Imaginaire colonial et littérature. Jules Verne chez les Touaregs. Paul Pandolfi

N°5 Automne 2002

PASSÉS RECOMPOSÉS

Paul Pandolfi

 

     Le dernier manuscrit que Jules Verne confie en octobre 1904 à son éditeur Hetzel ne figure pas parmi ses romans les plus célèbres. Aujourd'hui encore, hormis quelques spécialistes, peu de personnes ont lu L'invasion de la mer. C'est pourtant sous ce titre qu'à partir de janvier 1905 est paru sous forme de feuilletons illustrés dans Le Magasin d'Éducation et de Récréation, périodique des éditions Hetzel destiné à la jeunesse, le dernier roman publié par Verne de son vivant[1].

        Dans nombre de ses œuvres, Verne imagine des réalisations humaines à venir, des exploits techniques rendus plausibles par les progrès scientifiques de son époque. De la fusée (De la terre à la lune) au sous-marin (Vingt Mille lieues sous la mer) cet auteur apparaît alors dans l'imagerie commune comme un visionnaire scientifique[2], comme celui qui « rend perpétuellement l'irréel croyable » (Butor 1971). Rien de tel ici. Verne se contente en effet de reprendre comme toile de fond de son roman un projet qui, en cette fin du XIXème siècle, a bel et bien passionné nombre de scientifiques et de politiciens français. Dans un contexte idéologique où se mêlent confiance totale dans le progrès technique et exaltation de la mission « civilisatrice » du colonialisme français, il s'agissait ni plus ni moins que d'installer (ou plus exactement rétablir) dans le sud de la Tunisie et de l'Algérie une mer intérieure communiquant par le golfe de Gabès avec la Méditerranée. A ce projet de « mer saharienne » reste attaché un nom, celui du colonel Roudaire.

 

Le projet Roudaire

        Roudaire est issu d'une famille de petits notables provinciaux[3]. Épris de sciences naturelles, son père — après avoir suivi à Paris l'enseignement de Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire — entreprit diverses recherches agronomiques à Guéret, ville où il se vit également confier la direction du musée local.

        Né en 1836, E. F. Roudaire intégra l'école militaire de Saint-Cyr à l'âge de 18 ans puis l'École d'État-major. De 1864 à 1869, lors d'un premier séjour algérien, il participa sur le terrain aux travaux nécessaires à l'élaboration d'une carte d'état-major. Après la guerre de 1870-71, il retourna en Algérie pour participer à de nouveaux travaux cartographiques. C'est là, qu'en 1872-73, se situe le tournant capital de sa vie. Chargé de nivellements géodésiques dans la région de Biskra, il formule alors l'hypothèse d'une mer saharienne qui aurait recouvert une grande partie du nord Sahara depuis le sud des Aurès jusqu'au golfe de Gabès. Les « restes » de cette mer étant, selon lui, les chotts qui occupent cette région. Soit d'est en ouest : chott Melghir, chott el Gharsa, chott el Jerid et chott el Fejd[4].

        Pour vérifier et conforter cette hypothèse, Roudaire appuyé par un certain nombre de politiciens[5], de scientifiques et surtout par F. de Lesseps (Charles-Roux et Goby 1957) obtient de mener plusieurs missions en Algérie et en Tunisie. A l'appui de sa thèse il développe des arguments d'ordre scientifique :

        - présence en ces régions d'importantes concentrations salines formant des croûtes ou, quand il y a de l'eau, des boues salées ;
        - découverte dans les mêmes régions de coquillages de type cardium (notamment de Cardium glaucum) formant de véritables amas coquilliers autour des chotts et dans nombre de sebkhas ;
        - enfin et surtout l'altimétrie négative de nombreux points situés dans certains des chotts de cette région nord saharienne.

        Roudaire et ses défenseurs firent également appel aux témoignages des anciens. Le fameux lacus ou palus Tritonis mentionné par de nombreux auteurs tels Scyllax, Ptolémée, Pomponius Mêla et Hérodote n'était autre selon eux que cette « mer saharienne » aujourd'hui disparue. Dans nombre de ses écrits, Roudaire prend appui sur ces « témoignages » illustres pour conforter son hypothèse[6]. En se basant notamment sur les enquêtes de Ch. Tissot, il fera également référence aux traditions locales qui selon lui « ... s'accordent toutes à affirmer que la mer arrivait autrefois jusqu'à Nefta et que le chott était un vaste bassin, complètement inondé, navigable et en communication avec le golfe de Gabès » (1877 : 57).

        Avant Roudaire, bien d'autres avaient émis cette hypothèse d'une mer saharienne. Dès le XVIIIème siècle, l'anglais Shaw avançait que la zone des chotts correspondait au lac Triton des Anciens. Par la suite, avec l'arrivée française dans cette région (prise de Biskra en 1844) et la découverte que le chott Melrir est situé au-dessous du niveau de la mer, cette thèse sera défendue par nombre de « spécialistes » : Virlet d'Aoust, Dubocq, Carette ... (voir Broc 1987 : 325).

        Ainsi, dès 1864, au retour d'un périple dans le sud algérien et tunisien, C. Martins écrit :

« Des chotts ou lacs salés, dont le niveau est plus bas de quelques mètres que celui de la Méditerranée, sont les restes de cette mer intérieure. [...] Le dernier de ces chotts, l'immense lac Fejej, s'arrête à 16 kilomètres seulement de la mer : que cet isthme se rompe, et le Sahara redevient une mer, une Baltique de la Méditerranée » (1864 : 314).

        Roudaire reste cependant celui qui a popularisé cette thèse et surtout qui en a tiré un projet hardi : celui du rétablissement par l'homme de cette mer saharienne. Roudaire partageait avec nombre de ses contemporains l'idée que l'homme se devait de transformer la nature pour le plus grand bien de l'humanité. Le thème — cher aux socialistes utopiques et aux saint-simoniens — d'armées industrielles apportant aux indigènes les bienfaits de la civilisation se conjuguait avec celui de la grandeur nationale dans un contexte dominé par la rivalité franco-anglaise. Aussi l'existence « démontrée » d'une ancienne mer saharienne ne pouvait-elle être une simple découverte sans répercussions pratiques. Si mer il y avait eu en ces régions aujourd'hui désolées, mer il pourrait y avoir de nouveau dans un avenir proche. Le titre donné par Roudaire à un de ces articles est sur ce point significatif : « Réponse à la Note précédente de M.C. Houyvet, sur le projet de rétablissement d'une mer intérieure en Algérie ».

