Lectures, relectures et découvertes N4

N°4 Printemps 2002

MÉMOIRES DES LIEUX

 

Comptes rendus

 

•  Jean-Clément MARTIN, Charles SUAUD, Le Puy du Fou en Vendée. L’histoire mise en scène, Paris, L’Harmattan, 1996, 231 p.

       Le Puy du Fou, tout le monde connaît. Il ne s’agit finalement que de la plus ancienne, la plus importante en moyens financiers, technologiques et humains, la plus courue aussi en France, des mises en scène théâtrales de l’histoire locale. La multiplication contemporaine des spectacles historiques, certes de moindre envergure, pourrait nous laisser accroire qu’un détour par la Vendée n’est peut-être pas si utile, d’autant plus que la spécificité de l’histoire vendéenne, la résistance à la Révolution et sa répression, engendre un particularisme historiographique dont l’analyse est difficilement transposable et généralisable. On ne saurait ce faisant se dispenser de la lecture de l’ouvrage de Jean-Clément Martin et Charles Suaud.
       Sous la plume de cet historien et de ce sociologue, le phénomène Puy du Fou nous est livré à partir d’une multiplicité d’angles, nous proposant un panorama s’étendant bien au-delà de ce qui est donné à voir des siècles passés dans ce petit coin de Vendée. On y apprend pour commencer l’ampleur humaine d’une entreprise que l’on ne soupçonne pas à la lecture des brochures touristiques ni même in situ, depuis les gradins du spectacle ou sur les chemins du Grand Parcours. Le Puy du Fou ne se résume pas en effet au spectacle, à son scénario rédigé par Philippe de Villiers, ses lumières, ses figurants, ses costumes, ni même au site et aux attractions, tout autour du château du même nom. Ébauché autour de Philippe de Villiers dès 1977, le dispositif puyfolais n’a cessé depuis lors de s’étoffer, pour offrir aux visiteurs un spectacle toujours plus grandiose et des animations toujours plus diversifiées, mais aussi pour exprimer et cimenter, localement, la « communauté inédite » (p. 30) née avec la cinéscénie. Les auteurs nous montrent comment, au fil des ans, celle-ci a pris corps dans les multiples associations parallèles à vocation culturelle (archéologie, photographie, théâtre) ou sportive (football, cyclisme, équitation, plongée sous-marine,…), sans omettre de signaler le rôle fédérateur joué par les organes de presse (Le Puyfolais, La fin de la Robinaïe) et par les stations radio (Radio Alouette, Nautilus 90) créés dans le sillage de cette immense entreprise culturelle.
       Abordé du point de vue de sa genèse et son histoire, le Puy du Fou apparaît inscrit dans une longue tradition historiographique, celle de l’histoire de la Contre-Révolution française, chasse-gardée d’une érudition locale qui, depuis deux siècles, s’en tient à une certaine exégèse des faits pourtant remise en cause par les travaux universitaires. En fait, Martin et Suaud s’essaient là à une micro-histoire de l’histoire locale, nous invitant au passage à envisager la possibilité d’une autre écriture du passé local, différente de celle qui, jusqu’à une date récente, ne produisait rien moins que des versions miniaturisées de l’histoire nationale[1]. « A soi » bien avant la lettre, l’histoire vendéenne est aussi une contre-histoire qui oppose toujours et encore « sa » vérité à celle de l’histoire nationale, ce que ne font pas — ou plus — les histoires locales qui aujourd’hui fleurissent ici et là. Du reste, cette dimension critique, sinon politique, ne fait qu’ajouter aux questions que suscite l’incomparable succès du Puy du Fou auprès de tous les publics, vendéen comme non-vendéen.
