Lectures, relectures et découvertes N6

N°6  Printemps 2003

OCÉANIE, DÉBUT DE SIÈCLE

 

Comptes rendus

 

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Michel Valière, Ethnographie de la France. Histoire et enjeux contemporains des approches du patrimoine ethnologique, Paris, Armand Colin, collection « Cursus », 2002, 214 p.

       Présenter l’Ethnographie de la France, des précurseurs aux questionnements contemporains, en passant par les fondateurs de son institutionnalisation, voilà qui n’est pas une mince affaire. Que ce programme se double d’une orientation pédagogique qui, ne sacrifiant rien à la complexité des multiples thèmes et recherches présentées, se doit pourtant de les rendre accessibles et l’on comprend le mérite qu’a Michel Valière de s’être attaqué à une telle entreprise. Le pari est largement gagné. Cet ouvrage de la collection « Cursus » (qui décidément livre régulièrement de bonnes surprises) est aussi écrit par quelqu’un de bien placé pour aborder ces thématiques comme le prouve, s’il en était besoin, son parcours professionnel puisque Michel Valière a été successivement ethnologue à la région et à la DRAC de Poitou-Charentes ainsi que chargé de mission au Musée national des arts et traditions populaires.

       Si, face à l’ampleur du thème abordé, toute prétention à une quelconque exhaustivité semble illusoire, cela n’empêche nullement l’auteur de rechercher une exposition représentative de la multiplicité des évolutions, des orientations de recherche, des terrains, des questionnements actuels propres à l’ethnologie de la France. Michel Valière place d’ailleurs son ouvrage plus spécifiquement sous le signe de l’ethnographie, sans s’enfermer à l’excès dans un cloisonnement tripartite allant du concret à l’abstrait (ethnographie, ethnologie, anthropologie) dont on peut se demander s’il garde encore une réelle valeur, même didactique ou classificatoire. Cette orientation ethnographique, attention descriptive, travail de recension et de collection, se couple aussi à une approche — profondément inscrite dans l’histoire même du champ disciplinaire tel que nous le retrace l’auteur — en terme de patrimoine, comme l’évoque le sous-titre de l’ouvrage : Histoire et enjeux contemporains des approches du patrimoine ethnologique.

       La vaste présentation historique à laquelle s’attache Michel Valière part donc des premières attitudes ethnographiques propres aux chroniqueurs et voyageurs des siècles passés, des premières grandes enquêtes menées sous l’égide des institutions républicaines naissantes, autant de sources utilisées aujourd’hui dans la recherche. Loin de se contenter d’un simple historique, Michel Valière introduit aussi en filigrane une analyse des représentations produites ou entretenues par cette ethnographie qui n’en est pas encore une, réalisée par des « notables-enquêteurs » avant tout urbains (p. 25) : celles du paysan, autochtone, homme naturel sur lequel se porte un regard naturaliste, celles d’un prestige des origines qui se révèle dans les travaux menés par l’Académie Celtique. Le paysan devient ainsi l’Autre, avec les représentations polarisées qui s’y attachent encore : un homme arriéré proche de l’animalité ou un homme « authentique » proche de l’Âge d’Or, situé en tous cas hors de la modernité, jusqu’à ce qu’il devienne « exploitant agricole » et avant qu’il ne revendique une condition de « paysan » devenue aujourd’hui symboliquement positive.

       La lecture d’un bon livre nous fait souvent pécher par gourmandise, on en voudrait plus, et l’on pourrait regretter alors qu’une présentation plus précise ne soit pas donnée du mouvement folkloriste dans ses rapports avec certains processus politiques de légitimation du cadre national comme avec divers régionalismes, des rapports (équivoques) des folkloristes avec le milieu scientifique ou universitaire. Mais l’auteur nous en apprend déjà beaucoup, exposant non seulement les points importants et marquants (de la « Société des Antiquaires de l’Ouest », société savante parmi d’autres, à une présentation de la vie et de l’œuvre d’Arnold Van Gennep, en passant par le célèbre Barzaz-Breiz de La Villemarqué) mais aussi des aspects plus spécifiques : les Contes Balzatois de Jean Condat (1871), autant imaginés que puisés au fond commun de l’oralité, les collectes de chants populaires menées par Jean Poueigh dans les Pyrénées (1923). Il ne manque pas non plus de souligner le lien entre ethnographie et muséographie, entre les campagnes de collection et de recension et la prise en compte de la valeur patrimoniale de ce qui est ainsi conservé. La mise en place du Musée des arts et traditions populaires, grâce à la ténacité de l’équipe Paul Rivet-Georges-Henri Rivière, est ainsi brièvement retracée.

