Le retour de l'âne à la cité de Carcassonne. Ethnologie et mémoire locale. Christiane Amiel

N°4 Printemps 2002

MÉMOIRES DES LIEUX

Christiane Amiel

 

    En octobre 1997, après 20 ans d’interruption, le Tour de l’âne refaisait son apparition à la Cité de Carcassonne. Depuis un an et demi, Jean-Pierre Piniès et moi-même avions entrepris, dans le cadre d’une opération soutenue par la Mission du Patrimoine ethnologique, une étude sur la Cité, sur son émergence en tant que monument historique d’une part, et, d’autre part, sur les façons d’habiter à l’intérieur de ce monument. Ce que je voudrais rapporter ici est le processus lié à notre enquête qui, en revivifiant la mémoire communautaire, a conduit à la renaissance d’une cérémonie carnavalesque que tout le monde croyait disparue à jamais. L’intervention de l’ethnologue n’est jamais neutre  ; peu ou prou, elle agit sur le terrain étudié. Mais l’ethnologue, lui non plus, n’est jamais neutre, et, pour autant qu’il s’applique à exercer un regard distancié, il transporte partout et toujours sa propre individualité. Ceci pour dire que ce dont il va s’agir ici est une histoire particulière : celle de l’utilisation par la population étudiée, non pas de l’ethnologie, mais d’un ethnologue — deux ici en l’occurrence — pour tenter d’exorciser l’imminence de la mort annoncée d’une communauté, condamnée à disparaître par l’effet pernicieux d’un développement touristique et commercial qui a vidé le site de ses anciens habitants.

        Au début du XXème siècle, la Cité est un quartier populaire et populeux de la ville de Carcassonne où s’entassent environ un millier de personnes. Aujourd’hui elle compte moins d’une centaine d’habitants. Une première vague d’exode se produisit dans les années 1950-1960 où beaucoup de Citadins, séduits par le confort moderne des nouveaux HLM choisirent sans regret de quitter les obscures et vétustes maisons de la vieille citadelle. Mais ces départs, pour nombreux qu’ils fussent, ne mirent pas vraiment en danger la vie communautaire. Au contraire, dans les années 1950-1960 une deuxième vague signa véritablement le début d’un inéluctable temps de la fin. Fuyant maintenant les nuisances — le bruit, la foule — et les contraintes des réglementations engendrées par l’intensification de la fréquentation touristique, la plupart des habitants se virent contraints d’abandonner le lieu. Seuls restèrent ceux qui y avaient ouvert un commerce, et quelques autres, trop âgés pour avoir envie de bouger ou désireux de rester coûte que coûte. Dans ce même temps, et ce jusqu’à aujourd’hui, au fur et à mesure de la disparition des anciens habitants, de nouveaux venus investirent la Cité, non pour y habiter mais simplement pour y tenir commerce, arrivant le matin et repartant le soir. Peu à peu donc les habitants ont cédé le pas devant les boutiques, les cafés, les restaurants, ils ne sont guère plus aujourd’hui qu’une poignée convaincus d’être les derniers représentants d’un monde en voie de disparition[1]. 

  

Un symbole de l’âge d’or

        L’été 1977 fut, à la Cité, celui de la dernière fête du quartier et du dernier Tour de l’âne. Avant d’aborder les conditions de sa renaissance, il convient de voir en quoi consistait cette manifestation populaire, attestée dans le lieu depuis la fin du XIXème siècle et devenue depuis un emblème de l’identité collective. La description que nous faisons ici repose en grande partie sur un travail conduit en 1982 avec Claudine Fabre-Vassas (Amiel, Fabre-Vassas 1982). 

       Pour la fête votive de la Saint-Nazaire, au mois de juillet, la Cité se mettait en état de liesse durant deux, trois, quatre jours ou même plus, selon les années et le niveau des finances du Comité des fêtes. Tout commençait le vendredi soir par un premier bal au Pré haut[2] suivi d’un autre le samedi. Le dimanche la fête continuait. Il y avait d’abord, le matin, une messe en l’honneur du saint patron. A sa sortie, les fidèles se rendaient au cimetière pour rendre hommage aux défunts, comme le veut la coutume lors des fêtes votives. A midi, alors qu’un copieux repas réunissait dans chaque maison la famille et les amis, les jeunes faisaient le tour de la Cité, entrant chez tous, buvant et mangeant à chaque table, semant le désordre partout et s’attardant particulièrement dans la maison du dernier marié de l’année. Car c’était autour de ce personnage que, le lendemain, le lundi après-midi, la fête culminait avec la rituelle promenade du Tour de l’âne dans les rues de la Cité. 