        L'existence supposée d'une mer intérieure justifiait ainsi le projet futuriste de Roudaire : rétablir une mer intérieure qui permettrait de redonner vie et prospérité à ces régions estimées alors en marge de la marche triomphale du progrès[7]. Pour mener à bien cette transformation, Roudaire et ses partisans proposaient de percer le seuil de Gabès et deux autres seuils secondaires afin d'amener l'eau marine dans la région des chotts. En une époque de grands travaux où rien ne semblait devoir arrêter la transformation de la nature et le progrès technologique, il y avait là de quoi enflammer l'opinion. Partisans et adversaires débattirent longuement mais finalement le projet Roudaire ne vit pas le moindre début d'exécution. Quand, en 1905, Jules Verne l'utilise comme trame principale de son roman il n'est plus d'actualité depuis plusieurs années déjà. Mais, l'auteur de Vingt Mille lieues sous les mers ne pouvait se désintéresser d'un projet qui par bien des points se trouvait en parfaite concordance avec son univers romanesque[8].

        Dès juillet 1876, il a vraisemblablement pris connaissance de l'audacieux projet de Roudaire. A cette date, dans le Musée des familles, magasine auquel collaborait Jules Verne, un article intitulé « Grandes entreprises, création d'une mer intérieure en Algérie » précisait en effet :

« Ramener l'eau de mer dans les chotts et reconstituer cette espèce de mer intérieure qui établirait des relations faciles avec l'intérieur de nos provinces d'Afrique en même temps qu'elle modifierait le climat, tel est le projet conçu par M. Roudaire ».

        Et, dans Hector Servadac, livre publié cette même année 1876, Verne fait une première allusion à l'ambition de Roudaire[9] : 

« La nouvelle mer saharienne avait été créée, grâce à l'influence française. Cette grande œuvre, simple restitution de ce vaste bassin du Triton sur lequel fut jeté le vaisseau des Argonautes, avait changé avantageusement les conditions climatiques de la contrée, et monopolisé au profit de la France tout le trafic entre le Soudan et l'Europe » ( Verne 1876 : 101).

 

L'invasion de la mer

         Dans son ouvrage, Verne remet donc en scène le rêve d'une mer saharienne. Tout au long de ce roman, nombreuses sont les références à la réalité historique du projet Roudaire. Le nom de ce dernier est d'ailleurs plusieurs fois cité tout comme celui de ses partisans et protecteurs les plus célèbres (Freycinet et de Lesseps notamment) mais aussi de ses détracteurs tel Pomel, sénateur d'Oran, ou l'ingénieur des mines Rocard. L'historique du projet Roudaire est parfaitement exposé dans le chapitre 4 intitulé « La mer saharienne ». Un des principaux personnages du roman M. de Schaller y donne une conférence au Casino de Gabès. Il y expose de manière détaillée ce que fut le projet Roudaire, quels appuis enthousiastes il trouva mais aussi les nombreuses réactions négatives qu'il suscita. Très rapidement cependant la veine romanesque supplante la réalité historique. Jules Verne imagine en effet qu'en 1904 « ... des ingénieurs et des capitalistes étrangers reprirent ses projets et fondèrent une société qui, sous le nom de Compagnie franco-étrangère, s'organisa pour commencer les travaux et les mener rapidement à bonne fin, pour le bien de la Tunisie et, par contrecoup, de la prospérité algérienne » (1978a : 60). Suite à des déboires divers, cette entreprise fut interrompue et ce malgré les nombreux et importants travaux qui avaient déjà été entrepris. Le roman de Jules Verne commence alors même que le projet est cette fois-ci repris par des Français. M. de Schaller est justement l'ingénieur chargé de constater sur le terrain ce qui a déjà été fait et ce qui reste à faire pour que la mer saharienne puisse devenir réalité[10]. A cet effet, il entreprend sous bonne escorte militaire une tournée de travail dans la région des chotts.

        Entrent alors en scène les oubliés de l'histoire : les populations indigènes résidant dans cette région[11]. Verne, bien loin de l'image stéréotypée dont il est souvent affublé, ne se contente donc pas de romancer la lutte de l'homme transformant grâce à sa science une nature hostile. En introduisant l'opposition des populations à une entreprise coloniale il place son récit dans une problématique bien plus moderne : celle de la dénonciation — à peine voilée — d'une entreprise conduite au mépris des aspirations de ceux à qui elle est censée apporter un progrès bénéfique.

        Mais ici surgit un autre problème puisque cette opposition de la population autochtone au projet de mer saharienne se manifeste dans le roman par une rébellion touarègue. Or, et nul doute que Verne le savait parfaitement, les Touaregs ne résidaient pas dans la région où est supposée se passer l'action du roman[12]. Aussi Jules Verne est-il contraint à inventer tout un pan d'histoire pour accréditer cette présence touarègue dans le sud-tunisien. Après avoir correctement délimité le pays touareg (« entre le Touât, cette vaste oasis saharienne située à cinq cents kilomètres au sud-est du Maroc, Tombouctou au midi, le Niger à l'ouest et le Fezzan à l'est »), il précise « qu'à l'époque où se passe cette histoire, ils [les Touaregs] avaient dû se déplacer vers les régions plus orientales du Sahara [...] et venir se cantonner dans les oasis autour des chotts » (1978a : 29).

        Il y a là un glissement particulièrement significatif dû, selon nous, à la vision qui, dès cette époque, domine toute approche du Sahara et de ses habitants. Quand il s'agit de présenter des populations nomades et qui plus est, comme cela est le cas chez Verne, sous un jour somme toute sympathique, un seul nom s'impose : celui des Touaregs. Peu importe dès lors que l'extrême sud tunisien, région dans laquelle est située l'action du roman, ne soit pas une zone d'habitat touareg. L'image des « hommes bleus » est déjà trop solidement ancrée dans l'imaginaire français pour que des nomades sahariens puissent être autres que des Touaregs.

        On y ajoutera d'ailleurs un trait déjà présent chez Jules Verne et qui ira en s'accentuant dans les premières décennies du XXème siècle : si les Touaregs éclipsent, dans la plupart des cas, tous les autres habitants (nomades ou sédentaires) du Sahara, parmi les Touaregs un groupe spécifique, celui des Kel-Ahaggar, est particulièrement privilégié[13]. Au point que très vite une série de substitutions se met en place : habitants du Sahara = nomades = Touaregs = Kel-Ahaggar.