       Développant son exposition des multiples thèmes d’études propres à l’ethnographie de la France, l’auteur consacre un chapitre au patrimoine linguistique, abordant sous un angle historique les rapports moins unilatéraux qu’on ne le croit parfois entre langue nationale et langues régionales, des questions de méthode d’enquête comme des aspects contemporains de la littérature orale, ces rumeurs, sortes de nouvelles légendes urbaines (Jean-Bruno Renard, Rumeurs et légendes urbaines, Paris, PUF, 1999).

       Michel Valière axe ensuite son travail sur la présentation plus détaillée de certains grands thèmes de recherche (entre autres et sans pouvoir s’y attarder : la fête, du carnaval à la « teuf » ; le sport, de la « kora », ancien jeu de balle villageois, au football ou au Tour de France ; les musiques et danses traditionnelles ; l’ethnologie religieuse à partir des travaux de Jeanne Andlauer) et de différents terrains : monographie de communes et autres grandes enquêtes collectives comme celles menées à Plozévet ou dans l’Aubrac, terrains « exotiques » du territoire français (la Réunion). On voit l’ampleur que prend une ethnologie libérée de ses attaches par trop « folklorisantes » et qui profite aussi d’une redéfinition du champ disciplinaire.

       En abordant la question des usages sociaux de l’ethnologie de la France, l’auteur développe plusieurs points où se lient le patrimoine et une muséographie conçue comme espace de médiation entre la recherche et ses publics : écomusées, musées thématiques prenant en compte le patrimoine ethnologique se développent depuis une trentaine d’années, en devenant non seulement des lieux de conservation, de présentation mais aussi d’impulsion pour la recherche. Si l’institutionnalisation de l’intérêt porté au patrimoine ethnologique (création de la Mission du Patrimoine Ethnologique en 1980, installation des conseillers régionaux à l’ethnologie au sein des DRAC un peu plus tard) correspond aussi à une demande sociale, expression d’un air du temps où le renouveau des traditions et le patrimoine font florès, s’imposent également quelques questions, envisagées par l’auteur, quant à la place ambiguë d’ethnologues impliqués dans des processus de relance ou de revitalisation d’activités « traditionnelles », de légitimation d’identités collectives dont on sait bien qu’elles peuvent être produites, inventées — sans être pour autant fictives. Revenant à cette recherche d’une diffusion de l’ethnologie vers l’extérieur, Michel Valière consacre une page au Bistrot des Ethnologues, initiative à succès de l’ARCE à Montpellier. L’ouvrage se clôt sur un chapitre largement consacré aux redéfinitions identitaires localistes ; la valorisation du patrimoine, d’une mémoire collective, de tous ces éléments qui fonctionnent comme marqueurs identitaires sert alors souvent à manifester et fonder une ethnicité, essence d’une communauté et de son territoire, dans cette « France de Pays » (p. 173).

       Michel Valière ne peut finalement que constater le chemin parcouru : sans jamais pouvoir renier ce sur quoi elle s’est construite, toute science se doit pourtant de lutter contre elle-même. Dégagée d’un « folklorisme » excessif, d’une tendance au choix d’objets de recherche correspondant dans l’hexagone à ce qu’on allait chercher dans le lointain, l’ethnographie de la France reste bien sûr « inséparable de son usage social » comme le note l’auteur (p. 184) mais aussi, grâce aux multiples organismes et institutions qui la promeuvent, un champ de recherche fructueux pour de nombreux jeunes chercheurs. Les très nombreux travaux cités, le glossaire en fin d’ouvrage feront sans doute de ce livre un outil intéressant pour ceux qui désireraient s’orienter dans cette voie.

