôpital ruine les familles parfois obligées d’emprunter de l’argent à taux élevé pour que les menaces de mort proférées à l’encontre d’un parent hospitalisé ne soient pas mises à exécution. Non seulement l’hôpital, mais l’université est elle aussi payante (environ 100 dollars par an) et fait barrage à son entrée. La société s’est mercantilisée à outrance au point que les emplois se vendent comme « 1 kg de sucre ». Tout est devenu marchandise : logement, santé, diplômes, documents administratifs. Tout.

       Les employés sont astreints à une épargne forcée de 10 % de leur rémunération salariale, mais l’entreprise n’offre aucune possibilité d’emprunt à ses ouvriers et employés. Ces fonds aident des familles en grande détresse, mais les sommes les plus importantes vont aux « familles politiquement méritantes ».

       Les rapports de domination et d’exploitation ne sont pas les seules causes des problèmes, en tous cas pas directement. La toxicomanie est un fléau qui dépouille des familles entières : les parents rentrent parfois pour constater que leur fils a vendu tout, absolument tout ce qu’il y avait chez eux pour s’acheter sa drogue.

       Dans ce contexte, on comprendra aisément que le parti sanctionne ceux qui osent encore parler d’égalitarisme, propos qui datent d’une époque révolue. Et M. Sélim conclut justement son premier tome en soulignant que la désindustrialisation des démocraties capitalistes avancées conduit à la délocalisation de la production, en l’amenant dans des pays – tel que le Vietnam – qui disposent d’une réserve ouvrière à bas prix.

       Dans le second volume, M. Sélim analyse les croyances et les « promoteurs de l’imaginaire » qui facilitent l’installation de l’économie de marché. Alors que les croyances religieuses et les cultes étaient stigmatisés depuis 1954, avec destruction de pagodes et de temples, le culte des génies étant considéré comme à l’encontre du progrès socialiste et de l’essor de la révolution, aujourd’hui l’objectif spirituel est devenu « progressiste » et « marxiste léniniste ». Dans ce contexte, le religieux devient un élément de la culture nationale. Toutefois, et comme partout, il y a opposition entre le culte reconnu et des croyances déclarées négatives, éléments de superstition illégitime, l’État-parti étant l’unique dépositaire de la législation des croyances et des cultes. On mesure, ici encore, combien la lutte contre les croyances est complexe et combien elle a facilement pour effet de les laisser prospérer dans l’ombre avant de les voir exploser quand le contexte y est propice. Au Vietnam, Ho Chi Minh est divinisé et des autels lui sont dédiés.

       L’auteure nous offre une ethnographie minutieuse des séances d’une médium, avec l’extravagance de ses prédictions, concernant même l’histoire personnelle de l’ethnologue qui joue totalement le jeu de l’observation participante, mais aussi avec des passages tragiques. Toute une partie est consacrée à la recherche des morts, notamment les militaires longtemps délaissés, tués lors des guerres et dont on ignore où sont les corps. Cette recherche se fait sous couvert d’un centre des « compétences humaines », dépendant de l’État, qui vérifie que « les médiums retraduisent avec exactitude les dires des morts » (p. 102).

       Monique Sélim nous offre dans cet ouvrage remarquable, le résultat d’une étude fouillée dont l’ethnographie nous permet de « voir » vivre les Vietnamiens dans un régime qui peut paraître contradictoire, en ce sens qu’il mêle étroitement communisme stalinien et capitalisme, mais dont l’auteure nous montre avec brio qu’au contraire, le second trouve dans le premier un épanouissement inespéré. A lire vraiment.

(Maurice Duval)

 

 

A propos du Sahara

 

 

g.r.1_small.jpg

Gerhardt ROHLFS, 2001-2003, Voyages et Explorations au Sahara, Paris, Karthala, 5 tomes, 1 586 p.

j.l.m_small.jpg

Jean-Louis MARÇOT, 2003, Une mer au Sahara. Mirages de la colonisation. Algérie et Tunisie (1869-1887), Paris, La Différence, 526 p.

j.b_small.jpg

Jean BISSON, 2003, Mythes et réalités d’un désert convoité : le Sahara, Paris, L’Harmattan, 480 p.

