Henri Duveyrier et le désert des saint-simoniens. Dominique Casajus

N°7 Printemps 2004

FIGURES SAHARIENNES

Dominique Casajus

 

Lorsque en 1864 Henri Duveyrier publia Les Touareg du Nord, sa notoriété fut immédiate. Une commission brillamment composée lui décerna la grande médaille d’or de la Société de Géographie de Paris. Fêté en 1864, le livre serait décrié vingt ans plus tard par ceux qui reprocheraient à l’auteur d’avoir fait des Touaregs un portrait trompeusement irénique. C’est que l’image du désert avait changé dans l’intervalle. Encore une promesse en 1864, il était devenu une menace, surtout après qu’une colonne française dirigée par le colonel Flatters eut été massacrée dans le Hoggar en 1881. Le destin de Duveyrier aura suivi la même courbe. Le tout jeune homme qui le 13 mai 1859 quittait l’oasis de Biskra au début d’un voyage qu’il entreprenait, dirait-t-il plus tard, « par amour pour la science et pour satisfaire une grande passion pour les découvertes des contrées lointaines », ne doutait pas des promesses que la vie semblait alors lui faire. Le 25 avril 1892, quand il s’engagea dans le bois de Meudon un revolver dans la poche, Henri Duveyrier avait eu tout le temps d’apprendre que la vie ne tient pas toujours ses promesses. J’évoquerai ici le Duveyrier de 1859, puis le Duveyrier des dernières années, avec en arrière-fond l’image brillante puis lugubre du désert.

 

Le désert des saint-simoniens

       Dans Les saint-simoniens en Algérie, Émerit a affirmé que le voyage de Duveyrier fut une mission à lui confiée par la Famille saint-simonienne (Émerit 1941 : 219 sq.). J.-L. Triaud y a vu de même « un sous-produit de l’activité du mouvement [saint-simonien] en Algérie » (Triaud 1985, I : 106). C’est là une vue qu’il faut sans doute nuancer. Il est un fait que Duveyrier avait, si l’on peut dire, grandi dans le sérail saint-simonien. Son père, Charles Duveyrier, avait dès sa jeunesse été converti au saint-simonisme. En avril 1832, quand Prosper Enfantin, le Père suprême de la Famille saint-simonienne, se retira avec quarante apôtres dans sa propriété de Ménilmontant, Charles était du nombre. L’épisode de Ménilmontant s’était achevé au bout de quelques mois devant la cour d’assises, sans que l’exaltation eschatologique ne quitte pour autant les proches du Père. La prédication ayant échoué en Occident, il leur fallait faire route vers l’Orient. En 1833, quelques missionnaires conduits par Barrault s’embarquèrent vers Constantinople, où devait se manifester l’orientale parèdre appelée à s’unir au Père en un couple messianique et régénérateur. Ces Compagnons de la Femme, comme ils se dénommaient, déchantèrent très vite : le sultan Mahmoud n’apparaissait pas très disposé à accueillir ces étranges prophètes. En 1834, Enfantin lui-même et quelques compagnons allèrent à leur tour à Alexandrie avec des intentions plus terrestres : il s’agissait de convaincre Mehemet-Ali de faire creuser « le canal-des-deux-mers rêvé par Napoléon » (Régnier 2000 : 250 ; voir aussi Régnier 1989).

       Là encore ce fut un échec, mais ce séjour en Égypte fut pour plusieurs disciples l’occasion d’une réelle rencontre avec le désert, et par là-même avec l’islam car, « pour entrer au désert, il faut se faire quelque peu Arabe, autrement dit s’islamiser » (Régnier 2000 : 248). Louis Prax se convertit à l’islam et se rendit en pèlerinage à La Mekke. Ismayl Urbain se convertit lui aussi, moins par conviction religieuse que par désir de se rapprocher des Arabes. En Algérie où il servit par la suite de nombreuses années comme interprète, ses plaidoyers en faveur des indigènes lui valurent à la fois la haine des colons et l’attention du duc d’Aumale, puis de Napoléon III à qui il inspira la politique dite du « Royaume arabe ». Charles Lambert demeura en Égypte bien après que la lassitude ou le changement d’humeur en eurent fait revenir ses compagnons, et y dirigea jusqu’en 1849 une école où se forma une génération d’ingénieurs égyptiens (Fakkar 1989 ; Alleaume 1989 ; Levallois 1989).