(Arnauld Chandivert)

 

 

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Yves Delaporte, Les sourds c’est comme ça. Ethnologie de la surdimutité, Paris, éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, Mission du Patrimoine ethnologique, collection « Ethnologie de la France », Paris, 2002, 398 p.

       Dans ce livre d’ethnologie du proche, Yves Delaporte dévoile un pan de la société dont la plupart d’entre nous ignorons tout ou presque : le monde des sourds, vis-à-vis desquels la stigmatisation, si elle n’est plus ce qu’elle fut, n’en a pas pour autant disparu. Pendant sept ans, l’auteur a fréquenté assidûment un groupe de sourds ; il l’a pénétré comme le font les ethnologues, apprenant évidemment leur langue, et c’est le résultat de ses travaux qu’il nous livre ici. Ce faisant, et en exagérant à peine, Y. Delaporte met fin à l’exclusive des médecins et psychologues qui jusqu’ici étaient pratiquement les seuls à s’intéresser aux sourds.

       La langue singulière des signes est explorée dans ses multiples aspects, des plaisanteries aux « jeux de signes » et jusqu’à la place prépondérante du regard dans la communication. Cette langue peut exprimer l’abstraction, contrairement aux idées reçues. Cela n’empêche pas un langage parfois très direct dans les registres où les entendants sont, au contraire, discrets. L’intérêt porté ici à la langue provient du fait que « c’est d’abord par la langue que se définit tout groupe humain » (p. 309). Le signe « entendant » est un ethnonyme, nous dit l’auteur (p. 52). « Il y a chez les sourds une conception de ce qu’ils sont que l’on ne peut baptiser autrement qu’ethnique », écrit-il (p. 69). En conséquence, il n’y a pas une norme, mais deux, celle des entendants et celle des sourds.

       Y. Delaporte aborde donc son objet d’abord par le biais de la langue des signes qu’il travaille tout au long de l’ouvrage et dont il nous donne des clés ; on reconnaît bien ici le féru de sémiologie. Une culture se reconnaît en premier lieu par sa langue, se plaît-il à souligner à plusieurs reprises, donc les sourds forment une culture, et c’est là la transmutation d’une déficience en culture, même si on a, pendant fort longtemps, interdit aux sourds l’usage de leur langue (les plus répressives en l’occurrence ayant été les écoles tenues par des religieuses catholiques). L’idée qui surprendra le lecteur non averti, c’est qu’il ne s’agirait pas là d’une pathologie, mais d’une culture. Les conséquences de cette assertion sont importantes, puisque cela débouche sur le rejet des implantations cochléaires. L’opposition des sourds à cette pratique chirurgicale est reprise par l’auteur qui affirme que « tous » les sourds sont farouchement opposés à cette implantation que « beaucoup assimilent à un ethnocide ». Cette hostilité, répétée à de nombreuses pages, serait due au fait qu’elle ne donnerait pas d’amélioration notable sur le plan de l’audition. Toutefois, le refus de l’implantation s’enracine également dans la crainte de leur éviction de la « culture des sourds », puisque s’ils se mettaient à entendre, les ex-sourds s’excluraient de fait de leur culture. On peut s’interroger sur le caractère quelque peu contradictoire de l’argument puisque, ou bien l’implant ne donne rien et cela ne saurait isoler le sujet de sa culture sourde, ou bien au contraire, l’opération écarte les sourds en les faisant entendre et cela est une amélioration de leur audition. Les termes « d’horreur », mais aussi « d’ethnocide », et même « d’épuration ethnique », sont utilisés par les sourds pour désigner l’implantation cochléaire. Qui plus est, ce n’est pas seulement cette intervention médicale qui est rejetée, mais la médicalisation de la surdité en général (p. 126). L’auteur est confronté à l’ethnologie du proche et aux difficultés, pour le lecteur, qu’il y a à se départir du sens commun, et c’est pourquoi ce dernier aurait été plus facilement convaincu s’il avait trouvé quelques éléments d’objectivation, car Y. Delaporte parle bien d’une « unanimité des sourds » sur cette question (p. 98). A la lecture de certains passages, on a l’impression d’un manque de regard critique sur les informations collectées. Ainsi en est-il de l’histoire d’un sourd, rapportée dans l’ouvrage, qui a obtenu un brevet de pilote privé aux U.S.A. alors qu’on le lui a refusé en France. L’auteur est choqué par ce refus et considère qu’il s’agit là d’un mépris, à tout le moins d’une incompréhension, puisque, écrit-il, « les deux tiers des aérodromes français sont dépourvus de tours de contrôle, excluant toute liaison radio, le pilotage se faisant à vue » (p. 91). Or, j’ignore comment cela se passe aux U.S.A. sur le plan aéronautique, mais en France, hors des zones contrôlées, et pas seulement hors des tours de contrôle, les pilotes pratiquent l’auto-information très codifiée. Ne pas entendre un pilote qui arrive à 300 kilomètres/heure, ou celui qui fait de l’acrobatie au-dessus de la piste sur laquelle on envisage d’atterrir, serait extrêmement dangereux. Autre exemple, les médecins qui refusent d’écrire ce qu’ils ont à dire à leurs patients sourds, parce que cela leur ferait perdre du temps (p. 94). Regrettons là encore un manque d’objectivation par la présentation de données qui n’auraient fait que renforcer la démonstration, car on s’interroge sur la proportion de ces médecins.