       Le départ s’effectuait vers les trois heures, après un repas bien arrosé pris en commun à l’ombre des arbres, dans le jardin du Pré haut, devant le Pont-levis à l’entrée de la Cité. Juché sur un âne, vêtu du costume de noces en usage au XIXème siècle avec jaquette et gibus, le dernier marié de l’année venait en tête du cortège, brandissant, au bout d’une perche, une paire de cornes de bovidé auxquelles étaient suspendues des légumes aux évidentes connotations sexuelles : aubergines (viets d’ase, vits d’âne), poireaux, carottes, oignons... Derrière lui, visages grimés et corps travestis, les masques dansaient et gesticulaient au son de la musique, interceptant les passants pour les faire participer au jeu, saisissant les filles pour les forcer à embrasser le museau ou le cul de l’âne. 

       Accompli au gros de la chaleur, et après les agapes des jours précédents, le Tour de l’âne était une véritable épreuve physique. Pendant deux ou trois heures le cortège burlesque se déployait dans l’espace de la Cité. L’itinéraire était jalonné de haltes coutumières dans les cafés et sur les places où, sur l’air de « Jules est Hercule, Cyprien est musicien, Papa somnambule, Maman ne fait rien », se déroulaient d’interminables et harassantes farandoles. Au terme du parcours, le cortège revenait au Pré haut où, dès six heures, le bal reprenait. Le lendemain, le mardi, la Cité retrouvait son calme. Mais, la fête n’était pas, pour autant, finie. Elle rebondissait le dimanche suivant, et, au terme de cette journée, un ultime repas collectif, la soupe au fromage, réunissait encore les jeunes, le soir, au Pré haut. 

       Dans le précédent travail conduit, en 1982, avec Claudine Fabre-Vassas, nous nous étions attachées à mettre en évidence la fonction rituelle du Tour de l’âne. Doté des doubles emblèmes de la virilité et du cocuage, promené sur un âne comme dans les charivaris, le marié était le héros de la journée, éphémère roi de carnaval chargé de subir, pour lui et pour ses congénères, un rite propitiatoire destiné à assurer leur bon passage dans la communauté des hommes mariés. Nous avions également noté l’importante dimension collective et identitaire de cette fête. Pour nos informateurs de l’époque, le Tour de l’âne de la Cité, était, par rapport à ceux qui se déroulaient dans les autres quartiers de Carcassonne et dans les villages environnants, le seul authentique : « la Trivalle, la Barbacane, ils ont un peu copié pour ainsi dire ». Il était le plus beau, parce qu’il se déployait dans un cadre unique, la vieille ville close de remparts et parce qu’il était l’œuvre de deux groupes de participants, les jeunes et les vieux

       Cette entente entre les jeunes et les vieux nous avait été maintes fois signifiée comme étant une originalité de la Cité et comme la meilleure preuve de la cohésion sociale du groupe. Pour nos informateurs de 1982, l’abandon récent du Tour de l’âne s’inscrivait dans le lent processus de la mort du quartier, et le symbole le plus évident de cette désagrégation était la disparition de l’ancienne connivence entre les classes d’âge. 

       Quinze ans après, durant l’hiver 1996-1997, j’eus à nouveau l’occasion d’entendre ce même genre d’arguments. La fête avait disparu parce que la communauté s’était délitée, elle était, aujourd’hui, impossible à refaire parce qu’il n’y avait plus assez de Citadins et, surtout, parce qu’il n’y avait plus de vieux : « Des jeunes maintenant, à la rigueur, tu en aurais. Mais ce qui est terrible c’est que maintenant il n’y a plus de vieux, ils n’auraient personne pour les aider, pour leur dire comment faire ». 