       À l’époque où Henri préparait son voyage, les quarante de Ménilmontant étaient depuis longtemps rentrés dans le siècle, et pour la plupart revenus de leurs chimères. Mais, souvenir du temps où la nouvelle Église s’était tournée vers l’Orient, quelques disciples n’avaient cessé de regarder vers le désert. Mêmes si les années écoulées et les déconvenues accumulées avaient engourdi en eux l’exaltation des premiers temps, leur aspiration à franchir cette barrière de sable et à rapprocher les peuples qu’elle séparait ne les avait pas quittés. Dès 1838, Charles Lambert remontait le cours du Nil pour le compte de Mehemet-Ali ; en 1844, Ernest Carette, un officier du génie qu’Enfantin avait attiré au saint-simonisme vers 1840 alors que tous deux participaient aux travaux de la Commission d’exploration scientifique de l’Algérie, publiait un opuscule qui fut la meilleure source de renseignements sur le Sahara jusqu’à la publication des Touareg du Nord ; en1848, Louis Prax atteignait Touggourt et Biskra ; dans La Colonisation de l’Algérie, Enfantin lui-même dressait en 1842 une liste de questions auxquelles il lui paraissait urgent d’apporter des réponses (in Émerit 1941 : 208) :

« … où commence le grand désert, s’il y a un désert, ce que c’est que le désert, s’il est partout inhabité, s’il y a des eaux, des lacs, une mer peut-être ; si, […] sur la limite septentrionale de ce désert, il y a des Touariks, comme il y en a au Sud, à l’Est, à l’Ouest […] quelles sont les relations du Maroc avec Tombouktou, et si nous pouvons en profiter… »

       Henri Duveyrier semble avoir manifesté dès l’adolescence le désir d’explorer le Sahara. Son père, qui l’avait d’abord destiné à une carrière commerciale, s’inclina et lui fournit même les ressources nécessaires pour entreprendre en 1857 un voyage d’essai jusqu’aux lisières du Sahara : guidé par le saint-simonien Oscar Mac Carthy, qui plus tard aiderait Charles de Foucauld à préparer son exploration du Maroc, Henri atteignit Laghouât et eut l’occasion de se lier d’une brève amitié avec un jeune Touareg. Puis, après une année de préparation à Londres sous la direction d’Heinrich Barth, il se remit en route en mai 1859. Arlès-Dufour et Isaac Pereire, deux saint-simoniens qui s’étaient tenus à l’écart lors de l’épisode de Ménilmontant, lui fournirent des subsides.

       Il est donc indéniable que le mouvement saint-simonien a été pour quelque chose dans le voyage de Duveyrier. Notons cependant que, s’il bénéficia de l’aide des amis de son père, Henri ne partagea jamais leurs croyances. Et surtout, les saint-simoniens n’étaient pas les seuls à l’époque à s’intéresser à l’exploration du Sahara. Après tout, Heinrich Barth, le seul homme qu’il ait considéré comme son maître en ce domaine, n’était pas des leurs. De plus, leurs aspirations rejoignaient celles du Maréchal Randon, Gouverneur général de l’Algérie de 1852 à 1858, qui donna à l’exploration du Sahara algérien une impulsion dont les effets se firent sentir bien après qu’il eut quitté ses fonctions (Bernard, Lacroix 1993, chapitre 2 ; voir aussi Marçot 2003). Il fondait de grands espoirs sur le commerce transsaharien, et souhaitait attirer en Algérie les caravanes qui, venant du Soudan, se rendaient au Maroc ou dans la régence de Tripoli. Je pense que le voyage de Duveyrier est à situer au confluent de ces deux influences : un vieil intérêt saint-simonien pour le désert, inséparable d’une fascination pour l’Orient ; et le souci plus prosaïque qu’avaient les autorités algériennes d’établir à travers le Sahara des relations avec le Soudan.

       La bibliothèque de l’Arsenal conserve une note où Duveyrier a soigneusement détaillé son projet peu avant de quitter Paris. Après une année passée dans le Mzab pour s’acclimater et parfaire sa connaissance de l’arabe, le voyageur projette de visiter deux régions : le Touât, centre de production agricole et voie de passage pour les marchandises qui s’échangent entre le Soudan et la Méditerranée ; le massif de l’Ahaggar (le Hoggar des Arabes), où les Touaregs Kel-Ahaggar vivent de l’élevage et « n’ont pas coutume, comme leurs frères les Touareg Azgar [les Kel-Ajjer], d’aller piller les caravanes ». Il a une idée fort claire de la tâche qui l’attend dans ce Sahara algérien déjà « traversé en divers sens par des colonnes et même par des voyageurs isolés mais jamais encore étudié par un observateur stationné » (ARS 7720/239) :

« Selon moi un explorateur doit s’appliquer à embrasser le plus de faits possible ; il doit être à même de dépeindre les contrées qu’il a visitées sous leurs différents aspects, en faire connaître la géographie, les variations de températures, les minéraux, les végétaux et les animaux, les mœurs, leurs affinités de races, leurs religions, leurs langues et leur histoire, leurs relations commerciales et leur état politique ».