       Selon Martin et Suaud, l’adhésion des Vendéens, acteurs comme spectateurs de cette aventure, s’explique d’abord par le choix du site. Le château du Puy du Fou, sis dans la commune des Epesses, appartient à la géographie de la mémoire vendéenne sans pour autant figurer au rang des sanctuaires, et doit à cette « indétermination relative » de pouvoir fédérer les mémoires particulières et supporter un récit généraliste dans lequel tous les Vendéens se reconnaissent. Ce récit est en effet celui non pas tant des Guerres de Vendée que de la société vendéenne paysanne et communautaire, du Moyen-Age jusqu’à la seconde Guerre Mondiale, racontée en une alternance de tableaux de fêtes, de scènes de la vie quotidienne et d’épisodes tragiques. Comme le démontrent très finement les auteurs, « le spectacle est une leçon de morale, convenue, sur la stabilité du monde rural, mise à mal par les interventions du monde moderne » (p. 91), en l’occurrence la Révolution française mais aussi la Première Guerre mondiale. En somme, il met en scène la vérité vendéenne de l’histoire, celle de la possible résistance au progrès, et de la non moins nécessaire fidélité au passé, clef de la construction de l’avenir.
       Martin et Suaud s’appliquent par ailleurs à montrer comment, pour les acteurs, ce message est également donné à vivre. Toute la logistique, en particulier l’organisation des coulisses en quatre « villages » au sein desquels cohabitent, en un entre-soi bien serré, aussi bien les générations que les catégories socio-professionnelles, les valeurs engagées par les figurants et autres bénévoles (la responsabilité, la générosité, la coopération…) concourent à réaliser au présent cet éternel communautaire vendéen. De fait, « les Puyfolais ne jouent pas aux Vendéens, ils sont Vendéens » (p. 136).
       Moins satisfaisante est l’analyse de Martin et Suaud concernant l’accueil réservé par le public non-vendéen à la cinéscénie et aux attractions dérivées. A les en croire, le touriste, parce qu’ignorant l’histoire des Guerres de Vendée, n’appréhenderait que partiellement le message délivré au Puy du Fou, et n’en retiendrait que l’exaltation des valeurs de la tradition rurale. Si cet éclairage déçoit, c’est non pas parce que l’hypothèse manque de bien fondé mais plutôt parce qu’elle ne rend pas aussi compte de l’extraordinaire ampleur de ce succès. En comparant la fréquentation du Grand Parc à celle du Safari africain à 30 km de Nantes pour en conclure que « n’importe quelle constellation culturelle peut devenir objet de consommation et de loisir » (p. 222), nos auteurs escamotent quelque peu le problème en même temps qu’ils dénient quelque spécificité à cet objet de consommation massif qu’est aujourd’hui l’histoire. Un autre inconvénient de ce traitement cavalier est que se trouvent négligées la rencontre avec ce public exogène et la manière dont cette interaction opère sur le Puy du Fou, et partant, sur le contenu de l’identité vendéenne.
       Les réponses aux différentes questions soulevées par les chiffres de la fréquentation auraient pu fournir un contrepoint intéressant à la réflexion finale de cet ouvrage concernant la réception du message vendéen, non plus sur la scène théâtrale, mais sur la scène politique nationale. Lancé par le même Philippe de Villiers, le défi à la modernité est loin de rencontrer l’écho enthousiaste qu’il rencontre au Puy du Fou. Qu’est-ce donc à dire ? Est-ce là l’effet d’une énonciation sans fioritures, à nu, comme le suggèrent Martin et Suaud ? Posant le problème autrement, les auteurs notent que la recette qui permet à de Villiers de triompher des urnes en Vendée, à savoir sa capacité à incarner ce territoire conjuguée à un apolitisme de rigueur, ne peut opérer à l’échelle nationale. Quoiqu’il en soit des raisons de cet écart, l’analyse de nos deux auteurs ouvre la voie à l’étude des usages politiques de l’histoire locale, axe qui demande encore à être développé.
       Jean-Clément Martin et Charles Suaud signent là un ouvrage précurseur, et cela est si vrai que leurs travaux n’ont pas toujours rencontré l’accueil qu’ils méritaient. On mesure mieux aujourd’hui l’apport de cette recherche alors que de nouvelles parutions s’attachent à leur tour à saisir la « sensibilité au passé » de nos contemporains dans la diversité de ses formes et de ses enjeux. On peut seulement constater, avec un certain étonnement, qu’alors que les « terrains » des mises en scène de l’histoire disent explicitement prendre pour modèle la cinéscénie du Puy du Fou, cette enquête et ses résultats ne tiennent pas une place plus importante dans la réflexion des ethnologues de l’histoire et de la mémoire.