        A ce point central vient se surajouter un trait propre à l'appréhension de l'extrême sud-tunisien. Sur cette région en effet, comme l'ont montré Albergoni et Pouillon (1976), s'était construite une représentation où dominent deux couples pensés comme antinomiques : berbères/arabes et sédentaires/nomades. Proposition récurrente de la vulgate qui se construit en cette seconde partie du XIXème siècle : l'extrême sud-tunisien dans sa partie montagneuse serait une région essentiellement berbère. D'où du même coup chez la plupart des observateurs de cette époque une concentration de l'intérêt et des recherches « ... sur une zone particulière de pays, celle de la montagne, plus riche en témoignages d'une berbérité réelle ou supposée... » (Albergoni et Pouillon 1976 : 351). De manière fort schématique se mettent alors en place les équations suivantes :

        berbère = agriculteur sédentaire = montagnard
        arabe = pasteur nomade = habitant des plaines

        Or, pour les besoins même de son récit, Verne a besoin de nomades berbères. Les agents de la rébellion contre le projet de mer saharienne doivent cumuler et la mobilité propre aux nomades et l'esprit d'indépendance attribué aux Berbères. Les trop fameuses oppositions nomades/sédentaires et berbères/arabes sont en effet opérantes dans le texte de Verne comme le démontrent plusieurs notations significatives. Si l'auteur précise en plusieurs endroits que le projet de mer saharienne portera préjudice tant aux sédentaires qu'aux nomades, il n'en reste pas moins que ce sont ces derniers qui se retrouvent en première ligne du combat :

« Le capitaine Hardigan demanda alors :
-Est-ce que cette opposition ne vient pas plutôt des nomades que des sédentaires ?
-Assurément, répondit le commandant, car la vie de ces nomades ne pourra plus être ce qu'elle a été jusqu'ici ... » (Verne 1978a : 96).

        Quant à l'opposition arabes/berbères, elle apparaît elle aussi en plusieurs passages (cf. 1978a : 81) et l'état d'hostilité entre Touaregs et populations arabes y est présenté comme un état de fait (ibid. : 137). Dès lors le recours aux Touaregs s'impose et ce d'autant plus qu'il permet à Jules Verne de broder sur le stéréotype propre à cette population.

 

Les Touaregs survolés

        Jules Verne qui hors de ses œuvres de fiction a écrit en 1878 une Histoire des grands voyages et des grands voyageurs est bien informé des nombreuses missions d'exploration qui en cette seconde moitié du XIXème ont pénétré avec plus ou moins de succès au Sahara. Verne lisait énormément et plus particulièrement des textes géographiques. Cette véritable boulimie de savoir et de documentation était chez lui un préalable à la création romanesque (voir Compère 1996 : 58, Chesneaux 1982 : 27 et Nordman 1996 : 188). En 1865 Verne devient membre de la Société de Géographie. Durant toute la période parisienne de sa vie, il sera assidu aux séances de la Société et y présentera plusieurs communications. Il fera même partie de la Commission centrale de la Société et ce jusqu'en 1871, date de son installation à Amiens. « La Société offre à ce Nantais qui avait relativement peu voyagé, des voyages ‘par procuration’ [...] surtout, elle [lui] offre une énorme documentation » (Lejeune 1993 : 121). Jusqu'à la fin de sa vie, Verne sera en effet un lecteur assidu du Bulletin de la Société de Géographie, de la revue Le Tour du Monde et de divers bulletins édités par des sociétés de géographie françaises ou étrangères[14]. C'est au final une énorme masse de renseignements qui est ainsi mise à sa disposition. « Tout lui était bon car tout pouvait servir un jour : récits de traversée maritime, d'exploration terrestre, de descente d'un fleuve, étude d'une plante, d'une peuplade, d'un équipement d'explorateur, statistiques sur un pays, projet ‘saint-simonien’ de chemin de fer ou de canal ... Masse qu'il note et classe, puis utilise, souvent longtemps après la parution » (ibid. : 122). Dès 1862 dans Cinq semaines en ballon il est fait référence aux explorateurs les plus célèbres du Sahara : Clapperton, Laing, Caillé, Duveyrier, Richardson, Hornemann... et surtout Barth. Tous ces noms sont cités dans les premières pages du roman[15] mais quand il s'agit de mieux définir le projet du docteur Ferguson deux expéditions servent alors de référence « [...] celle du docteur Barth en 1849, celle des lieutenants Burton et Speke en 1858 » et Jules Verne prend alors soin de présenter à son lecteur le « hardi voyage de Barth » (1978a : 24-26). C'est chez ce dernier que Verne a trouvé les éléments qui lui permirent de proposer une première description quelque peu romancée du massif de l'Aïr. Le monumental ouvrage dans lequel l'explorateur allemand rendit compte de son long périple africain (1845-1847) est paru simultanément en anglais et en allemand en 1857. Par la suite, en 1863, une traduction fort incomplète parut en langue française. Mais dès 1860 une version abrégée était publiée dans la revue Le Tour du Monde et c'est très certainement ce texte qui fut utilisé par Jules Verne pour Cinq semaines en ballon.

        Comme l'a relevé E. Bernus (1989 : 546), Jules Verne — outre quelques inexactitudes notoires — fait de l'Aïr un paradis terrestre : « Le Victoria franchissait avec une extrême rapidité un terrain caillouteux, avec des rangées de hautes montagnes nues à base granitique ; certains pics isolés atteignaient même quatre mille pieds de hauteur ; les girafes, les antilopes, les autruches bondissaient avec une merveilleuse agilité au milieu des forêts d'acacias, de mimosas, de souahs et de dattiers ; après l'aridité du désert, la végétation reprenait. C'était le pays des Kailouas qui se voilent le visage au moyen d'une bande de coton, ainsi que leurs dangereux voisins les Touaregs » (Verne 1978b : 310). Mais ici, comme d'ailleurs dans les autres passages du roman où est évoqué le « pays touareg », les notations que Verne consacre aux populations locales sont très sommaires. Seul le port d'un voile de tête par les hommes retient réellement son attention et nulle part dans le roman on ne trouve d'autres précisions quant aux « mœurs et coutumes » des nomades voilés. Avec L'invasion de la mer tout change, Verne ne se contente plus — tel le docteur Ferguson — de rapidement survoler le désert et dès lors les Touaregs prennent une toute autre consistance. Fidèle en cela à ses habitudes de travail, il prend appui sur la documentation scientifique de son époque et tout indique que ce sont les travaux de Henri Duveyrier qui deviennent désormais sa référence principale[16].