       C’est à peu près le sommaire des Touareg du Nord, à ceci près que le livre ne traitera ni du Touât ni des Kel-Ahaggar. Car rien ne se passa comme il l’avait prévu. Ses ressources ayant eu tôt fait de s’épuiser, des crédits gouvernementaux prirent la relève. En contrepartie, le voyageur devait recueillir tous les renseignements pouvant servir à l’établissement de relations commerciales entre le Soudan et la colonie algérienne, et disposer les esprits à cette perspective. Même s’ils avaient été obtenus grâce à l’entregent de ses amis saint-simoniens, ces subsides gouvernementaux matérialisaient la deuxième influence que j’ai proposé de situer à l’origine de son voyage.

       Le voyage prenait dès lors une allure plus officielle et perdait de sa gratuité. D’explorateur, le jeune homme devenait presque un diplomate. On le laissait néanmoins libre de choisir ses itinéraires et de conduire parallèlement des investigations personnelles. Même sur ce point, il ne réalisa pourtant rien de ses projets. Le Touât ayant été mis en effervescence par les mouvements des colonnes françaises sur ses confins septentrionaux, il ne put s’en approcher. Il n’alla pas non plus chez les Kel-Ahaggar mais séjourna chez leurs voisins Kel-Ajjer, ces Azgar que sa Note d’avril 1859 peignait en pilleurs de caravanes. Il ne cessa d’envisager de nouveaux itinéraires, auxquels les obstacles qui surgissaient lui faisaient à chaque fois renoncer. Au bout du compte, il ne dépassa pas Ghât, dont les portes se fermèrent devant lui, et revint épuisé à Tripoli (voir Mambré 1991-1992). Mais les lenteurs, les obstacles invaincus, l’hostilité des Touâtiens et de Ghâtia l’auront contraint à rester sept mois durant l’« observateur stationné » des Touaregs Kel-Ajjer, qui nomadisent à l’ouest du Fezzan. J’ai parlé ailleurs de son séjour chez les Kel-Ajjer et n’en retiendrais ici que l’amitié, et même l’affection, qui l’a lié à quelques-uns de ceux qu’il y a connus : le vieux chef Ikhenoûkhen, avec qui ses rapports furent d’abord difficiles mais qui semble s’être pris pour lui peu à peu d’une tendresse grondeuse et amusée ; le pieux ‘Othmân, qui l’avait introduit auprès d’Ikhenoûkhen et dont il dit avoir admiré les qualités de cœur et d’intelligence ; l’Arabe Si El Bakkây, dont plus tard il ne cesserait de louer l’ouverture d’esprit. Son journal de route est habité aussi de quelques sourires féminins ; le voyageur n’avait guère plus de vingt ans… (voir Pandolfi 2001 ; Casajus 2003).

       Le retour allait être dramatique. Après avoir quitté Ikhenoûkhen à Mourzouk, Duveyrier parvient à Tripoli le 2 septembre 1861. Un vapeur le ramène à Alger en novembre. Le 5 décembre, il est obligé de prendre le lit pour plusieurs semaines. Ses facultés sont gravement altérées et il perd pour un temps la mémoire. Le docteur Warnier, qui l’héberge et le soigne près d’Alger, décide de commencer à classer ses notes et à rédiger le rapport que réclame le Gouvernement général de l’Algérie. Ce rapport deviendra Les Touareg du Nord. Warnier est une figure connue de la colonisation. Comme Carette, Enfantin l’a converti au saint-simonisme à l’époque de la Commission d’exploration scientifique de l’Algérie. Quoique saint-simonien, ses sentiments à l’égard de l’islam ne sont pas ceux d’un Ismayl Urbain. Il va bientôt mobiliser ses ressources de publiciste contre la politique arabophile que Napoléon III a décidé de mettre en œuvre après son voyage à Alger de septembre 1860. Il sera jusqu’à sa mort un porte-parole véhément des colons, et fera voter en 1873 une loi qui consacrera définitivement la spoliation des musulmans à leur profit.

       Il y a donc un hiatus, on le voit, du voyage de Duveyrier au livre qui a paru sous son nom. Un temps brouillées par l’amnésie, des images lui restaient cependant. Ils les garderaient en lui tout au long d’une vie que les déceptions et la mélancolie assombriraient jusqu’à l’enténébrer. C’est de cela qu’il faut maintenant parler.