       Y. Delaporte définit le groupe qu’il étudie « d’ethnique ». Passé le moment légitime de surprise, sa démonstration est pertinente et bouscule avec raison le sens commun, mais ce qui peut poser problème, c’est l’accent parfois culturaliste du texte qui présente les sourds en terme de culture alors que les aspects sociaux sont peu explorés. Car enfin, on peut bien être sourd et fille d’ouvrier, ou fils de banquier, pour ne prendre que cet exemple restreint, et les représentations du monde autant que les pratiques doivent être, à tout le moins en partie, différentes. Toutefois et malgré cette réserve, l’auteur aborde le problème de la formation, l’insuffisance des filières spécialisées proposées par les écoles, les difficultés pour les sourds dans le domaine du travail … et pas seulement en ce domaine, car pour les sourds tout semble difficile dans la vie quotidienne. En effet, les incidents mineurs pour les entendants peuvent devenir pour eux catastrophiques, et la tragique actualité donne hélas raison ici à Y. Delaporte, avec ces enfants sourds, carbonisés dans un pensionnat parce que le signal d’alerte incendie était seulement sonore (!) et qu’ils ne l’ont évidemment pas entendu. Être sourd, c’est être condamné à vivre dans un monde qui ne comprend pas les sourds.

       Souhaitons que le livre d’Yves Delaporte soit lu largement pour déciller le plus grand nombre sur un monde trop peu connu. En outre, ce livre montre tout l’intérêt d’une ethnologie du proche. 

(Maurice Duval)

 

 

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Liliane Kuczynski, Les marabouts africains à Paris, Paris, CNRS Éditions, 2003, 440 p.

       Liliane Kuczynski est chargée de recherche au CNRS (Laboratoire d’anthropologie urbaine), et poursuit actuellement des recherches sur les fêtes musulmanes en milieu maraboutique sénégalais, et sur l’islam dans la Caraïbe francophone. Elle nous livre avec cet ouvrage, issu de sa thèse de doctorat en ethnologie, les résultats d’une minutieuse enquête effectuée entre 1985 et 1995, qui met en question le maraboutage africain en milieu urbain parisien. Objet relevant d’une ethnologie du proche, elle soulève ici des problèmes très actuels relatifs à un terrain non exotique, où la neutralité ne va pas de soi, et où les termes de l’échange, entre l’enquêteur et l’enquêté, sont parfois inversés, précise-t-elle.