        Né en 1840 dans une famille de petite noblesse languedocienne, Henri Duveyrier fut certainement influencé par le mouvement saint-simonien dont son père était un représentant connu (cf. Emerit 1941 : 219-225). A peine âgé de 17 ans il part pour un premier voyage algérien et rencontre à Laghouat un Touareg Kel-Ajjer. Cette première rencontre semble sceller son destin. Encouragé par Barth il se prépare alors pour un grand périple saharien. En 1860-61 il effectue un long séjour au Sahara, séjourne pendant plus de sept mois chez les Touaregs Kel-Ajjer et publie à son retour en 1864 Les Touaregs du nord, son œuvre maîtresse qui reste aujourd'hui encore une référence majeure des études touarègues. La même année il reçoit la médaille d'or de la Société de géographie dont il sera jusqu'à la fin de sa vie un des membres les plus influents. Il ne cessera de s'intéresser au Sahara, d'y entreprendre de nouveaux voyages, d'encourager et conseiller ses successeurs (Lenz et Foucauld notamment). Par l'intermédiaire de la Société de géographie, Verne connaissait les écrits de Duveyrier et il les utilisera fréquemment dans son œuvre romanesque. Ainsi, outre ses travaux sur le monde touareg, Duveyrier se consacrera à l'étude de la confrérie Sanûsiyya. On peut considérer que c'est lui qui pour l'essentiel est à l'origine de la « légende noire » qui s'attachera pendant plusieurs décennies à cette confrérie (Triaud 1995). Or, dans un roman de Verne paru en 1885 (Mathias Sandorf) cette confrérie est très largement présente et les lignes qui lui sont consacrées sont directement inspirées des travaux de Duveyrier[17].

 

Les Touaregs de Jules Verne... et d’Henri Duveyrier

        Deux événements majeurs se déroulent conjointement au début de L'invasion de la mer. M. de Schaller escorté par un petit groupe de militaires français s'apprête à partir en reconnaissance dans le sud tunisien afin de constater de visu ce qu'il reste des travaux entrepris lors du premier projet de « mer saharienne ». Au même moment, Hadjar, chef touareg emprisonné dans un bordj de Gabès va être conduit par voie maritime jusqu'à Tunis pour y être jugé. Mais, aidé par des membres de sa tribu, Hadjar va parvenir à s'échapper de sa prison avant que ce transfert n'ait lieu. Le récit de cette évasion occupe les trois premiers chapitres du roman. C'est également dans cette partie initiale du récit que Jules Verne accumule le maximum de notations sur les Touaregs. Il lui faut présenter à ses lecteurs ces nomades voilés qui viennent tout juste de se « soumettre » à la France[18] et qui, dans son récit, seront le fer de lance de la résistance autochtone au projet de mer saharienne. Pour se faire, Jules Verne peut utiliser les renseignements ethnographiques qu'il a glanés dans les récits de voyages des premiers explorateurs du Sahara et notamment chez H. Duveyrier. Ainsi, le lecteur pourra apprendre quels vêtements et parures portent les Touaregs et savoir quel est leur régime alimentaire. Il découvrira comment les hommes se voilent le visage alors que les femmes vont elles « la face libre et ne la voilent jamais si ce n'est devant les étrangers, par respect », etc.

       Aussi intéressantes que puissent être ces notations elles ne sont que la reprise d'informations ethnographiques que l'on pouvait trouver dans la littérature de l'époque. En les intégrant dans son roman, Jules Verne se contente de les diffuser auprès d'un public plus large. Mais dans ce récit se développe également tout un discours qui s'insère dans une vision stéréotypée qui dominera longtemps toute évocation des « hommes bleus ». A cet égard, la présentation des deux personnages principaux — côté touareg — est particulièrement significative. Il s'agit, en l'occurrence, de Hadjar, leader de la révolte contre le projet de mer intérieure, et de sa mère Djemma.

        Point important : ce n'est pas sur Hadjar, héros de la narration à venir que Jules Verne focalise d'entrée l'attention du lecteur mais sur Djemma. Dans la nuit de Gabès, cette dernière — avec l'aide notamment d'un autre de ses fils — organise en effet la fuite de son aîné.

« Djemma était une Africaine de race touareg ayant dépassé sa soixantième année, grande, forte, la taille droite, l'attitude énergique. De ses yeux bleus, comme ceux des femmes de même origine, s'échappait un regard dont l'ardeur égalait la fierté. Blanche de peau, elle apparaissait jaune sous la teinture d'ocre qui recouvrait son front et ses joues » (Verne 1978a : 18).

        Portrait étonnamment élogieux sous la plume d'un auteur qui ne se distingue pas toujours, pour le moins, par un regard valorisant envers les peuples non-occidentaux. Ici tous les éléments de la description tant sur le plan physique que psychologique sont nettement positifs. La raison première d’un tel jugement, reprise en de nombreux passages du roman, nous est également donnée dans la même page : les nomades berbères du Sahara appartiennent à la race blanche. Et si malgré tout un risque d'erreur peut encore subsister sur ce point capital la faute en revient à cette teinture ocre dont les femmes touarègues ont pris l'habitude de se recouvrir un visage illuminé par des yeux bleus « comme ceux des femmes de la même origine »[19]. Ce thème « racial » se retrouve également dans le portrait d'Hadjar... seule différence ce n'est plus l'utilisation d'une teinture mais l'effet du soleil saharien qui pourrait éventuellement tromper l'observateur peu averti !

« Le chef touareg n'avait pas encore quarante ans. C'était un homme de haute taille, la peau blanche bronzée par le soleil de feu des zones africaines, maigre, fort, rompu à tous les exercices corporels, destiné à rester longtemps valide, étant donnée la sobriété qui caractérise les indigènes de sa race [...] Toute l'énergie de Djemma se retrouvait en ses fils, toujours restés près d'elle depuis vingt ans de veuvage. Sous son influence, Hadjar avait acquis les qualités d'un apôtre, dont il avait la belle figure à barbe noire, les yeux ardents, l'attitude résolue » (ibid. : 43).

        Cette thématique se retrouve dans la plupart des ouvrages consacrés aux Touaregs qu'ils relèvent, pour prendre des exemples extrêmes, de la littérature enfantine ou d'un discours à prétention scientifique.

        Fin 1895, un récit intitulé Chryséis au désert est publié, sous forme de feuilleton pour la jeunesse, dans Le Petit Français illustré. L'héroïne, une jeune fille de quinze ans, est enlevée par un groupe de Touaregs. Le portrait de ces derniers débute ainsi : « Les Touaregs, au singulier Targui, sont des peuplades étranges qui habitent le Sahara : ils ont la peau blanche, parfois même des yeux bleus, ce qui est chez eux un signe de pureté de race, et par conséquent de noblesse ». Quant à leurs femmes « aux cheveux et aux yeux clairs » elles sont « blanches comme des chrétiennes »[20].