 

L’accusation

       L’adolescent qui avait attendri jusqu’au rude Ikhenoûkhen fut suivi d’autres voyageurs, moins innocents, moins heureux. Pour n’en citer que quelques-uns, la riche hollandaise Alexandra Tinné fut en septembre 1869 assassinée dans le Fezzan par des Kel-Ajjer ; Dournaux-Dupéré fut abattu sur la route de Ghât en 1874, et on accusa les Touaregs avant que les soupçons ne se portent sur ses guides cha’amba ; en 1881, une expédition dirigée par le colonel Flatters fut massacrée, avec des raffinements de cruauté, par les Kel-Ahaggar – une affaire qui horrifia l’opinion et retarda de vingt ans l’avancée française au Sahara central. Ces drames donnaient du monde touareg une image terrible, bien différente de celle que le livre de Duveyrier avait répandue. On accusa l’auteur de les avoir favorisés en émoussant la méfiance des malheureux voyageurs. Le livre ne mentait pourtant pas : même défigurés par les interventions de Warnier, les Touaregs y apparaissaient tels que l’auteur les avait vus, loyaux et hospitaliers.

       Ces accusations que Duveyrier craignait peut-être d’avoir méritées malgré tout suscitèrent en lui une obsession qui allait peu à peu l’égarer ; ses publications et sa correspondance revenaient de plus en plus à la Sanûsiyya, une confrérie religieuse dont les membres se retiraient dans des lieux infréquentés, attendant les événements qui devaient marquer la venue du prophète de la fin des temps. Les Européens ont peu à peu suscité autour de la Sanûsiyya ce que Triaud a appelé une légende noire, où elle prenait la figure d’une coterie décidée à saper par tous les moyens l’avancée de la colonisation. Or, si les Sanûsî n’avaient assurément aucune sympathie pour les infidèles, ils étaient en réalité plutôt soucieux de les fuir que de les combattre. Ce n’est qu’au début du XXème siècle que la confrérie, provoquée à la violence par les incessantes tracasseries des Anglais et surtout des Français, devint une puissance militaire et conquérante. En agissant envers elle selon l’idée qu’ils s’en faisaient, les Européens auront obtenu que la réalité se conforme à une image qui n’était à l’origine qu’un fantôme (voir Triaud 1995).

       Les Touareg du Nord consacrait déjà aux Sanûsî quelques pages inquiètes, peut-être inspirées par Warnier (Triaud 1995, I : 99 sq.). Duveyrier fut bien plus péremptoire dans une brochure publiée en 1884, où il les présentait comme des fanatiques perpétrant dans l’ombre les crimes dont on l’accusait d’être l’involontaire complice. Triaud, qui a examiné la question avec une rigueur admirable et beaucoup d’humanité, parle d’une « lente dérive » (ibid. : 313) et suggère que Duveyrier cherchait ainsi à apaiser le doute qui le tourmentait : mes accusateurs n’auraient-ils pas raison ? Je crois qu’il ne voulait pas seulement dégager sa propre responsabilité mais aussi celle des Touaregs qu’il avait connus. Si les assassins de Mlle Tinné, de Dournaux-Dupéré ou des compagnons de Flatters avaient agi sous l’inspiration d’une franc-maçonnerie insaisissable et cosmopolite, alors ses hôtes de 1860 et 1861 n’étaient pas plus coupables que lui, et les jours qu’il avait vécus parmi eux étaient bien des jours d’innocence dont il n’avait pas à renier le souvenir.

       Parmi toutes ces morts, celle d’Alexandra Tinné lui fut particulièrement douloureuse car elle était le fait des Kel-Ajjer et même des proches d’Ikhenoûkhen. En 1874, il en a longuement détaillé les circonstances dans un obituaire dédié aux explorateurs européens morts en Afrique au cours des décennies précédentes (Duveyrier 1874 : 596-597).

« En attendant l’occasion du départ d’une caravane à destination du Bornou, mademoiselle Tinné voulut employer son temps à faire une visite aux Touâreg de Rhât. A ce moment-là, Ikhenoûkhen, chef des Orâghen, était en guerre contre ses rivaux des Imanân, qui s’étaient réfugiés dans le Fezzân où ils ont des alliés arabes, et lui-même était entré dans l’Ouâdi el-Gharbi, afin de réclamer du gouverneur du Fezzân l’expulsion de ses ennemis hors du territoire ottoman. Mademoiselle Tinné alla trouver là Ikhenoûkhen. Ce chef, ayant terminé l’affaire qui l’avait amené dans le Fezzân, voulut conduire sans retard mademoiselle Tinné à Rhât, où sa propre présence était devenue nécessaire, mais mademoiselle Tinné trouva indispensable pour elle de retourner d’abord à Mourzouk afin d’y achever ses préparatifs. Cette circonstance, qui priva mademoiselle Tinné de la conduite personnelle d’Ikhenoûkhen, a été pour beaucoup dans la fin horrible de cette malheureuse jeune femme. Ikhenoûkhen confia le soin de veiller sur mademoiselle Tinné au marabout de Serdelès, l’arabe fezzanien El-Hâdh Ahmed Boû-Selâh, et à un de ses propres parents, El-Hâdj ech-Cheïkh. Ceux-ci suivirent mademoiselle Tinné jusqu’à Mourzouk, et ils en repartirent avec elle. Mademoiselle Tinné prit la route de l’Ouâdi Aberdjoûch […]. La voyageuse fit quatre journées de marche sur cette route, et le matin du cinquième jour, elle fut attaquée traîtreusement ».