       Constatant la présence des marabouts dans « le folklore parisien », elle s’est demandée en quoi ils étaient un phénomène de la société parisienne actuelle, et ce qu’ils révélaient sur celle-ci. Activité profondément ancrée dans les pratiques sociales en Afrique de l’Ouest, elle s’est demandé ce qu’il en était en France. Ainsi, dans une première partie, elle décrit leur venue et leur existence à Paris, en effectuant un retour historique et épistémologique, rendu nécessaire par la référence à la norme des marabouts en Afrique, faite par les acteurs eux-mêmes. Dans une seconde partie, elle explore la connaissance maraboutique et ses pratiques, dans une perspective dynamique. Enfin, dans une troisième et dernière partie, elle étudie les différents rôles des marabouts, et les relations qu’ils entretiennent avec leurs clients.

       A travers les récits coloniaux des voyageurs, puis les textes littéraires consacrés à la figure du marabout en Afrique de l’Ouest, Liliane Kuczynski tente, dans un premier temps, de dresser le portrait de ce personnage complexe, aux définitions et rôles multiples. Attestée dès le début du XXème siècle, la présence du marabout africain à Paris s’inscrit dans le cadre d’une immigration d’Afrique de l’Ouest. L’accroissement de leur nombre et de leur visibilité dans les années quatre-vingt, selon des modes de venue et de présence variable, lui semble lié à leur statut juridique, puisque leur existence, reconnue par l’administration française, leur permet d’obtenir une carte de séjour temporaire renouvelable. Classés parmi les professions libérales, au même titre que les médecins et les voyants, les marabouts empruntent aux premiers l’agencement de l’espace professionnel et le vocabulaire médical, et aux seconds les techniques de visibilité.

       Liliane Kuczynski soulève ici des questions relatives au statut des marabouts, à travers des regards croisés : regard des clients, de l’administration et des médias, regard des acteurs eux-mêmes sur la société française. Ceux-ci révèlent un paradoxe : considérés en marge de la société, ils sont pourtant au cœur des préoccupations les plus contemporaines. De plus, replaçant le maraboutage dans le contexte plus général du marché de la divination, par comparaison avec la voyance, elle montre comment les marabouts ont trouvé leur place dans ce marché, mettant ainsi en évidence les tensions et les failles de la société contemporaine.

       La diversité des modes d’acquisition des connaissances des marabouts parisiens, allant de la circulation du savoir entre pairs parisiens à la formation en Afrique, en passant par une série d’emprunts hors des limites théoriques, montre une tendance au « grappillage individuel » spécifique au contexte français, et une démarche pragmatique adaptée à la dynamique sociale.

       La pratique maraboutique est divisée en plusieurs étapes. La première est la séance divinatoire, qui met en présence le marabout et son client. Les questions posées par ce dernier relèvent, d’une manière générale, des thèmes de l’amour, de la chance, et du travail. La divination est d’abord descriptive : le marabout décèle la cause de l’infortune. Puis il donne des indications pour l’action à mettre en œuvre. Celle-ci correspond à la deuxième étape de l’intervention du marabout, appelée « travail », qui consiste d’une part à détruire le mal, et d’autre part à rendre la situation favorable, traitant ainsi l’infortune. Le marabout exécute ensuite différents gestes divinatoires, utilisant des écrits et objets, qu’il fabrique selon une organisation symbolique particulière, et délivre à son client, accompagnés de prescriptions. Cette remise des « médicaments » constitue la troisième et dernière étape du « travail ». Liliane Kuczynski dégage habilement les grands principes de la consultation divinatoire ainsi décrite. D’un enjeu cosmologique en contexte africain, le maraboutage parisien lui apparaît investi d’un sens pragmatique. L’efficacité recherchée par le client, qui n’est qu’exécutant, ne repose plus sur l’adhésion de celui-ci à l’organisation symbolique, dont est responsable le marabout, mais sur le respect de la mise en scène rituelle.

       Un bref aperçu sociologique nous apprend que les consultants sont surtout des antillais, mais aussi des turcs, maghrébins, portugais et français, de toutes les couches sociales, avec une proportion non négligeable de jeunes femmes. Tous ont en commun l’intensité individuelle de leurs problèmes. Liliane Kuczynski montre comment les marabouts utilisent l’attraction que les secteurs de l’occultisme, et des parasciences, exercent sur les consultants français, en recherche de dépaysement culturel, et de dépassement des normes. Ils retrouvent chez le marabout des références communes ou semblables, mais celui-ci leur offre surtout une voie pour résoudre la cause de l’infortune, qui satisfait leur recherche d’efficacité. Les marabouts construisent ainsi leur réputation grâce à de nouvelles stratégies, propres au contexte parisien — dont la publicité. Leur succès est une preuve de plus de leur insertion dans la modernité urbaine.