        Quarante plus tard, E. F. Gautier géographe et saharien renommé écrit :

« Sur une peau touareg, il est malaisé de déchiffrer la part respective de la crasse, de l’indigo et du pigment. Mais je ne les crois pas beaucoup plus brunes que celles des populations méridionales. Une foule de traits frappants sont nettement de chez nous […] On rencontre souvent dans les pâturages touaregs des visages familiers, qu'on imaginerait sans effort sur les épaules d'un Français méridional au-dessus d'un faux-col et d'une cravate ». Bref, « cette belle race est blanche, en somme » (1935 : 181).

         Mais, outre les qualités censées être inhérentes à sa « race »[21], Hadjar bénéficie de toutes celles qui lui ont été transmises par sa mère. Fait significatif, dans le récit de Verne, Djemma est présentée avant son fils. Il n'y a pas là selon nous une simple contrainte narrative mais bien une volonté de Verne d’insister d'entrée sur ce qui lui apparaît comme une caractéristique fondamentale de la société touarègue : le rôle primordial qu'y jouent les femmes. Ce thème est présent dès le premier chapitre de son livre alors qu'Hadjar ne s'est pas encore évadé.

« On n'ignorait pas l'influence qu'elle avait eue sur Hadjar, cette influence de la mère, si puissante chez la race touareg. [...] Oui ! On devait la craindre, toutes les tribus se dresseraient à sa voix et la suivraient sur le chemin de la guerre sainte. En vain des recherches avaient-elles été entreprises pour s'emparer de sa personne. [...] Protégée par le dévouement public, Djemma avait échappé jusqu'ici à toutes les tentatives faites pour capturer la mère après le fils ! ... » (ibid. : 24).

        Cette insistance participe du stéréotype qui depuis Duveyrier au moins fait de la société touarègue le type même d'une société matriarcale. Verne se contente en quelque sorte de romancer ce trait de manière extrême et, à la lecture d'un tel passage, Hadjar ne paraît être que le bras armé de sa mère qui est elle présentée comme le chef véritablement reconnu par tous. En de nombreux autres passages de son roman, Verne y reviendra et son texte devient parfois une véritable illustration pédagogique des travaux de Duveyrier.

        Dans le second chapitre, il justifie l'influence d'Hadjar sur les populations touarègues par son audace et son intelligence. Mais il y ajoute aussitôt une explication d'un autre ordre :

« Ces qualités, il les tenait de sa mère comme tous ces Touaregs qui suivent le sang maternel. Parmi eux, en effet, la femme est l'égale de l'homme, si même elle ne l'emporte. C'est à ce point qu'un fils de père esclave et de femme noble est noble d'origine, et le contraire n'existe pas » (ibid. : 43).

        De même, dans la partie finale de son texte, Jules Verne présente l'oasis de Zenfig résidence d'Hadjar et des siens et lieu où « la race touareg s'était conservée dans sa pureté originelle »[22]. C'est l'occasion d'incorporer à son récit de nouvelles notations « ethnographiques » sur les Touaregs et leur chef. Mais, elles sont alors aussitôt suivies, pendant obligatoire, d'un commentaire concernant le rôle de Djemma parfait symbole du rôle tenu par les femmes et les mères dans cette société.

« A côté de Hadjar, sa mère Djemma était en grande vénération parmi les tribus touareg. Chez les femmes de Zenfig, ce sentiment allait même jusqu'à l'adoration. Toutes partageaient cette haine que Djemma ressentait pour les étrangers. Elle les fanatisait comme son fils fanatisait les hommes, et l'on n'a pas oublié quelle influence Djemma avait sur Hadjar, influence que possèdent toutes les femmes Touareg. Elles sont, d'ailleurs, plus instruites que leurs maris et leurs frères. Elles savent écrire alors que le Targui sait lire à peine, et, dans les écoles, ce sont elles qui enseignent la langue et la grammaire » (ibid. : 172).[23]

 

L'autre face : des pillards invétérés 

        On ne peut cependant réduire l'image donnée par Verne à cette seule face valorisante. Dans L'invasion de la mer, les Touaregs apparaissent aussi comme des pillards invétérés. Tout au long du récit de nombreuses notations s'inscrivent dans ce registre. Certes un Touareg peut ponctuellement se faire conducteur d'une caravane mais ce n'est là qu'un voile jeté sur sa vraie nature connue elle de tous les Sahariens : « pillard par instinct, pirate par nature... », « voleurs », « redoutables pirates » (ibid. : 29, 96 et 171). Outre leur connaissance du terrain et leur permanente mobilité (ibid. : 30), ils n'hésitent ni à recourir à la ruse et à la dissimulation, ni à trahir la parole donnée pour parvenir à leur fin guerrière. Au tout début de son récit, Jules Verne illustre ce type d'attitude en faisant référence au massacre de la mission conduite par le colonel Flatters ici dénommé Carl Steinx (ibid. : 32-34). Autant de caractéristiques qui apparaissent comme consubstantielles au peuple touareg et qui se trouvent renforcées par le « fanatisme musulman ». Contre le projet de mer saharienne, l'appel à la guerre sainte largement amplifié par les religieux (ibid. : 43 et 69), est d'ailleurs un puissant facteur de mobilisation. En ce sens Verne s'inscrit dans une représentation classique des peuples nomades. L'image de ces derniers s'insère alors dans un système antinomique : à une face dépréciative répond une face fortement valorisée[24].