       Tel qu’il le relate ici, le voyage de l’exploratrice est l’image inversée de celui qu’il avait effectué neuf ans avant elle. Ikhenoûkhen était toujours aussi hospitalier, il offrait de la protéger comme il l’avait protégé lui-même, il allait la conduire là où il l’avait conduit, mais elle a fait d’autres choix, qui l’ont tuée. En même temps qu’elle innocente Ikhenoûkhen, cette version des événements lave son auteur de l’accusation d’avoir égarée la malheureuse par son exemple puisque c’est de ne pas l’avoir suivi qu’elle est morte. L’introduction de l’article où figurent ces lignes est une éloquente dénonciation du danger sanûsî, bien que, parmi les voyageurs dont il célèbre la mémoire, bien peu nombreux sont ceux dont il attribue effectivement la mort à la Sanûsiyya. Et bien qu’il s’interroge dans l’introduction sur le rôle de la confrérie dans la mort de Mlle Tinné, la rubrique qui la concerne l’attribue à la seule « avidité des Sahariens », excitée par le riche équipage de l’exploratrice. L’obsession de la Sanûsiyya, qui lui a sans doute inspiré cet article dont les rubriques s’égrènent aussi funèbrement que les notes d’un glas, ne lui pas encore ôté tout bon sens. Dans la brochure de 1884, où la confrérie devient la seule inspiratrice des crimes que déplorait l’obituaire de 1874, il n’éprouve plus le besoin de détailler les circonstances de la mort de Mlle Tinné. Il lui suffit d’invoquer la ténébreuse coterie et les voies obscures de ses coupables entreprises.

       Dans les semaines qui suivirent la mort de l’exploratrice, quand il ne disposait ni d’éléments lui permettant de disculper au moins Ikhenoûkhen, ni des certitudes délirantes qu’il ferait siennes par la suite, son propos était beaucoup moins assuré. Dans une chemise intitulée « H. D. Brouillons de lettres à M. Capdevielle (Courrier de l’Algérie) », les Archives nationales conservent, surchargés de ratures et de soulignements qui les rendent presque illisibles, les brouillons successifs d’une lettre que Duveyrier a visiblement eu le plus grand mal à écrire. Celui qui semble correspondre au dernier état du texte porte la mention : « Lettre à M. Capdevielle partie le 26 octobre de Paris ». Dans un coin de la page, un griffonnage sans rapport avec le contenu de la lettre permet de dater la lettre de 1869 : « Monsieur, le journal d’hier au soir m’a apporté la lamentable nouvelle du décès de M. Sainte-Beuve… ». Une main anonyme a ajouté au crayon, sans doute au moment où ces papiers ont été classés : « M. Capdevielle était probablement Directeur du Courrier de l’Algérie ». La lettre commence ainsi (AN 47 AP 6) :

« Le Courrier de l’Algérie, dans son numéro du 5 octobre, a publié un article dans lequel l’honorable auteur, M. de Saint Amant, a pris à tâche de démontrer que les Touâreg ainsi que les indigènes du Fezzân sont des peuplades qui mériteraient la qualification de pirates de l’océan des sables, et qu’en réalité ils ne sont qu’une variété de la bête fauve ».

       On croit comprendre que l’auteur de l’article a confondu dans la même réprobation les Touaregs et les Arabes, car Duveyrier poursuit :

« Il est essentiel d’établir une distinction, sans qu’il y ait nécessité à ce qu’elle soit subtile, entre les Arabes et les Touâreg. En confondant les deux races, on tomberait dans une erreur plus grande que si on voulait réunir en un seul tout la race arabe et la race israëlite, et puis traiter ce tout comme une masse homogène. Les Arabes, comme les Israélites, appartiennent indubitablement à la race sémitique ; les Touareg, avec tous les autres Berbères, quoique voisins de cette famille humaine, s’en éloignent cependant assez par le langage, par les lois, par le caractère et par l’esprit national qui leur est propre, pour qu’on les range dans une famille à part avec les anciens Égyptiens. La place prépondérante occupée par la femme dans la société berbère, la ligne de transmission du pouvoir passant du chef au fils aîné de sa sœur aînée, la fidélité à la parole donnée, etc. sont autant de points fondamentaux de démarcation ».