       Le temps du Tour de l’âne était donc fini et bien fini. C’est du moins ce que tout le monde affirmait. Un soir de l’automne 1996, nous nous retrouvâmes autour d’une table avec quatre anciens protagonistes, Guy et Zabé et leurs amis Denise et Gérard. Christophe, le neveu des premiers, était là aussi. L’évocation des souvenirs battait son plein et le Tour de l’âne occupait une place de choix. Zabé était allée chercher de vieilles photos et avait même déniché de petits bouts de films en super 8 réalisés les dernières années. A voir ces images, à entendre les récits des mille « coups » faits par ses aînés, à essayer de se remémorer cette époque où il n’était qu’un bambin, Christophe éprouvait le frustrant sentiment d’avoir, de peu, raté « la vraie vie de la Cité ». Comme au lendemain immédiat de son interruption, le Tour de l’âne apparaissait comme le symbole le plus visible de l’âge d’or de la communauté. « Il faut le refaire ! Il faut le refaire ! » s’exclamait-il régulièrement. Et, non moins régulièrement, les autres lui assénaient que la chose était impossible. La raison semblait de leur côté, la Cité avait trop changé. Habitués, depuis plusieurs années, à penser la vie de la Cité en termes de déclin et de fin, ils avaient rangé, une fois pour toutes, le Tour de l’âne dans l’armoire aux souvenirs. Idéalisé, jalousement figé dans une figure canonique, élevé au rang de symbole de l’ancienne communauté citadine, il appartenait désormais au seul espace de la mémoire. 

       Depuis la dernière fête en 1977, il y avait un hiatus de vingt années, pendant lesquelles la traditionnelle complémentarité entre les générations avait cessé de s’exercer. L’essentiel des échanges était, maintenant, de l’ordre de la transmission du souvenir, les uns racontaient, les autres écoutaient. Et Christophe, au fond, tout en plaidant pour un retour du Tour de l’âne n’y croyait pas vraiment. Pour lui aussi la fête appartenait au temps mythique d’un âge d’or définitivement révolu. Une tentative de reprise risquait finalement de déboucher sur le pire, c’est-à-dire sur une forme édulcorée qui dévoierait le Tour de l’âne en en faisant une simple animation à usage touristique et commercial. Ce serait là une seconde fin, plus terrible que la première parce qu’elle déroberait aux Citadins jusqu’à l’image de leur passé et galvauderait l’emblème de leur identité collective. 

       A la fin de cette soirée, il apparaissait donc clairement que le Tour de l’âne était, matériellement et symboliquement, impossible à refaire. Seule sa mémoire pouvait être entretenue. C’est pourquoi nous eûmes l’idée de proposer d’organiser une soirée au cours de laquelle serait projeté le film de Roger Morillère, Le Tour de l’âne, tourné en 1973 à la Cité. C’était, pour nous, une façon de remercier les Citadins de leur accueil et je prévoyais que ce serait aussi une occasion d’observer, sur le vif, des phénomènes liés au fonctionnement de la mémoire collective.  

 

Le retour des vieux 

       Quelques jours après, Zabé nous dit que Laurence, jeune conseillère municipale, originaire de la Cité et désireuse d’animer le quartier, souhaitait, elle aussi, organiser une petite exposition de photos sur le Tour de l’âne. Jean-Pierre Piniès et moi prîmes contact avec elle et décidâmes de travailler ensemble à la réalisation du projet. Celui-ci était modeste : présentation de photos et projection du film de Morillère puis de diapositives. La mairie mettrait une salle de l’ancienne école à notre disposition et offrirait un apéritif. De notre côté nous prendrions en charge, sur les crédits de recherche de la Mission du Patrimoine, les frais de photocopie et de reproduction photographique. Le Garae[3] prêterait le film de Morillère. Jean-Michel Martinat, technicien de la Fédération Audoise des Oeuvres laïques, assurerait bénévolement la projection. 

       Avec les documents dont nous disposions, clichés de Jean-Pierre Piniès pris dans les années 1970 et photos anciennes rassemblées lors de l’exposition de 1982, nous avions largement de quoi garnir les panneaux d’affichage. Mais, en parlant avec Laurence, l’idée de faire participer les jeunes du quartier à la réalisation de la soirée avait germé. Christophe, Nathalie et Stéphanie, les filles de Guy et Zabé, enthousiasmés par cette perspective, furent chargés de collecter des photos et des diapositives auprès des Citadins qui habitaient encore la Cité et auprès de ceux qui en étaient partis. 

