Avant-propos. Paul Pandolfi

N°7 Printemps 2004

FIGURES SAHARIENNES

Paul Pandolfi

 

   C’est peu dire que le Sahara fait rêver. Rarement région du monde se sera parée de tant de séduction pour le monde occidental. Dunes, nomades, immensité et silence : un voyage initiatique aux sources de l’humanité et au cœur de soi-même, comme nous le répètent à satiété les prospectus des agences de voyages. Mais il en est des mythes de l’Occident comme des mythes indigènes : les anthropologues, même sensibles à leur charme, s’attachent à en percer les mystères. Ce n’est pas là une tentative aisée vu la place que le Sahara occupe dans notre imaginaire. Et pourtant cet espace tant convoité, espéré, imaginé, poétisé… ne se réduit pas aux quelques images stéréotypées qui lui sont associées. Ouvrez un de ces « beaux-livres » qui fleurissent à l’approche des fêtes de fin d’année. Là, sur papier glacé, de belles dunes s’étalent dans leur splendeur immaculée. Les mêmes que dessinerait l’enfant à qui l’on demanderait, tel le Petit Prince, « dessine-moi le désert ». Or, ces dunes ne constituent qu’une petite part du paysage saharien ; les regs, ces vastes surfaces planes et caillouteuses, y occupent une bien plus grande place. Mais pourquoi les dire et les montrer, eux qui ne font pas rêver ? Désormais pour la plupart d’entre nous Sahara et dunes de sable ne font qu’un[1]. Ce qui est vrai pour la nature physique du Sahara l’est également pour ses habitants. Sur la photo du livre comme sur le dessin de l’enfant, il est fort probable qu’apparaisse au pied de l’erg une caravane de chameaux guidée par des hommes voilés : les Touaregs. Peu importe dès lors que bien d’autres groupes humains, nomades et/ou sédentaires, vivent aussi au Sahara et que les Touaregs eux-mêmes ne se réduisent pas à l'image qu'on en donne. Comme la dune de sable, ils sont devenus une véritable métonymie du désert. E. F. Gautier (1935 : 175), géographe reconnu et éminent spécialiste du Sahara ne l’énonçait-il pas déjà : « Le véritable saharien, l’autochtone enraciné, c’est le nomade, dans l’espèce le Touareg »[2]. Il est donc temps d’opérer un retour critique sur cette représentation et la manière dont elle s’est construite, et d’envisager la réalité saharienne dans sa complexité. C’est à cela que s’attache le numéro sept d’Ethnologies comparées.

       Pour les Occidentaux, le Sahara est longtemps resté terra incognita. Il faudra attendre la seconde moitié du XIXème siècle pour que, suite à l’installation des Français en Algérie, son exploration et plus tard sa conquête soient véritablement à l’ordre du jour. Jusqu’en 1850, le savoir accumulé sur cette région est pour l’essentiel un savoir indirect provenant des données recueillies auprès des voyageurs et commerçants arabes qui ont eu l’occasion d’y séjourner. A compter de 1852, une nouvelle configuration voit le jour. L’avancée française jusqu’aux limites septentrionales du Sahara se combine avec une poussée identique au sud. Désormais, la question du futur statut de cet espace intermédiaire est posée. Les tentatives d’exploration et de reconnaissance se multiplient et ne peuvent plus être envisagées, quelle que soit la volonté de leurs auteurs, hors de ce nouveau contexte. Elles connaîtront certes des fortunes diverses mais il en est une qui se distinguera de toutes les autres. Elle sera l’œuvre d’un jeune homme, Henri Duveyrier, qui résidera durant sept mois au milieu des Touaregs de l’Ajjer et en ramènera les matériaux de son ouvrage Les Touaregs du Nord. Tout semble alors indiquer que les Français pourront peu à peu pénétrer et contrôler ce vaste espace saharien. Mais, plusieurs facteurs vont entraver ce qui était alors raisonnablement prévisible. L’insurrection des Ouled-Sidi-Cheikh (de 1864 à 1883), la guerre franco-allemande et le massacre de la mission Flatters (1881) interrompront durant trois décennies toute tentative de ce genre et ce n’est qu’en 1900 que la marche en avant de la colonisation française reprendra au Sahara.