       Ce n’est pas la première fois qu’il oppose Berbères et Arabes, mais il était autrefois moins abrupt. Plus loin, après avoir récusé comme fondés sur des témoignages indirects les écrits du Général Daumas sur lesquels Saint-Amant s’est appuyé, il écrit (ibid.) :

« Puisque des études plus récentes, et prises sur le vif, celles-là ont prouvé démontré que les Touâreg sont un peuple plein de droiture, auquel on ne saurait reprocher sans injustice une sauvagerie, conséquence fatale de son éloignement isolement, mais sauvagerie qui je le répète, est d’une autre nature infiniment moins pernicieuse ne doit pas être confondue avec la cruauté, la barbarie, la duplicité, les trahisons dont les tribus arabes ont fourni tant d’exemples, il est regrettable de voir les anciennes idées erronées reparaître sous la plume d’un homme aussi justement estimé que M. de Saint Amant ».

       Sur l’assassinat de Mlle Tinné, il n’a, on le voit, rien à dire. Il peut seulement user d’une manière d’argument d’autorité : les Touaregs ne sont comparables à aucun autre peuple, et seuls peuvent prononcer sur eux ceux qui en ont une expérience directe — expérience qu’il sait à l’époque être à peu près le seul à posséder. Faute de pouvoir plaider en faveur de ses anciens hôtes, il peut au moins dénier toute compétence à leurs procureurs.

       Tragique, le massacre de la mission Flatters était moins embarrassant pour lui car il était imputé aux Kel-Ahaggar et non aux Kel-Ajjer. Il insiste sur ce point dans une lettre du 2 décembre 1881 à « Monsieur Fred. Bernard, capitaine d’artillerie membre de la première mission du colonel Flatters » (AN 47 AP 6), ainsi que dans une lettre de 1882 au commandant Foureau, précisant même à l’intention du second qu’une guerre longue et meurtrière vient d’opposer les deux peuples (in Pottier 1938 : 142-143). Il incrimine également les Awlâd Sîdî Shaikh, tribu maraboutique dont son livre faisait déjà un sombre portrait et en laquelle il verra bientôt un relais de la Sanûsiyya. Les deux lettres la présentent comme proche des Kel-Ahaggar et en mauvais termes avec les Kel-Ajjer, ce qui est un élément de plus à la décharge de ces derniers. L’ensemble est une suite de spéculations des plus hasardeuses, qu’il prend soin d’entremêler de quelques évocations de son voyage. Voici ce qu’il écrit à Bernard pour lui montrer combien Ikhenoûkhen faisait peu de cas des Awlâd Sîdî Shaikh et de leur chef Sîdî Hamza (AN 47 AP 6) :

« … j’allais m’asseoir en face d’Ikhenoûkhen dans une des vallées du pays d’Azdjer, il y avait là, faisant cercle, quelques Touareg, un Ghadamesi et un Arabe nomade, ce dernier un inconnu. Ma venue interrompait un conciliabule. Désignant l’Arabe nomade, Ikhenoûkhen me dit à haute voix (j’entends encore le ton ironique de ses paroles) : ‘Tu vois cet Arabe ! … Et bien, c’est ton ami Sidi Hamza qui me l’envoie pour me demander que je te tue ! Mais, reste tranquille, tu n’as rien à craindre ni de moi, ni de Sidi Hamza tant que tu seras avec moi’ ».

       La véracité de l’anecdote est attestée par son journal, et elle est effectivement significative. Le plus important à ses yeux est cependant ce qu’il ajoute entre parenthèses : j’entends encore le ton ironique de ses paroles… Ces vieux souvenirs sont probablement plus assourdis qu’il ne le dit, à moins bien sûr qu’il n’ait cessé depuis vingt ans de pieusement les entretenir. C’est qu’il se doute bien qu’on ne peut plus rien lui répliquer quand il ouvre ainsi sa mémoire. Face à ses détracteurs, elle reste son ultime recours. La lettre commençait ainsi (ibid.) :