       Cette implication des jeunes, qui nous avaient déjà aidé à organiser un « goûter des mémés » en vue de recueillir leurs souvenirs, allait modifier, de façon capitale, les effets que pouvait avoir notre enquête. Jusqu’à présent, c’était nous, c’est-à-dire des « étrangers » au quartier, qui, par nos interrogations, avions quelque peu réveillé la mémoire assoupie des derniers Citadins. Lorsque, pour répondre à nos questions, ils se remémoraient leurs souvenirs, ils le faisaient au titre de témoins d’un temps disparu. Et ils espéraient seulement, qu’en enregistrant et notant leurs paroles pour en faire « un livre », nous sauverions un peu de l’oubli les anciennes façons de vivre. Le fait que ce soit maintenant de jeunes Citadins qui jouent les enquêteurs changeait la situation en la transformant en un échange entre générations. Les jeunes y trouvèrent l’occasion de découvrir véritablement ce qu’avait été cette fête dont ils n’avaient entendu parler que par bribes. Leurs interlocuteurs y apprirent qu’ils n’étaient peut-être pas les derniers maillons d’une chaîne qu’ils croyaient brisée. Alors qu’ils ne cessaient de déplorer la disparition des « vieux », les jeunes les amenèrent insensiblement à réviser leur position et à renouer le fil de la transmission des savoirs communautaires. 

       « Ce qui est terrible maintenant à la Cité c’est qu’il n’y a plus de vieux », nous avions, des dizaines de fois, entendu, ce leitmotiv. Plus de « vieux » au Pré haut pour garder le pont-levis, plus de « vieux » pour faire respecter l’ordre, plus de « vieux » pour raconter des histoires, plus de « vieux » pour aider les jeunes à faire la fête. Chaque décès était une perte irremplaçable. Les « vieux » s’éteignaient les uns après les autres et bientôt il n’en resterait pas un seul. Tout se passait comme si, depuis la fin des années 1970, le statut de vieux ou d’ancien, exclusivement attaché à un certain nombre d’individus était devenu intransmissible. Moins que les « vieux » eux-mêmes c’est la fonction sociale qu’ils occupaient qui était en train de disparaître. L’histoire de la Cité s’était arrêtée en même temps que le Tour de l’âne et les générations étaient restées figées en l’état qu’elles avaient à ce moment là. Vingt ans après, tout se passait comme si les anciens jeunes, n’ayant eu aucun cadet à encadrer et à aider dans l’apprentissage de la vie communautaire, n’avaient pas changé de catégorie. Au niveau individuel et familial, ils tenaient leur place dans la suite des générations et endossaient sans problème le statut de « vieux ». Mais au niveau collectif, les seuls « vieux » qu’ils reconnaissaient en tant que tels étaient ceux qu’ils appelaient déjà ainsi, vingt ans auparavant. 

       Avant d’entamer leur recherche de documents sur le Tour de l’âne, Laurence, Nathalie, Stéphanie et Christophe partageaient, à propos de cette inexorable disparition des « vieux », le même point de vue. Au moment de la préparation du « goûter des mémés », l’âge des participantes avait été, pour eux, un critère de choix essentiel. Les « vieux » intéressants étaient, au moins, de la génération au dessus de leurs parents. Plus ils étaient âgés, plus la remontée dans le temps était grande, plus leur savoir était valorisé. Mais, dans le but maintenant plus précis de rassembler des photos pour une rétrospective qui devait aller, jusqu’aux années 1970, ils en vinrent, peu à peu à se passionner pour des choses qu’ils estimaient auparavant trop proches. 

       Leur intérêt, par rapport au passé lointain, eut même tendance à s’inverser. Car, en regardant et montrant autour d’eux les quelques rares clichés existants des années 20 et 30, un critère plus important s’imposa : le fait que les Citadins d’aujourd’hui puissent ou non reconnaître les gens présents sur les photos. Sur les plus vieilles, personne ne savait de qui il s’agissait. Ces visages étaient devenus anonymes et ne pouvaient guère servir de support à la mémoire collective. C’est ainsi que les plus vieilles photos, ayant perdu une grande part de leur valeur identitaire, furent jugées inintéressantes « c’est pas la peine, on ne sait pas qui c’est, c’est trop vieux ». 