       Il n’en reste pas moins que c’est durant cette période initiale dont les enjeux étaient tout à la fois exploration géographique, connaissance scientifique et conquête militaire que va se construire l’image stéréotypée des habitants du Sahara et plus particulièrement celle des Touaregs. Ce stéréotype, qui provient en grande partie d’un véritable « bricolage » d’éléments d’origines diverses, ne peut se comprendre hors de ce contexte. En se fondant sur quelques traits sélectionnés et/ou fantasmés, il s’agit alors d’élire certains groupes jugés « proches » de nous (les Kabyles et les Touaregs notamment) pour mieux les opposer à leurs voisins pensés comme radicalement différents et par là même non assimilables.

       Dans l’élaboration de cette imagerie saharienne les écrits d'Henri Duveyrier ont joué un rôle déterminant. Mais nous n’avons disposé pendant longtemps, sur l’homme et sur l’œuvre, que d’études incomplètes et datées. En s’attachant plus particulièrement à deux moments clés de la vie de Duveyrier, le beau travail de Dominique Casajus vient fort heureusement combler cette lacune et nous permet ainsi de mieux comprendre la destinée de celui qui fut durant sept mois « observateur stationné » chez les Touaregs Kel-Ajjer[3]. L’influence du milieu saint-simonien dans lequel Duveyrier fut immergé durant sa jeunesse est indéniable mais D. Casajus relève que son voyage était également inscrit dans le cadre d’une politique impulsée par les autorités coloniales, qui souhaitaient alors établir via le Sahara des relations commerciales avec le Soudan. Restent enfin les doutes qui entourent le livre de référence, Les Touaregs du Nord, que Duveyrier publia à son retour de l’Ajjer. Malade, il eut recours pour l’écrire à l’aide du Dr Warnier. Dès lors, il est bien difficile de faire la part entre ce qui lui revient en propre et ce qui a subi l’influence du fervent défenseur de la cause kabyle. Quoi qu’il en soit, lorsque quelques années plus tard la mission Flatters fut massacrée dans le Sahara, nombreux furent ceux qui, de manière plus ou moins directe, l’accusèrent d’avoir donné une image par trop idyllique des Touaregs. Duveyrier ne renia jamais ses écrits et continua contre vents et marées, jusqu’à sa fin tragique, à défendre ces Touaregs Kel-Ajjer auprès desquels il avait résidé dans sa jeunesse heureuse.

       Il n’en reste pas moins que son œuvre a largement contribué à l’élaboration du stéréotype touareg, sujet de ma propre contribution à ce dossier. Il s’agit pour l’essentiel de préciser et compléter les propos tenus dans un précédent article[4]. Une vision stéréotypée ne surgit pas du néant et s’édifie souvent à partir d’éléments qui lui préexistent. Dans le cas touareg, deux discours me semblent avoir joué un rôle déterminant : celui de la vulgate coloniale qui appréhendait le Maghreb à partir d’oppositions binaires (et notamment le couple arabe-berbère) mais aussi celui qui, depuis plus longtemps encore, s’appliquait aux populations nomades et plus particulièrement aux bédouins du Moyen-Orient. Enfin, faut-il le rappeler, l’analyse de la figure touarègue doit bien évidemment prendre en compte l’usage pratique et les contextes précis dans lesquels il se déploie. Mais j’ai tenu à souligner que le processus de catégorisation relève aussi d’une logique proprement symbolique : en cela, une approche purement utilitariste est insuffisante à en rendre compte.

       Même s’ils ont souvent littéralement monopolisé cette image, les Touaregs ne sont pas les seuls habitants du Sahara et ces derniers ne sont pas tous des nomades. Evoquer les populations sahariennes, c’est envisager les stéréotypes que nous avons forgés sur ces différents groupes, mais c’est aussi analyser les représentations que ces communautés mêmes élaborent sur leurs voisins. Les deux articles suivants s’y attachent. En cela ils contribuent à dévoiler la diversité culturelle et la complexité des relations sociales et/ou inter-ethniques en milieu saharien. Corinne Fortier étudie les modes de vie de deux groupes de la société mauritanienne, les Imraguen et les Nemadi, qui présentent la spécificité de s’être constitués autour d’une activité particulière (respectivement la pêche et la chasse), dans une société maure où jusqu’à une date récente, les pasteurs nomades étaient très largement dominants. Il s’agit dès lors non plus de comprendre le rapport que des sédentaires, en l’occurrence des Occidentaux, entretiennent avec le monde nomade, mais au contraire d’interroger au sein même de l’espace saharien, la manière dont une société majoritairement nomade envisage des pratiques culturelles marginales et dénigre les communautés sédentaires.