       Les marabouts parisiens sont confrontés à des difficultés singulières, comme la conception du temps et le rapport à l’argent de la clientèle locale, qui provoquent des conflits et amènent à des ajustements réciproques. Les rôles qu’ils jouent auprès de leurs clients sont divers : conseiller, guide spirituel et moral, médiateur, le marabout tend à restituer au consultant une conduite sociale acceptable.

       Premier ouvrage de synthèse sur la question du maraboutage en contexte urbain parisien, le travail de Liliane Kuczynski, adoptant le point de vue de l’anthropologie urbaine, s’inscrit dans la droite ligne des évolutions les plus récentes dans ce domaine de la recherche.

       En effet, loin de se limiter à la singularité de son objet ou de le considérer comme un isolat culturel, elle met en évidence une réalité sociale caractérisée par une série d’ajustements et d’emprunts, de ré-interprétations des valeurs et des pratiques africaines imbriquées à des éléments nouveaux propres au contexte parisien, qui produisent des formes et significations nouvelles. Par un va et vient constant entre ce contexte urbain — qui est aussi celui du marché de la voyance, et d’une clientèle diversifiée — et le contexte africain, dont sont issus les acteurs, l’auteur montre comment ceux-ci ont construit une stratégie de remodelage de leurs pratiques, relevant de cette transposition du mode d’être du marabout africain dans ce nouveau contexte. Mettant en question ce travail d’emprunt et d’ajustement, qui se fait à la fois au niveau des connaissances acquises et des pratiques mises en œuvre, du code symbolique utilisé et du vocabulaire employé, elle conclut que ce « bricolage symbolique » est tactique, qu’il relève plus de superpositions, de juxtapositions et d’alternance — qui lui paraissent maîtrisées par les acteurs — que de syncrétisme. Cette adaptation réussie est un bel exemple du dépassement des contradictions pouvant exister entre tradition et modernité, puisqu’elle lui permet d’avancer l’hypothèse qu’il n’y a pas abandon d’une pratique au profit d’une autre, ni fusion, ni syncrétisme, mais va et vient, chevauchement sans heurt.

       Liliane Kuczynski conclut que les aménagements effectués par les marabouts parisiens leur ont permis d’être en résonance avec les aspirations les plus contemporaines, de s’insérer dans la modernité urbaine et dans sa dynamique sociale, en s’ajustant au contexte, aux personnes et aux cultures, tout en conservant une originalité par rapport aux autres modes de divination disponibles. Pour comprendre le succès parisien des marabouts, elle a souhaité dépasser l’explication classique relative à la crise des valeurs et à la quête de sens, caractéristiques des sociétés modernes — vision qu’elle estime insuffisante et trop réductrice. Selon elle, c’est ce remodelage du champ parisien des recours, qui, lié à une conjoncture historique favorable, et une originalité des façons de faire, explique la valeur prise par cette pratique.

       Ce bricolage des identités et des pratiques mis en évidence par cette recherche, témoigne, selon l’auteur, du caractère non-monolithique des cultures, et de la tension entre divers systèmes explicatifs. Son étude démontre que la culture n’est pas une réalité en soi, qu’on ne peut isoler les faits culturels des faits sociaux — objection faite au culturalisme — et s’inscrit ainsi dans une anthropologie dynamique des faits contemporains.

       Au-delà d’une simple étude exhaustive du phénomène, elle remet également en question les hypothèses — dont celles de Marc Augé — selon lesquelles l’imbrication des recours, liée au pragmatisme des consultants, est une particularité des polythéismes africains et des religions paysannes. Loin d’être pour autant une particularité du maraboutage parisien, Liliane Kuczynski montre ici brillamment comment cette mise en valeur de l’efficacité pratique est aussi une caractéristique des sociétés urbaines occidentales.

(Céline Bibert)