 (Sylvie Sagnes)

 

•  Patrick GARCIA, Le Bicentenaire de la Révolution française. Pratiques sociales d’une commémoration, Paris, Éditions du CNRS, 2000, 354 p.

       Dans son ouvrage, Le Bicentenaire de la Révolution française. Pratiques sociales d’une commémoration, Patrick Garcia convie le lecteur à mesurer l’état de la mémoire collective des pratiques sociales commémoratives, à l’occasion du « Bicentenaire de la Révolution française ». Au-delà des conflits, des divisions, des discours théoriques sur la Révolution et surtout des formes de récupérations politiques, c’est la finesse des pratiques sociales dans leurs expressions les plus simples qui nous est ici livrée. L’objet de ce Bicentenaire n’est pas seulement étudié en fonction de sa dimension institutionnelle, de systèmes symboliques utilisés, de ses récupérations ou de ses clivages politiques, mais considéré avant tout en lui-même. Ce qui domine ce sont des pratiques sociales renvoyant explicitement, pour une certaine communauté, à une explication et une compréhension de l’acte commémoratif du Bicentenaire. Cet acte s’inscrit non seulement au cœur d’une action collective mais aussi à l’articulation entre différents groupes sociaux, qu’il tente de fédérer autour d’un sens commun.
       Négligeant la spécificité des formes commémoratives (spectacles, expositions, inaugurations, plantations d’arbre, banquets républicains, bals, feux d’artifice, etc.), l’auteur nous conduit vers une triple réflexion, sans parti pris de méthode, utilisant judicieusement les approches qualitatives et quantitatives. Tout d’abord une réflexion se noue sur les rapports interindividuels d’une classe politique dans ses clivages droite/gauche ou pro-révolutionnaire/anti-révolutionnaire. Ensuite, venant ajouter à la complexité de ces rapports, intervient la place prédominante du président de la République qui, en période de cohabitation, influence, infléchit ou contrarie la conception des représentations commémoratives, influence à laquelle vient se surajouter la stratégie politique personnelle de certains acteurs gravitant autour de la présidence. Une deuxième niveau de réflexion concerne les pratiques sociales ayant pour but l’entretien et la restauration d’une mémoire collective en termes de motivations, de mobilisations, et de participations. Enfin, de manière plus générale, transparaît une réflexion sur les déterminants, les valeurs et les normes des pratiques commémoratives dans le cadre d’une démocratie dont l’Histoire nationale occupe une place culturelle indissociable de la composition et de la nature des liens sociaux.
       La première partie de l’ouvrage retrace l’historique de cette commémoration dans ses étapes préparatoires et dans la visée des effets escomptés. L’esprit de ces manifestations du Bicentenaire va devoir se garder de deux écueils, celui d’une mémorialisation du passé, et celui d’une confusion des genres conduisant à une abolition des limites et s’inscrivant dans une approche postmoderniste. La commémoration se situe sur l’arrière-plan d’une crise fondamentale de l’idée révolutionnaire parmi les sensibilités de gauche et les aléas contraignant d’une période de cohabitation à la tête de l’exécutif. De cette situation complexe et diffuse va donc émerger une reconstitution fragmentaire d’événements, d’hommes et d’acquis révolutionnaires pouvant éclairer le présent politique de la nation. Ainsi sous l’égide de la Mission du Bicentenaire, la ligne directrice cérémonielle tentera de conserver une certaine continuité historique en favorisant l’innovation (par exemple le défilé de Jean-Paul Goude et la décentralisation des actes commémoratifs). En revanche et par contraste, la place et l’importance du président de la République sera plus consensuellement affirmée par la participation du président Mitterrand à une cérémonie simple et dépouillée, reprenant à son compte l’esprit des précédentes commémorations présidentielles, notamment celles du Centenaire et du Cent-cinquantenaire. Dans un tel contexte, Patrick Garcia analyse l’importance et la nécessité d’une mobilisation du réseau