        Dans le cas touareg l'histoire même de la pénétration française au Sahara central au XIXème-XXème siècles se greffe sur cette constante. Deux événements paraissent ici déterminants : le massacre de la mission Flatters (1881) et la défaite des Touaregs Kel-Ahaggar (1902-1905)[25]. De la conquête de l'Algérie jusqu'en 1881, l'image des Touaregs est certes contrastée mais sous l'influence du travail de Duveyrier, c'est cependant la face positive qui domine. Dès cette époque les Touaregs fascinent : si l'appréhension est bien présente envers ces guerriers nomades dont le territoire est toujours inviolé, elle est largement tempérée par l'attirance qu'exerce un peuple dont on accentue les différences censées le séparer des « Arabes » du nord de l'Algérie et dans le même mouvement d'éventuelles analogies avec le passé européen[26]. Par contre, après l'assassinat de Flatters et de ses compagnons, les Touaregs seront présentés dans certains écrits sous leur jour le plus sombre : des pillards sanguinaires, des ennemis irréductibles capables de toutes les ruses et dissimulation pour arriver à leur fin. Certes les conditions dans lesquelles s’est déroulé le massacre de la mission nourrissent amplement une telle présentation mais, même en cette période, la vision valorisante — de type Duveyrier — est encore présente. Ainsi même après 1881, nombre d'auteurs, et plus particulièrement ceux qui ont pu avoir un contact direct avec les populations touarègues, s'inscriront dans la perspective initiée par Duveyrier. Tel est le cas du lieutenant Hourst. Dans un livre publié en 1898 il narre son expédition sur le Niger et consacre un chapitre entier aux Touaregs. Se référant explicitement aux jugements critiques de l'opinion de son époque, il y prend la défense d'un peuple injustement dénigré selon lui. Si Hourst admet que les Touaregs — ou plus exactement certains d'entre eux — peuvent présenter de « [...] graves défauts, graves surtout parce qu'ils s'accommodent mal du contact, de la pénétration de la civilisation européenne », il n'en reste pas moins qu'à ses yeux « de nobles vertus doivent être signalées à leur avantage » et qu'ils « ne manquent pas de qualité, que leur état social, pour si différent qu'il soit du nôtre, n'en est pas moins un, et qu'il serait à la fois humain et politique de profiter des qualités de la race et de les développer » (1898 : 191).

        Quand en 1905 Jules Verne publie son roman, les Touaregs tant au sud qu'au nord de leur territoire ont été contraints — par la force des armes — d'accepter l'avancée française au Sahara. Débute alors l'époque de leur « soumission ». Ils ne sont plus considérés comme le principal obstacle rencontré par la colonisation française en cette région du monde et la vision duveyrienne (re)devient dominante. Si l'ambivalence subsiste, l'aspect positif l'emporte désormais largement. On trouve ainsi rassemblés chez Verne la plupart des traits d'une représentation qui ira s'amplifiant au fur et à mesure que la présence française se consolidera au Sahara.

 

Une juste révolte ?

        Nombre de spécialistes ont tenté de cerner quelle vision des peuples autres était présente dans l'œuvre vernienne. Certains, tel M. Soriano (1978), voient en Jules Verne le parfait représentant de l'idéologie coloniale du XIXème siècle. Dans une telle optique, il est effectivement assez facile de recenser au fil des pages de nombreux passages où fleurissent les stéréotypes les plus réactionnaires, les plus racistes même sur les peuples non-occidentaux. Les peuples africains, pour nous en tenir à cet exemple, y sont très fréquemment décrits comme incultes, barbares, superstitieux, sanguinaires... au point de se confondre avec les singes à ce détail près que ces derniers peuvent s'accrocher aux arbres avec leur queue alors que les « moricauds », ne possédant même pas cette particularité naturelle, en sont bien incapables [27! En ce sens, Jules Verne est bien un écrivain de son temps. Ses héros, sans aucune mauvaise conscience, « représentent la civilisation et le progrès face à la barbarie des races inférieures » (Soriano 1978 : 135). Plus rarement, on trouve aussi chez Verne des jugements plus positifs sur certains peuples non-occidentaux notamment dans des passages qui relèvent de la thématique du « bon sauvage » et certains critiques — notamment J. Chesneaux (1982) — estiment que dans plusieurs écrits se discerne une certaine sympathie pour les peuples colonisés, voire une compréhension de leur lutte contre l'expansion occidentale. Mais, dans ces cas il s'agit toujours du colonialisme anglais et l'on peut dès lors estimer, comme M. Soriano, qu'il s'agit davantage d'une véritable haine anti-anglaise que d'une prise de position anti-coloniale. Or, L'invasion de la mer fait figure d'exception puisque c'est bien d'une révolte contre une entreprise coloniale française dont il est ici question. Si l'on se réfère aux commentateurs de ce récit, la plus grande confusion semble régner. Pour F. Lacassin et J. Chesneaux, non seulement Verne présente Hadjar et les siens d'une manière favorable mais il va même jusqu'à comprendre et justifier leur révolte. Par contre, M. Soriano (1978 : 279), H. R. Lottman (1996 : 365) ou encore Letolle et Bendjoudi (1997 : 14) estiment que comme dans ses autres œuvres, Verne prend parti pour le colonialisme européen, pour le projet de mer saharienne dans lequel se conjugue d'une part sa foi dans la science et le progrès technique et d'autre part son adhésion à la mission civilisatrice de l'Occident. Quoiqu'il en soit ce type de lecture suppose que l'on puisse trouver dans ces récits une voix qui représenterait l'opinion de Verne lui-même. D'où l'impression de confusion qui peut alors s'établir puisque, sur nombre de sujets, d'un roman à l'autre voire à l'intérieur d'une même œuvre c'est bien davantage d'une polyphonie qu'il s'agit, avec tout ce que cela peut comporter de positions opposées. Comme le note D. Compère, « Verne laisse s'exprimer les voix multiples de son époque ; il s'en fait le reporter, sans pour autant adhérer à ce que dit chacune d'elles » (1996 : 50). Dès lors la question n'est plus de savoir si Jules Verne prend parti pour le projet de mer saharienne ou pour la révolte touarègue. Ce qui importe est bien plutôt de cerner la manière dont Verne met en scène ces voix et opinions divergentes.

        Force est alors de reconnaître deux points majeurs. Jules Verne, par l'entremise de l'ingénieur Schaller notamment, présente de manière précise les divers arguments qui pourraient justifier le percement de l'isthme de Gabès et la création d'une mer saharienne. Rien de véritablement étonnant en fait. Parfaitement informé des tenants et aboutissants du projet Roudaire, il reprend pour l'essentiel l'argumentaire de ce dernier. Mais Jules Verne trace également un portrait globalement positif des Touaregs promus par lui opposants principaux de ce projet[28]. Et en de nombreux passages, la révolte des nomades sahariens est, sinon justifiée, du moins présentée comme parfaitement compréhensible. Certes, au final, Hadjar et les siens trouveront la mort ; cependant cette perte n'est pas due à une défaite militaire face aux troupes françaises mais à un dernier caprice de la nature. Suite à une secousse sismique le seuil de Gabès s'effondre, les eaux maritimes s'engouffrent dans les chotts et, après avoir emporté Hadjar et ses hommes, créent cette mer saharienne qui fut le rêve de Roudaire.

 

Jules Verne... et après ?