       Au contraire, sur les photos les plus récentes, ils reconnaissaient directement la plupart des personnages, et, sur les toutes dernières, ils eurent la joie et la surprise de retrouver leurs propres visages enfantins ou ceux de camarades de leur génération. Ils connaissaient bien sûr quelques unes de ces photos. Mais, là, maintenant, par leur juxtaposition avec les autres, ces clichés prenaient un autre sens. D’images à valeur familiale, ils devenaient des documents, et les enfants que l’on y voit apparaissaient, eux aussi, comme des acteurs de la fête. C’est ainsi, qu’en cherchant à exhumer le passé du Tour de l’âne, Nathalie, Stéphanie, Christophe et Laurence découvrirent qu’ils en faisaient un tant soit peu partie et qu’ils étaient inscrits dans son histoire. Âgés aujourd’hui d’une trentaine d’années, ils étaient les derniers à l’avoir vu. Le Tour de l’âne s’était arrêté juste avant qu’il leur revienne de le prendre en charge. En travaillant ensemble à la préparation de l’exposition, ils retrouvèrent ainsi quelque chose de cette place collective de jeunes qu’ils n’avaient jamais eu le loisir d’occuper. 

       Ce fut donc, pour eux, une occasion d’appréhender, différemment, la hiérarchie des générations. Et, surtout, ce fut, pour tout le monde, après une longue période d’immobilisme, le prélude d’un réajustement des rôles sociaux. En réinvestissant les attributs de leur classe d’âge, les quatre jeunes gens réévaluèrent du coup la situation de leurs parents et les propulsèrent, très logiquement, dans la catégorie des vieux. Ces derniers furent, alors, amenés à replacer les plus âgés dans leur position normale d’anciens, doyens de la communauté, dépositaires de la mémoire collective. Peu à peu, donc, le groupe des vieux ressurgit à la Cité, incarné par ceux-là mêmes qui, jusqu’alors, en déploraient la lente mais inexorable disparition. Le quartier était toujours aussi dépeuplé, mais il retrouvait sa traditionnelle division en trois classes d’âge complémentaires : les jeunes, les vieux, les anciens[4]. 

  

Une soirée entre soi

        Le printemps, avant que ne débute la saison commerciale, fut retenu comme moment propice pour l’exposition. La soirée s’adressait à un double public, aux anciens Citadins, et aux quelques nouveaux commerçants qui avaient choisi de ne pas seulement travailler à la Cité mais aussi d’y résider. Pour les premiers, cette soirée serait un moyen de renouer les liens. Les seconds étaient invités au titre d’habitants : « C’est pas sûr qu’ils viennent. Mais ça serait bien qu’ils viennent, pour qu’ils voient un peu comment ça se passait avant ». 

       En les invitant à venir partager leurs souvenirs, les Citadins d’origine, les reconnaissaient partiellement comme des gens de la Cité. La soirée pouvait être, pour eux, une occasion de découvrir les traditions de ce quartier aujourd’hui déserté de toute vie populaire et dans lequel certains essayaient, notamment par le biais de fêtes organisées par l’Union des Commerçants, de créer de nouvelles formes de sociabilité. Les faire participer à la mémoire collective était une façon de jeter un pont entre le passé et le présent. 

       Dès ses préliminaires donc, la soirée Tour de l’âne fut entourée d’une très forte dimension identitaire. Et nous comprîmes vite que, si nous voulions réellement faire plaisir aux Citadins, il fallait leur abandonner la direction « intellectuelle » de l’exposition, en les laissant décider autant du choix des documents que du public à inviter. Nous avions, dans un premier temps, pensé à y introduire un volet présentant un petit panorama des Tours de l’âne et des cérémonies carnavalesques apparentées, dans la région, et, en particulier dans les quartiers proches de la Trivalle et de la Barbacane. Cette proposition déclencha un véritable tollé et nous fîmes immédiatement marche arrière, « Ah ! non ! si tu mets des photos de la Trivalle, nous on vient pas ! ». L’exposition ne devait concerner que la Cité et être réservée à ses seuls habitants, anciens ou nouveaux.