associatif national, relais incontournable d’une diffusion territoriale de l’événement. La structure architecturale de l’ensemble cérémoniel final — l’organisation de la diversité des représentations commémoratives — peut alors, à travers le débat des historiens, et tout particulièrement la place faite aux perspectives contre-révolutionnaires, prendre en compte l’état historiographique du Bicentenaire et proposer une esthétique distanciée des traditionnelles images d’Épinal symbolisant les idéaux révolutionnaires. Exception faite de l’échec de la commémoration officielle de Valmy. De cet ensemble n’est pas exempt une certaine manipulation, mettant à profit à des fins politiques la fascination que développe et exploite des média comme la télévision : « séduction au lieu de conviction et distraction au lieu d’illustration ».
       La deuxième partie de l’ouvrage décrit en détail le rôle et l’importance des collectivités territoriales et des municipalités. Pour illustrer la diversité des manifestations et l’ampleur du phénomène l’auteur fournit une profusion de supports cartographiques. Il dresse un état détaillé des lieux de traditions politiques et religieuses, des pratiques commémoratives, département par département, auquel s’ajoute le niveau de l’engagement financier de chaque Conseil général. Progressivement apparaît la dimension de délégation et de décentralisation de cette fête nationale, en même temps qu’une forte personnalisation locale de l’événement, dont certains aspects politiques semblent prendre une coloration religieuse (comme certains gestes collectifs proches d’une procession, ou la symbolique développée autour de arbre de la Liberté, ou encore la mise en scène de l’élu local, etc.). Le local domine et efface partiellement les thèmes de la nation et du national. Ces thèmes semblent désarticulés en tant qu’ils sont principe et moyen d’unification sous une commune appartenance identitaire. La nation n’est peut être plus désormais le ciment du corps social. La première manifestation de ce constat se trouve dans le besoin de connaître et d’exalter un passé appartenant à l’histoire locale. Une deuxième est la recherche, à travers l’expression d’une effervescence, d’une émotion collective, d’un besoin d’être ensemble, d’une certaine proximité identitaire que conforte l’importance des représentations de sociabilité. Corrélativement, cette manière de vivre l’histoire commune autrement n’est plus seulement rattachée aux grands idéaux doctrinaires. L’histoire acquiert une fonction sociale en tant que moyen non seulement de pérenniser, d’entretenir la mémoire, mais aussi de faire l’inventaire des « localisations » de la mémoire collective. De même, la géographie, en tant que discipline, peut se comprendre dans une perspective dynamique. Ainsi émerge l’image contrastée d’une centralité urbaine, constituée par les grandes villes développées et leur centre politico-administratif, et d’une périphérie territoriale faite de décomposition-recomposition des identités.
       La recherche et l’analyse de Patrick Garcia contribuent à définir de manière précise l’existence de deux Bicentenaires : un Bicentenaire national et un Bicentenaire local. Le premier témoigne d’une volonté politique, d’un enracinement communautaire autour d’une Révolution revisitée par une nouvelle historicité. Le deuxième témoigne d’une puissante recherche d’identité à travers une mise en scène festive et les lumières d’une histoire locale. Enfin, et d’un point de vue épistémologique, c’est la discipline historiographique qui est remise en perspective : ce n’est plus la perspective cumulative de l’histoire dont l’esprit peut se résumer à « le passé éclaire le présent », c’est encore moins la perspective téléologique de l’histoire, mais plutôt une histoire comme « intensification d’un présent déserté par les utopies ». Ainsi la mise à distance des conceptions politiques habituelles de la Révolution contribue t-elle non seulement à la redéfinition d’une nouvelle figure du citoyen, mais aussi à l’expression de nouvelles valeurs et de nouvelles normes de la citoyenneté.