« Vous y exprimez votre conviction que personne ne pourra plus voyager sur le territoire des deux confédérations des Touâreg du nord sans être accompagné d’une force suffisante, et que les conditions qui ont permis à quelques voyageurs isolés de revenir de cette partie du Sahara ne se reproduiront certainement plus. Vous dites, enfin, que les Touâreg n’ont ni religion, ni conscience, et qu’on ne peut se fier en rien à leurs promesses.
Certainement, à première vue, les faits si récents que je déplore aussi profondément que vous, Monsieur, paraissent vous donner raison. Et j’ai besoin de vous expliquer pourquoi je ne partage pas votre opinion telle que vous la formulez. […]
Vous admettrez, sans doute, que lorsque j’entrai chez les Touâreg Azdjer au commencement de décembre 1860 (pour ne sortir de leurs mains qu’à la mi-mai 1861), ce n’était pas la force qui leur a imposé à mon égard une attitude convenable, qui a fait que je serais injuste de leur reprocher soit un manque de parole, soit un manque d’égards, soit une extorsion, c’est-à-dire un cadeau imposé par la force. […] Mais je me demande, s’ils étaient aussi fourbes que vous les dépeignez, s’ils n’avaient pas de conscience et s’ils ne respectaient que la force, qui donc les aurait empêchés de me traiter comme ils ont traité nos malheureux compatriotes et amis, le colonel Flatters et ses compagnons ? ».

       Le raisonnement est curieusement incomplet. Leur hospitalité à son égard prouve effectivement que les Touaregs ne sont pas les fourbes qu’on dit, mais s’ils n’ont pas massacré Flatters par fourberie, quelles raisons ont-ils eues à le faire ? Ces raisons, nous pouvons les imaginer : ils avaient fini par comprendre que les voyageurs européens qui se succédaient au Sahara n’étaient que l’avant-garde d’une armée d’invasion. Et cela, tout à son illusion que l’expansion européenne au Sahara peut rester la pacifique et fraternelle entreprise dont avaient rêvé les premiers saint-simoniens, Duveyrier ne saurait le concevoir. Il n’a pas compris que ce sont maintenant les héritiers de Warnier et non ceux d’Ismayl Urbain qui dictent la politique coloniale de la France. M. Heffernan a là-dessus des mots profondément justes (1989 : 349) :

« … Duveyrier’s brand of colonialism was radically different from many of his contemporaries. His inspiration came from a utopian political philosophy which was a product of early nineteenth-century French romantic thought. By the end of the nineteenth century, in a political climate of military imperialism, Duveyrier’s colonial ideals, built on the notion of mutual spiritual and commercial exchange between Europe and Africa, seemed hopelessly impractical and naïve ».

       En un mot, même si sa correspondance montre qu’il avait rejeté dès 1859 les croyances de ses aînés saint-simoniens (voir Casajus 2003), il avait intériorisé quelques-uns de leurs idéaux, vraisemblablement sans les percevoir comme tels : les mécréants selon la lettre sont parfois les vrais fidèles selon l’esprit. Mais ces idéaux étaient désormais d’un autre temps, et les tristes combats que Duveyrier livre à ses détracteurs sont ceux d’un homme enfermé dans ses souvenirs — « un pur perdu dans le siècle », a dit de lui Triaud (1995, I : 345). Perdu, assurément.

 

Épilogue

       En 1885, quand la Société de Géographie de Paris décerna sa médaille d’or au vicomte Charles de Foucauld, Duveyrier était le rapporteur de la commission d’attribution. Entre le lauréat de 1864 et celui de 1885, ce fut le début d’une affection dont quelques lettres gardent la trace (voir Pottier : 1938, 1939). Perdu dans le siècle lui aussi, Foucauld allait bientôt le quitter. Sa dernière lettre à Duveyrier date du 21 février 1892, écrite d’une Trappe d’Asie Mineure où il s’est retiré deux ans plus tôt, croyant alors qu’il y finirait ses jours (in Chatelard 2002 : 304) :

« Combien je vous remercie, combien je suis touché de votre excellente lettre du 28 décembre ! Vous n’approuvez pas, vous redoutez les vœux de religion et vous me dites à ce sujet tout ce que suggère l’affection : l’affection m’est très-douce et me remplit d’émotion et de reconnaissance, la désapprobation ne peut m’étonner ».

       Apparemment, pas plus alors qu’en 1859, Duveyrier n’était homme à s’attacher à un credo, quel qu’il fût. J’ai l’impression qu’il n’était plus guère attaché qu’à des souvenirs. L’une des dernières lettres qu’on ait de lui est adressée à un instituteur connu à Biskra en 1859 :

« Sèvres, le 25 mars 1892

       Cher Monsieur Colombo […]

       Voilà le printemps qui doit battre son plein dans votre chaude oasis, mais vous ne devez pas encore avoir trop chaud. Peut-on jamais avoir trop chaud ? Demandez cela aux pauvres humains qui viennent de passer l’hiver sous ce climat-ci. Le 25 mars les bourgeons vont s’ouvrir et il y a quelques fleurs à demi épanouies, sur un pêcher en espalier faisant face au sud-est. Voilà où nous sommes.