        S'attarder ainsi sur la manière dont les Touaregs sont mis en scène dans les romans de Jules Verne permet d'entamer le décryptage de la place qu'ont tenue et que tiennent encore les Touaregs dans notre représentation des peuples autres. Dans cette optique, nulle hiérarchisation ne peut être maintenue : les séquences d'un film sont tout aussi révélatrices que les pages de tel ou tel géographe, les récits de Frison Roche aussi significatifs que les travaux d'ethnologues patentés...

        C'est dire combien l'œuvre de Verne nous parait ici particulièrement intéressante. Dans la France coloniale de la fin du XIXème siècle, il est, plus que tout autre, le relais nécessaire entre littérature savante (géographique notamment) et le grand public. Il façonne en quelque sorte notre imaginaire colonial, évidence déjà largement notée par des historiens aussi divers que R. Girardet (1972) ou D. Nordman (1996).

        Mais nous sommes persuadés que ce stéréotype a également influencé les œuvres scientifiques de géographes, historiens, ethnologues... qui, de E. F. Gautier à H. Lhote, se sont attachés à l'étude de Sahara et de ses habitants. Il n'est pas certain d’ailleurs que seul le passé soit ici de mise et que les travaux actuels ne reprennent pas, de manière plus ou moins implicite, une telle vision. De là découle cette interrogation sur les nombreux présupposés qui s'établissent comme des « allant de soi ». C'est dire que ce travail relève aussi d'une nécessaire réflexivité sur notre propre démarche scientifique.

 

 

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[1] Jules Verne a longtemps hésité sur le titre à donner à son travail. La mer saharienne ou encore Une nouvelle mer au Sahara furent notamment envisagés. Voir Martin (1978 : 278) et l'introduction de F. Lacassin pour la réédition en 1978 du roman de Jules Verne dans la collection 10/18.

[2] Dans la notice biographique qui accompagne la réédition au Livre de Poche de ses principales œuvres, Jules Verne est présenté comme « ... un voyant, capable d'imaginer, un demi-siècle (ou un siècle) avant leur naissance quelques unes des plus étonnantes conquêtes de la science ».

[3] Concernant cette rapide présentation biographique, nous nous référons principalement aux éléments fournis par Valette (1977) et Heffernan (1988). Sur l'historique du projet Roudaire, ses enjeux scientifiques et politiques, voir Aumassip 1991, Coque 1990 et surtout l'ouvrage de Letolle et Bendjoudi 1997. Ce mythe d'une possible mer saharienne resurgit périodiquement. Il y a quelques années, il fut à nouveau évoqué par un candidat à la présidence algérienne. Il est également repris en d'autres lieux notamment dans le projet concernant la dépression de Qattara dans le désert égyptien. Pour ce dernier cas, existe déjà une mise en scène littéraire : voir le roman d'André Balland (1995) intitulé Une mer oubliée.

[4] Sur ce point, Roudaire pouvait s'appuyer sur écrits des plus célèbres explorateurs sahariens de l'époque tels Largeau (1881 : 49) ou Duveyrier (1863 : 104).

[5] Comme son père, Roudaire était lié aux milieux fouriéristes parisiens. C'était également un républicain convaincu et les relations qu'il entretenait avec certains politiciens (Paul Bert, Georges Perin, Gambetta ...) lui furent d'un grand secours quand il se lança dans son projet de « mer saharienne ».

[6] Voir notamment Roudaire 1874 : 327-334 et 1877 : 49-55.

[7] Roudaire n'innovait pas vraiment. Suite à la découverte de Cardium edule et de Buccinum dans les sables du Sahara, l'hypothèse d'une mer saharienne avait également été évoquée dès 1864 par des géologues comme Desor et Mares (voir Coye 1993 : 100) et en 1869, un dénommé Lavigne avait publié un opuscule intitulé Percement de l'isthme de Gabès.

[8] La mer et plus particulièrement la mer envahissant la terre est un thème récurrent dans l'œuvre de Verne comme l'a bien montré D. Compère (1984). D'où également cette autre référence majeure de son œuvre : le motif du continent englouti, de l'Atlantide ; motif qui se retrouve d'ailleurs dans L'invasion de la mer où il vient justifier le projet en cours : « Notre planète, ce n'est pas douteux, a vu des choses plus extraordinaires, et je ne vous cache pas que cette idée, sans m'obséder, m'absorbe quelquefois. Vous avez sûrement entendu parler d'un continent disparu qui s'appelle Atlantide, eh bien ! ce n'est pas une mer saharienne qui passe aujourd'hui dessus, c'est l'Océan Atlantique lui-même [...] ; aussi, pourquoi ce qui s'est produit hier ne saurait-il se reproduire demain ? » (1978a : 105).

[9] Selon Letolle et Bendjoudi (1997 : 13), Verne aurait également donné une courte note sur le projet de mer saharienne à la Société de Géographie de Paris.

[10] Comme le remarque justement J. Chesneaux, De Schaller, ingénieur sorti de Centrale et en même temps animateur de la société anonyme concessionnaire du projet représente parfaitement « ... cette figure de technicien et financier bien dans la tradition du saint-simonisme pratique » (1982 : 70), en lui « Science et finance sont réunies en une même personne » (ibid : 163).

[11] Dans les faits, il semble que le projet de mer saharienne provoqua une opposition tant de la part des populations que des autorités locales. En 1878-79, « Le Bey, le gouvernement, les populations sont opposés au projet. Malgré un accueil officiel toujours généreux, Roudaire a eu conscience d'une hostilité croissante. Les habitants du Sud redoutent la ruine de leurs oasis, le Bardo craint l'isolement géographique de l'Aradh et du Nefzaoua condamnés par ce projet à devenir de simples prolongements de la Djefara tripolitaine ou du Souf algérien. Un bruit court qui montre la politisation de la question : ‘le Sultan a ordonné au Bey d'interdire les travaux’ » (Martel 1965, I : 170).

[12] Des Touaregs remontaient jusque dans le sud tunisien notamment dans le cadre du commerce caravanier. De plus leur influence politique s'étendait jusque là et certaines tribus de cette région, telles celles des Merazig et des Adhaoua étaient en relation étroite avec des groupes touaregs (Ifoghas de l'Ajjer principalement) et leur payaient tribut (voir Duveyrier 1864 : 354 et Martel 1965, I : 95 et 421) mais leurs lieux de résidence étaient situés bien plus au sud.

[13] C'est déjà le cas chez Jules Verne. Les Touaregs de son récit sont explicitement présentés comme des Kel-Ahaggar (Verne 1978a : 30). Comme leur nom l'indique, les Kel-Ahaggar sont des Touaregs résidant dans l'Ahaggar, région de l'extrême sud algérien plus connue sous le nom de Hoggar.