(Denis Fleurdorge)

 

• Alban BENSA et Daniel FABRE (dir.), Une histoire à soi, Paris, Ministère de la Culture et de la Communication, Mission du Patrimoine Ethnologique, Cahier 18, 2001, 298 p.

       Chacun aujourd’hui est en mesure de faire sa propre histoire, son histoire locale, son histoire à soi. C’est le constat que fait l’ensemble des auteurs, à décrire l’art et la manière dont depuis un peu plus d’une vingtaine d’années, s’accordent à dire Alban Bensa et Daniel Fabre, on a en quelque sorte renoncé à écrire l’histoire nationale pour mieux lui substituer les éléments d’un passé local en éternelle reconstruction.
       L’histoire que chacun aujourd’hui se plaît à faire, en cabinet, ou de manière institutionnelle n’occulte pas nécessairement les événements de la Grande Histoire qui fut celle des États-nations, mais c’est le plus souvent la vie des gens qui est mise en intrigue au travers de la lecture des événements. La Révolution française à l’occasion de la commémoration de son bicentenaire en fut un exemple éloquent, où par trop d’illustrations locales, un système répétitif se constituait sans dégager autre chose que la prise en compte du lieu dans l’histoire. Quelques exemples semblent échapper au système, lorsqu’il s’agit, de manière inverse, d’aborder la contre-histoire écrite par les Camisards ou les Vendéens, en opposition au pouvoir d’État, dont la conscience historique a été forgée et transmise par la mémoire des générations successives, hors des lieux de restitution de l’histoire nationale que constituait l’école principalement sous la IIIe République. Mais la portée contestataire de cette autre manière d’écrire l’histoire s’étiole justement dans la capacité d’écrire une histoire locale qui se caractérise par plusieurs aspects : cumuler sans apport critique des contenus souvent redondants aux thématiques les plus variées pourvu qu’elles soient justiciables d’une ancienneté légitimante.
       De la généalogie et de l’archive à la reconstitution de spectacles « médiévaux », en passant par la mise en patrimoine des outils et des matériels de mineurs de Saint-Étienne, des viticulteurs du Bousquan ou des fondeurs de Lorraine, on retrouve les mêmes configurations et le passage obligé du territoire, mis en scène, mis en discours. L’échelle de l’espace se reconstruit, se taille des habits neufs pour mieux épouser les nouvelles formes d’aménagement territorial. Ou mieux contrôler politiquement la patrimonialisation de figures nauséabondes comme à Martigues, où l’on relègue en arrière-plan lointain l’engagement de Maurras dans l’Action française pour ne plus voir dans le legs de sa bastide à la commune que la référence méditerranéo-provençaliste propre à fédérer les citoyens « de souche ». Peu d’objets échappent en fait à cette mise en histoire, à cette patrimonialisation, à cette « remontée vers l’originel » (D. Fabre) du passé. Tout fait histoire : les cépages, les maçons nés dans la pierre, les musées protestants, les luttes ouvrières, les toponymes des cités d’urgence et les abbés médiévaux, les cathares et les templiers, pour peu qu’avec de l’histoire on fasse sens de nouvelles formes d’historicités aptes à reconstituer un lien social que l’on découvrirait soudain distendu et pour lequel on n’aurait d’autre solution que de renforcer un sentiment identitaire.
       En ce sens, c’est moins l’histoire qui est sollicitée que l’historicité des faits, que le passé, propres à légitimer les pratiques sociales, l’histoire mise en fête et ritualisée, sans souci de cohérence ni d’objectivation des objets pris comme témoignages de reconstructions successives.
