Avant-propos. Gaetano Ciarcia

N°5 Automne 2002

PASSÉS RECOMPOSÉS

Gaetano Ciarcia

 

     Les traditions, telles qu’elles s’élaborent dans un contexte de mutations coloniales, se nourrissent le plus souvent d’une référence aux origines « pré-ethnographiques » de ces civilisations que les regards européocentriques constituent en entités exotiques. Par traditions s’entendent tout à la fois les narrations orales indigènes ainsi que les écritures occidentales qui, selon des modalités souvent idiosyncrasiques, configurent le devenir moderne des identités. Au prisme de visions du monde fondatrices de part et d’autre se conjuguent les vérités mobiles, parfois fictionnelles, nécessaires à la construction sociale des faits anciens. Les récits locaux sur le thème de l’autrefois s’agencent ainsi dans ces nouvelles temporalités que la présence du Blanc impose. La théorie anthropologique elle-même, avec ses procédés de recherche (et d’information), a contribué à la révélation de la richesse et de l’originalité culturelles de « patrimoines » à connaître et faire-valoir. Et la légitimité de l’autorité normative des différents acteurs engagés dans cette « reconnaissance » s’est affirmée comme l’enjeu principal d’une lutte pour déterminer la transmission mémoriale, assurer sa valorisation folklorique ou en définir les usages sociaux.

        C’est autour de situations emblématiques, où la « rencontre » se lit à la fois comme événement et avènement des figures de l’altérité, qu’a été conçu ce numéro d’Ethnologies comparées. Les Hawaïens de Cook, protagonistes du débat autour de la notion de « malentendu productif » développée par Marshall Sahlins, sont pour Serge Tcherkézoff le point de départ d’un ample essai historique et comparatif à l’intérieur du monde polynésien visant à éclairer l’expérience indigène de la confrontation avec les navigateurs occidentaux. Les Dogon de la falaise de Bandiagara sont au cœur de l’analyse d’Éric Jolly qui s’est attaché à un corpus de récits sur le passé. En demeurant proches de la perception émique des conjonctures et de leurs personnages, sans pourtant les insulariser, ces perspectives diachroniques proposent une forme de restitution dynamique de l’histoire de ces sociétés en suivant conteurs et bardes dans leur quête inventive, autant collective qu’individuelle, du pouvoir et du prestige. Nous devons d’ailleurs à Éric Jolly le titre de cette nouvelle livraison d’Ethnologies comparées que nous avons emprunté à son article. Pour ma part, je me suis efforcé de réfléchir au « dialogue » entre l’ethnologue Marcel Griaule et son informateur dogon Ogotemmêli. La fabrication « scientifique » du réel[1], stabilisée par des opérations de montage concernant les « données » ethnographiques telle qu’elle émerge dans la filmographie de Jean Rouch et dans les travaux de Marcel Griaule, a inspiré ma contribution. Les continuités thématiques entre la mise en scène et la mise en texte, selon un registre romanesque, montrent la stratification d’un mythe ethnologique avec ses implications contemporaines liées à la notoriété internationale de la tradition dogon. En écho à cette approche, Paul Pandolfi s’intéresse à l’ascendant du mythe des Touaregs dans l’œuvre de Jules Verne et illustre ce processus d’appropriation qui dans les circonstances de l’exploration coloniale, en s’appuyant sur le langage de l’érudition et de la technique, invente un monde, miroir fantasmatique d’un espace pourvu d’un régime concret d’historicité. Ces matériels hétéroclites, des chants aux fictions littéraires ou à la constitution de sagas et de paroles savantes, remémorent les figures, imagées ou rhétoriques, de l’Autre à travers les pratiques instituant la prééminence du passé comme fabulation mythique et désignation identitaire.

        Il nous a semblé intéressant d’approfondir la réflexion sur les avatars des traditions dogon en présentant deux contributions, l’une autour d’un contexte « paradigmatique » (étudié par Anne Doquet), traversé par une rupture latente avec son idéaltype exotique et l’autre (retracée par Jacky Bouju) autour des qualités performatives de l’énonciation généalogique, qui prétend perpétuer, en la ré-instaurant sans cesse, une continuité ininterrompue. La mise en spectacle qu’Anne Doquet scrute en étudiant le masque, institution rituelle, objet de tourisme et enjeu crucial pour les Dogon impliqués dans le marché de leur culture, inscrite depuis 1989 par l’UNESCO au Patrimoine mondial de l’humanité, se joue sur la nécessité de « se montrer dogon » dans une situation ou l’authenticité s’expose comme attraction exotique. En contre-point de ce folklore à vendre, les énonciations où le partage de la mémoire se donne à voir affirment, au sens barthien, les frontières d’un milieu communautaire. En ce sens, Jacky Bouju nous parle des « dires » qui déclinent les transformations de plusieurs niveaux de l’appartenance dogon comme ressource politique, l’histoire, le territoire, la langue, les religions, ainsi affectés par la revendication d’une propriété ethnique.

[1] Parmi les centaines de titres qui constituent la littérature ethnologique sur les Dogon, je signale ici les textes principaux de ce qu’on peut envisager comme une perspective mythopoïétique : M. Griaule, Masques Dogons, Paris, Institut, d’Ethnologie, 1938 ainsi que Dieu d’eau, Paris, Chêne, 1948 ; M. Griaule. et G. Dieterlen, Le renard pâle, Paris, Institut d’Ethnologie, 1965 ; G. Calame-Griaule, Ethnologie et langage, Paris, Gallimard, 1965.