[14] On sait également que Jules Verne était l'ami d'Elisée Reclus. Ce célèbre géographe faisait partie de l'intelligentsia anarchiste de la fin du XIXème siècle. Ce n'était pas d'ailleurs la seule fréquentation que Verne entretenait avec des intellectuels proches du milieu libertaire (Hetzel et Nadar notamment). D'où peut-être, selon Chesneaux (1982), la coloration politique de certaines de ses œuvres.

[15] Plusieurs de ces noms réapparaissent par la suite. Ainsi quand le docteur Ferguson et ses compagnons rejoignent Zanzibar, point de départ de leur périple en ballon : « Pendant les longues heures inoccupées du voyage, le docteur faisait un véritable cours de géographie dans le carré des officiers. Ces jeunes gens se passionnaient pour les découvertes faites depuis quarante ans en Afrique ; il leur raconta les explorations de Barth, de Burton, de Speke, de Grant, il leur dépeignit cette mystérieuse contrée livrée de toutes parts aux investigations de la science. Dans le nord, le jeune Duveyrier explorait le Sahara .... Au sud, Livingstone s'avançait toujours vers l'équateur ... » (Verne 1978 : 52).

[16] La vie et l'œuvre de Duveyrier, et surtout l'influence qu'a exercée cette dernière sur l'appréhension du Sahara et des Touaregs mériteraient une étude approfondie. A l'heure actuelle, hormis la somme de J.-L. Triaud axée sur la Sanûsiyya (1995), on ne peut guère se référer qu'à la biographie de R. Pottier (1938).

[17] La Sanûsiyya est omniprésente dans la partie finale de Mathias Sandorf. Ce sont les adeptes de cette confrérie qui attaquent l'île d'Antékirta où le héros du roman a établi sa base. Dans de nombreux passages (cf. 1979 : 457), Verne se réfère de manière explicite au célèbre article que Duveyrier avait publié dans le Bulletin de la Société de Géographie en 1884.

[18] Vaincus militairement au combat de Tit (1902), les Touaregs Kel-Ahaggar se soumirent aux autorités coloniales françaises en 1904-1905 (Pandolfi 1998a).

[19] Par deux fois, Jules Verne évoque les yeux bleus de Djemma. Cette insistance n'est pas le fruit du hasard. Au XIXème siècle tout un courant d'anthropologie physique présente les Berbères comme des originaires du nord de l'Europe. Cette hypothèse se retrouve notamment chez Bertholon dont une étude consacrée aux Berbères porte ce titre significatif : Les premiers colons de souche européenne dans l'Afrique du nord (1899). Dans cette optique les cheveux blonds et les yeux bleus furent souvent cités comme des marqueurs pertinents d'exogénie. Cependant ce schème explicatif est bien antérieur à la colonisation française puisque dès 1738 Shaw évoquait déjà cette origine nordique des berbères. Sur tous ces points voir Boëtsch et Ferrié 1992.

[20] Selon son biographe (Bornecque 1986), ce récit eut une profonde influence sur Pierre Benoit l'auteur de L'Atlantide.

[21] Verne prend soin d'attribuer ces qualités non aux seuls chefs que sont Hadjar et sa mère mais bien à tous les Touaregs. « Des hommes d'un beau type, physionomie grave, attitude fière, marche lente, empreinte de dignité ; [...] Les femmes, d'un type superbe, yeux bleus, sourcils épais, cils longs ... » (1978a : 171).

[22] Pureté d'autant mieux préservée qu'endogamie et repli sur soi sont censés être une autre caractéristique de cette population touarègue : « ... Dans cette région du Melrir, les Touareg formaient comme une population à part. Elle ne se mêlait point aux autres tribus du Djerid » (Verne 1978a : 171).

[23] Cette notation sur la grande culture des femmes touarègues est un des traits souvent repris dans la littérature de l'époque (voir par exemple Duveyrier 1863 : 115 et 1864 : 388). Une autre illustration exemplaire du rôle important joué par les femmes dans cette société se retrouve dans le récit de Verne : « On ne les rencontre pas à plusieurs au foyer touareg qui, en opposition avec les préceptes du Coran, n'admet pas la polygamie, s'il admet le divorce » (1978a : 171). Ce type de notation a fonction de « preuve » pour une thèse largement présente dans la plupart des écrits alors consacrés au Sahara : les nomades touaregs ne seraient que peu islamisés, ne seraient que de tièdes musulmans.

[24] Cette vision où se combinent répulsion et attraction se manifeste de différentes manières selon les contextes historiques et ne peut être érigée en un quelconque invariant culturel. On notera cependant qu'il y a, dans la longue durée, une relative constance dans l'appréhension des sociétés nomades. Concernant le regard porté par les civilisations urbaines et scriptutaires de l'Antiquité — de la Grèce à la Mésopotamie — sur les nomades, voir les travaux de F. Hartog (1980), P. Briant (1982) et F. Malbran-Labat (1980).

[25] Sur cette construction de la représentation des Touaregs dans l'imaginaire français et son rapport avec la pénétration coloniale au Sahara, voir l'article de J. R. Henry consacré aux « Touaregs des Français » (1996).

[26] Et plus particulièrement avec l'Europe féodale. Nombreux sont les auteurs, qui sans aller jusqu'à faire — comme certains — des Touaregs les descendants des croisés, ont postulé une analogie entre société touarègue et société féodale, entre les nomades voilés du Sahara et les chevaliers du Moyen-Age. Cette appropriation symbolique de l'autre qui permet d'expliquer l'inconnu par le connu trouve son efficace par l'intermédiaire du couple arabes/berbères. Car l'assimilation des Touaregs à nos lointains ancêtres permet aussi de mieux rejeter l'autre terme, de mieux diviser pour régner (voir Pandolfi 1998b et 2001).

[27] C'est par ce détail, d'un comique achevé aux yeux de Verne, que les héros de Cinq semaines en ballon comprennent enfin leur erreur : ce sont des singes et non des indigènes qui attaquent leur ballon (Verne 1978b : 103). Ce passage jouit d'une notoriété certaine mais dans bien d'autres romans de Verne les jugements portés sur les populations africaines sont tout aussi caricaturaux, voir Chesneaux 1982 : 102.

[28] Le roman commence avec l'évasion d'Hadjar, le chef de la révolte touarègue. Or, de nombreux spécialistes notent que l'évasion d'un personnage est toujours signe chez Verne de la sympathie que lui porte l'auteur. Voir notamment Lacassin 1978 : 11 et Chesneaux 1982 : 81.