       Sous le titre général Voyages et Explorations au Sahara, la monumentale somme des écrits de Gerhard Rohlfs, traduits et présentés par J. Debetz vient d’être publiée aux éditions Karthala. Ces cinq imposants volumes (1586 pages au total !) nous permettent d’un peu mieux connaître celui qui fut, avec Barth et Duveyrier, un des « maîtres » de l’exploration saharienne. De nationalité allemande (il était né en 1831 à Vegesack, un faubourg de Brême), G. Rohlfs, par goût de l’aventure semble-t-il, s’engagea en 1856 dans la Légion étrangère. La même année, il partit en Algérie où il participa aux opérations militaires qui avaient alors lieu en Kabylie. Il profita de ce séjour pour apprendre l’arabe et se familiariser avec le monde musulman. Dès la résiliation de son engagement en 1860, il se propose d’explorer les régions sahariennes. Ses premières tentatives ont pour objectif Tombouctou que, pour diverses raisons, il n’atteindra jamais. Mais cela nous vaut, en fonction des différents itinéraires qu’il testa, une foule de notations sur des régions alors très peu connues comme le Tafilalet, le Touat, le Tidikelt et Rhadamès (voir tome 1). A peine revenu en Europe où il reçoit plusieurs distinctions, Rohlfs prépare d’autres expéditions qui le verront tour à tour visiter le Fezzan et le Kaouar (tome 2), la Cyrénaïque et le désert libyque (tome 3), Siwah et les oasis d’Egypte (tome 4)… Ce sont les textes que Rohlfs écrivit pour rendre compte de ses divers périples que J. Debetz nous présente aujourd’hui. Et cela est bien une première car ils n’avaient pas encore été traduits en français. Autant dire que nous est ainsi offerte une véritable mine d’informations sur le Sahara de la fin du XIXème siècle.

       Alors que Rohlfs parcourait en tous sens un Sahara encore largement inexploré, des « aventuriers » d’un autre type s’y intéressaient aussi. En apparence plus sages, ils portaient leurs regards sur les dépressions salées (chotts) qui, dans la partie nord du Sahara, s’étendent depuis le sud des Aurès jusqu’au golfe de Gabès. L’altimétrie négative de nombreux points situés dans ces chotts, l’importance des concentrations salines, la présence dans ces mêmes régions de coquillages et enfin, l’évocation par certains auteurs anciens d’une ancienne mer (le fameux lac Triton) vont conduire certains à se faire les promoteurs d’un gigantesque projet. Il s’agissait ni plus ni moins, en perçant pour cela le seuil de Gabès, de rétablir cette ancienne mer saharienne. A la tête de ce projet se trouvait un ingénieur, E. Roudaire, qui de 1864 à 1869 avait parcouru toute cette région afin de contribuer à l’élaboration d’une carte d’état-major. Il sut se montrer convaincant et rallia à lui de nombreuses personnalités tant du monde scientifique que du monde politique. Ainsi, pendant pratiquement deux décennies (1869-1874), ce projet va occuper le devant de la scène. C’est cette histoire pour le moins révélatrice des mentalités coloniales de l’époque que de manière particulièrement vivante et précise nous restitue J.-L. Marcot dans ce beau livre d’érudition joyeuse.

       En 1953 paraissait aux PUF le tome 2 de L’Afrique blanche française. Intitulé Le Sahara français, il était l’œuvre du professeur Capot-Rey. Cet ouvrage est longtemps resté une œuvre de référence pour quiconque s’intéressait au Sahara. Mais cinquante ans après sa parution le livre était évidemment daté et ne pouvait plus correspondre ni à la réalité présente ni aux attentes de ses lecteurs. Certes, entre temps, de nombreux ouvrages, relevant de diverses disciplines, étaient parus et avaient permis de compléter et affiner notre vision du Sahara. Mais ils étaient tous spécialisés, avaient pour objet une région, un peuple… et de ce fait, malgré leurs indéniables qualités ne pouvaient remplacer la visée générale (et pluridisciplinaire) du premier. Il n’en est pas de même avec le livre-somme de J. Bisson Mythes et réalités d’un désert convoité : le Sahara. La longue pratique de son terrain d’étude permet en effet à l’auteur de nous offrir une vue complète du Sahara actuel et des diverses situations et problèmes qui s’y rencontrent. Faisant appel à plusieurs disciplines, se basant sur des études de cas précises, J. Bisson réussit le coup de force de nous présenter une remarquable synthèse des enquêtes qu’il a menées depuis plusieurs années au Sahara. Désormais, son livre trouvera place, à côté de celui de son maître Capot-Rey, dans toute bibliothèque saharienne qui se respecte.

(Paul Pandolfi)