       Vous là-bas devez avoir des roses et d’autres fleurs et surtout les délicieuses fleurs d’oranger. Je ne vous envie pas mais je vous félicite d’avoir ce que vous méritez.

       De mon côté je viens de passer le plus mauvais hiver dont je me souvienne avec une diarrhée inguérissable… » (AOM 6 X 20).

       Entendait-il encore en lui la voix d'Ikhenoûkhen, mort en 1886 ? Peut-être plus, mais les odeurs, Proust le savait bien, persistent encore longtemps quand du passé rien ne subsiste : il n'avait pas oublié le parfum des orangers de Biskra. Je ne sais pas si Monsieur Colombo a répondu. De toute façon la réponse sera sans doute arrivée trop tard. Le 25 avril 1892, Henri Duveyrier, un revolver appuyé sur la tempe, a quitté le siècle. Et le monde.

 

Références bibliographiques

Archives

Archives nationales (AN), fonds Duveyrier/Maunoir , carton 47 AP 6.

Archives d’outre-mer d’Aix-en-Provence (AOM), fonds du Gouvernement général de l’Algérie, carton AOM 6X 20.

Archives de la bibliothèque de l’Arsenal, fonds Prosper Enfantin, classeur 7720.

Sources publiées

Alleaume G., 1989, « Linant de Bellefonds et le saint-simonisme en Égypte », in M. Magali (éd.), Les Saint-Simoniens et l’Orient. Vers la modernité. Aix-en-Provence : Édisud, pp. 113-132.

Bernard A., Lacroix N., 1993 [1906], La pénétration saharienne (1830-1906). Calvisson : Éditions Jacques Gandini.

Casajus D., 2003, « Le destin saharien d’un saint-simonien rebelle : Henri Duveyrier chez les Touaregs », Gradhiva, 33 : 11-32.

Charlety S., 1964 [1931], Histoire du saint-simonisme (1825-1864). Paris : Éditions Gonthier.

Chatelard A., 2002, Charles de Foucauld. Le chemin vers Tamanrasset. Paris : Karthala.

Duveyrier H., 1864, Les Touareg du Nord. Paris : Challamel aîné.

Duveyrier H., 1874, L’Afrique nécrologique. Mémoires de la Société de Géographie, décembre 1874 : 561-644.

Duveyrier H., 1884, La confrérie musulmane de Sîdî Mohammed ben Alî-Senoûsi et son domaine géographique en l’année 1300 de l’Hégire = 1883 de notre ère. Paris : Société de Géographie.

Émerit M., 1941, Les Saint-Simoniens en Algérie. Paris : Publications de la Faculté des lettres d’Alger, t. XV.

Fakkar R., 1989, « Le saint-simonisme en Égypte », in M. Magali (éd.), Les Saint-Simoniens et l’Orient. Vers la modernité. Aix-en-Provence : Édisud, pp. 13-17.

Heffernan M., 1989, « The limits of utopia : Henri Duveyrier and the exploration of the Sahara in the nineteenth century », The Geographical Journal, 155 (3) : 349-352.

Levallois M., 1989, « Ismayl Urbain : éléments pour une biographie », in M. Magali (éd.), Les Saint-Simoniens et l’Orient. Vers la modernité. Aix-en-Provence : Édisud, pp. 53-82.

Mambré E., 1991-1992, Henri Duveyrier Explorateur du Sahara (1840-1892). Mémoire de maîtrise, Université de Provence, Institut d’Histoire des Pays d’Outre-Mer.

Mambré E., 1993, « Les Touareg du Nord d’Henri Duveyrier. Éléments d’une controverse », Les cahiers de l’IREMAM , 4 : 19-23.

Marçot J.-L., 2003, Une mer au Sahara. Mirages de la colonisation : Algérie et Tunisie (1869-1887). Paris : Éditions de la Différence.

Pandolfi P., 2001, « Les Touaregs et nous : une relation triangulaire ? », Ethnologies comparées 2, [http://alor.univ-montp3.fr/cerce/r2/p.p.htm].

Pottier R., 1938, Un prince saharien méconnu. Henri Duveyrier. Paris : Plon.

Pottier R., 1939, La vocation saharienne du Père de Foucauld. Paris : Plon.

Régnier P., 1989, Les Saint-Simoniens en Égypte. Giza-Le Caire : Banque de l’Union Européenne.

Régnier P., 2000, « Les saint-simoniens au désert : désir d’arabité et quête d’un espace prophétique au lendemain de 1830 », Revue des sciences humaines, 258, avril-juin 2000 : 247-265.

Triaud J.-L., 1995, La légende noire de la Sanûsiyya. Une confrérie musulmane sous le regard français (1840-1930). Paris : Éditions de la Maison des sciences de l’homme.