       Pas d’histoire locale sans médiateur, venu de l’extérieur de préférence : « Devenu spécialiste d’un monde qu’il ne connaissait pas mais qu’il s’est approprié par amour du lieu et des personnes, le chercheur étranger est celui qui ouvre les yeux de l’autochtone sur les richesses insoupçonnées du lieu et la qualité des personnes qui y vivent. L’étranger est également ce médiateur qui par son double statut d’étranger et de chercheur fait passer certains objets et certaines personnes du local au national » (p. 57-58). Mais le médiateur n’est pas toujours l’auteur, lorsque parfois les fonctions se reprécisent entre auteur, acteur et médiateur. Ainsi le parcours d’un historien-érudit local à Trames montre son investissement dans plusieurs rôles parfois difficiles à concilier, et dont la justification se retrouve dans le besoin de reconnaissance par ses « pairs » d’un statut d’« historien », équilibre fragile entre le souci de la rigueur méthodologique et la « vulgarisation » vers le plus grand nombre.
       Ainsi l’histoire nationale s’est muée en histoire locale. Les raisons en sont multiples : en premier lieu, depuis les lois de décentralisation, les territoires se requalifient en recourant à l’histoire locale pour mieux asseoir la légitimité de leurs nouveaux découpages. Mais le pli était pris déjà depuis quelques années lorsque avec Emmanuel Le Roy Ladurie on découvrait le registre d’inquisition de Jacques Fournier à Montaillou, ou les heures tragiques du Carnaval de Romans. Ne s’agissait-il pas là d’ailleurs de l’intention de restituer dans l’histoire nationale la part d’écriture qui revenait au local, non pour mieux vivifier le local, mais au contraire pour parfaire une histoire dont l’écriture s’était suspendue aux grands événements de l’État et non de la Nation du « petit peuple » ? C’est en tout cas dans l’autre direction que fut comprise sa démarche, donnant aux historiens montants le libre accès vers les thématiques les plus larges.
       Une autre raison que propose Daniel Fabre est une manière de retournement de la forme prise par l’histoire nationale au XIXe siècle pour mieux asseoir l’enracinement national : ainsi que le catholicisme s’est fondé à ses débuts à la faveur d’une implantation de lieux consacrés localement mais dans une logique de référence aux lieux saints de l’Orient, l’histoire nationale n’a pu se comprendre que dans le sentiment d’un appui de l’idée nationale de la grande patrie sur la petite patrie locale dont la plupart des historiens du XIXe siècle font état. Avec l’avènement de la décentralisation, mais surtout l’émergence d’une remise en cause de l’État, s’est opéré un glissement du sacré et un tropisme vers de nouveaux lieux identifiés comme locaux, plus proche d’une authenticité spatiale et temporelle.
       Ce que l’État n’assume plus aujourd’hui en matière de lien social est ainsi requis auprès des nouvelles formes d’administration territoriale — notamment l’émergence des « pays » — dont la légitimité se trouve renforcée par les différents niveaux de discours historiques. En « changeant de lieux », l’histoire locale remplace-t-elle la déchristianisation, se demande Alban Bensa, ou faut-il y voir les ultimes soubresauts de « particularismes locaux en butte au laminage […] de la mondialisation ? »
       Aujourd’hui l’ethnologie de l’histoire locale s’ancre dans la réflexion posée sur les relations d’une société à son passé, dans le questionnement permanent qui s’interroge sur la conscience collective créée par l’histoire, et l’histoire que recrée cette même conscience collective : en redécouvrant le lieu, l’histoire locale assigne à l’ethnologie un chantier qui n’est pas près de s’achever.

 (Bernard Salques)

 

[1] THIESSE Anne-Marie, 1997, Ils apprenaient la France. L’exaltation des régions dans le discours patriotique. Paris : MSH.