       La grande idée était celle de faire « remonter », pour la circonstance, les habitants qui avaient quitté la Cité dans les années 70-80. Entre eux et ceux qui étaient restés, les relations n’étaient pas rompues, mais les occasions de rencontre étaient rares car beaucoup de ceux qui étaient partis affirmaient qu’ils ne voulaient plus, qu’ils ne pouvaient plus remettre les pieds dans la Cité. En vingt ans, tous avaient, à quelques reprises, tenté de surmonter le poids de la nostalgie. Ils étaient, un dimanche ou un soir d’été, « montés » s’y promener en famille ou avec des copains. Chaque fois, ils avaient fait la déprimante expérience de voir le lieu défiguré par les outrances de l’exploitation touristique et de ne plus s’y reconnaître. Dégoûtés, ils avaient choisi de le rayer de leur présent. La Cité, pour eux, c’était, irrémédiablement, fini. Il était donc important, de pouvoir leur dire qu’il s’agissait d’une réunion intime, dans laquelle il n’y aurait que « des gens de la Cité ».

 

« Les photos parlent d’elles-mêmes »

       Durant les mois de février, mars et avril nous nous réunîmes plusieurs fois avec les quatre jeunes Citadins. Fallait-il montrer toutes les photos, toutes les diapositives recueillies ? Ou faire un tri en les organisant par thèmes et par périodes ? Fallait-il les présenter à plat ou les accompagner d’un commentaire ? Dans quels formats allions nous faire les reproductions ? Ces questions, qui nous paraissaient relever d’un minimum souci d’esthétique et de lisibilité, n’éveillèrent aucun intérêt chez nos collaborateurs. Ce qui, pour eux, était essentiel n’avait rien à voir avec les critères ordinaires d’une exposition. « Ce n’est pas une exposition normale, c’est une exposition pour les gens de la Cité », nous expliquèrent-ils. Or, ceux-ci savaient ce qu’était le Tour de l’âne, il était inutile de mettre des légendes qui ne leur apprendraient rien, « les photos parlent d’elles-mêmes ». Seule importait la valeur identitaire des clichés. Et, comme celle-ci ne pouvait être légitimement appréciée que par les autochtones, nous étions nécessairement hors du coup. L’essentiel des réunions fut donc, pour nous, consacré à ratifier des choix faits par la communauté citadine. 

       Nous proposâmes cependant quelques images que nous jugions capitales. Il s’agissait de trois cartes postales du début du siècle qui sont les plus vieilles photos connues du Tour de l’âne. Il y avait aussi une photo où l’on voyait seulement deux bras tendant un soufflet vers le cul de l’âne, scène anonyme mais très représentative du jeu carnavalesque. Il y avait encore quatre clichés de l’année 1938 représentant le groupe des jeunes avant leur départ pour aller chercher du buis dans la montagne afin de décorer l’estrade de l’orchestre. Cette année là, au retour, la camionnette avait quitté la route et quatre jeunes étaient morts dans l’accident. La fête n’avait pas eu lieu, toute la Cité avait porté le deuil, et, depuis, tous les ans, le jour du Tour de l’âne, une messe était dite à leur intention, et les jeunes allaient ensuite déposer sur leur tombe des vases de fleurs. Nous expliquâmes que ces photos étaient importantes, parce que les premières attestaient l’ancienneté de la tradition, parce que la deuxième montrait un moment fort du rituel, parce que les troisièmes représentaient une date symbole de l’histoire festive de la communauté. Les quatre jeunes acquiescèrent à nos suggestions. 

       Tout ce que nous pouvions leur apprendre sur la fête semblait les intéresser. Mais nous nous aperçûmes vite que notre savoir ne correspondait pas vraiment à leur attente. Nos explications sur son inscription dans un ensemble de traditions, allant des coutumes de mariage aux charivaris des maris battus par leurs femmes, les décevaient parce qu’elles faisaient l’impasse sur la spécificité du Tour de l’âne de la Cité. A la description ethnographique que nous leur proposions, ils préféraient une connaissance plus intime et plus directe, fondée sur les discours autochtones. Car, bien sûr, durant les trois mois de la préparation de la soirée, il fut dans la Cité souvent question du Tour de l’âne. Profitant de l’occasion qui nous était donnée, croyions-nous, d’approfondir l’enquête sur la fête, nous posions des questions sur tel ou tel détail de son scénario. Mais, paradoxalement nous ne pûmes, durant toute cette période, recueillir aucune description sur la façon dont se déroulaient les choses, aucune précision sur le rôle du marié, de la mariée, sur la fabrication des cornes, sur la cérémonie du dépôt de fleurs au cimetière, sur la préparation des repas, sur le choix du parcours et des haltes, sur les fonctions respectives des anciens et des jeunes... L’attention de nos interlocuteurs était totalement, et de façon caricaturale, mobilisée autour de la reconnaissance des gens présents sur les photos. 