       Nicolas Puig nous emmène pour sa part dans le Sud-Ouest tunisien. Les représentations des populations de cette région ont longtemps reposé sur le clivage bédouins/citadins. Dans cette configuration, la stigmatisation des populations nomades était de règle. Aujourd’hui, leur sédentarisation, notamment dans la ville de Tozeur, est quasiment achevée. Cette nouvelle situation qui voit désormais nomades et sédentaires se rapprocher dans une « commune identité citadine » conduit peu à peu à atténuer, voire à réinterpréter, les anciennes oppositions qui ont longtemps servi à appréhender cette région.

       Pour clore ces réflexions consacrées au Sahara, nous retrouvons les Touaregs. Dans son article, Marceau Gast, qui consacre son travail aux populations de l’Ahaggar depuis de nombreuses années, témoigne des importants bouleversements qu’a connus cette région durant les dernières décennies. Les trajets de vie de plusieurs habitants du Sahara algérien permettent d’illustrer de manière particulièrement exemplaire les évolutions sociales, politiques et économiques qui dessinent les contours d’un « monde nouveau ». En contrepoint de l’imagerie touarègue émerge ainsi une réalité qui met à mal les rêves d’exotisme toujours tenaces et si souvent attachés à la perception occidentale du Sahara. Ainsi, de l’analyse de la construction des « figures sahariennes » au XIXème siècle à l’étude de la prégnance de ces représentations dans les sociétés sahariennes contemporaines, c’est bien à déconstruire des configurations qui ont longtemps servi (et souvent servent encore) à penser le Sahara que s’attache ce dossier.

       Deux articles s’ajoutent à ce numéro en marge de la thématique sur les « figures sahariennes ». Patrick Pillon développe à partir d’un long travail sur les récits lignagers l’hypothèse que la Grande Terre de Nouvelle-Calédonie à l’époque pré-coloniale aurait été constituée de deux grands systèmes ou de deux complexes sociologiques, celui « du mont Yöumâ », dans la partie sud, et celui des « Hoot mâ Hwaap » qui s’étendait sur sa partie nord. Au-delà de l’intérêt que suscite pour les spécialistes de la région cette proposition originale et richement documentée, le texte révèle également le cheminement intellectuel d’un chercheur face aux énigmes du terrain et aux lacunes de l’histoire. Mathieu Hilgers pour sa part nous convie à réfléchir sur la nature des échanges qui lient le pharmacien à ses patients/clients. Malades ou consommateurs, que venons-nous bien acheter dans une officine ? Mathieu Hilgers rend compte de l’enquête ethnographique qu’il a menée dans une pharmacie en Belgique : sa description des lieux tout comme le portrait qu’il dresse des principaux acteurs soulignent le paradoxe d’une étrange relation marchande. Enfin, selon une « tradition » désormais bien établie, ce septième numéro d’Ethnologies comparées se clôt par une série de notes de lecture et d’annonces de parution.

 

[1] Cf. Michel Roux, 1996, Le désert de sable. Le Sahara dans l’imaginaire des Français (1900-1994). Paris : L’Harmattan.

[2] Émile Félix Gautier, 1935, La conquête du Sahara. Essai de psychologie politique. Paris : Armand Colin.

[3] Voir également Dominique Casajus, 2003, « Le destin saharien d’un saint-simonien rebelle. Henri Duveyrier chez les Touaregs », Gradhiva, 33 : 11-31.

[4] Cf. Paul Pandolfi, « Les Touaregs et Nous : une relation triangulaire ? », Ethnologies comparées, 2, [http://alor.univ-montp3.fr/cerce/revue.htm].