 

Le statut de l’ethnologue

       Face aux Citadins, nous nous retrouvions un peu dans la position de l’historien dissertant sur le monument. Nous avons étudié par ailleurs comment, sans contester la vérité du savoir archéologique, les habitants de la Cité en avaient élaboré un autre : « Ils ne mettent pas sur le même plan la science historique et leur propre connaissance de l’histoire de leur lieu de vie. La première appartient au domaine public, on les trouve dans les livres, dans les discours des guides et des conférenciers, la seconde touche à l’ordre privé, à la collectivité restreinte des habitants de la Cité » (Amiel à paraître). Nous savions également que beaucoup de Citadins avouent avec fierté n’avoir jamais fait la visite du monument : « La Cité, on n’a pas besoin de la visiter, nous, on la connaît assez » (Amiel, Piniès 1999 : 44). 

       L’attitude qu’ils avaient adoptée tout au long de la préparation de la soirée procédait de la même logique. Il s’agissait, en rejetant tout ce qui venait de l’extérieur de ne pas se laisser dérober la mémoire du Tour de l’âne. « Les photos parlent d’elles-mêmes », leur ajouter des commentaires, les hiérarchiser selon des critères esthétiques, les organiser par rapport à une analyse ethnographique, tout cela était autant de façons de déposséder les Citadins de leur Tour de l’âne, en le traitant comme un phénomène culturel ordinaire, et en divulguant sur lui un savoir accessible à tous. Leur refus de tout ce qui, en dehors des valeurs identitaires, pouvait faire sens était un refus de laisser des étrangers s’approprier une part de leur histoire. Habitués, depuis l’époque de la restauration, à vivre l’opposition entre les deux mémoires collectives de la Cité, celle du quartier et celle du monument, celle des habitants du lieu et celle des savants, les Citadins ont intériorisé ce schéma au point d’en faire une condition nécessaire de leur existence en tant que groupe[5]. 

       Un peu par réflexe, en pensant aux jeunes et aux commerçants qui ignoraient tout de cette fête, un peu par provocation aussi et parce qu’il ne nous paraissait pas souhaitable de nous effacer complètement, nous insistâmes pour faire figurer quelques légendes explicatives sur les panneaux d’exposition. Il nous paraissait, en effet, important de pouvoir montrer concrètement aux Citadins ce qu’était le travail de l’ethnologue. Cela faisait presque deux ans que nous avions commencé notre terrain à la Cité, et, peu à peu, des relations d’amitié s’étaient nouées. Nous avions maintenant des « informateurs privilégiés », c’est-à-dire des gens chez qui nous allions bavarder très régulièrement, sûrs d’y glaner à chaque fois de nouveaux renseignements. Mais, peu à peu, nous étions, nous-mêmes, devenus, pour eux, des interlocuteurs privilégiés. Ils avaient découvert que l’on pouvait être « historien » — c’est sous ce vocable qu’ils trouvaient plus commode de nous désigner — et s’intéresser à l’étude des menus faits qui tissaient la trame de leur vie quotidienne. Peu à peu, ils étaient arrivés à voir en nous des médiateurs capables non seulement de sauver leur mémoire mais aussi de faire entendre leur voix. A partir de là, un embryon de discours élogieux s’était mis en place, vantant notre différence par rapport aux historiens captivés par le seul monument et aux journalistes qui, de temps à autre, écrivaient, des articles que les Citadins jugeaient superficiels et caricaturaux : « Vous, c’est pas pareil. D’abord on voit bien que vous aimez la Cité ». 

       Sans que nous n’ayons encore rien écrit, ils nous faisaient confiance. De ce que nous leur avions dit de la démarche ethnologique, ils avaient surtout retenu l’importance accordée à la parole et aux témoignages des gens ordinaires. De là à concevoir que le résultat de notre travail prendrait la forme d’une monographie sur la vie des habitants de la Cité et d’un réquisitoire dans lequel seraient exposés tous les problèmes du lieu, il n’y avait qu’un pas. Et nous avions toutes les raisons de croire qu’il avait été franchi. Plus d’une fois des phrases du genre « ça, il vous faut le dire » nous avaient alertés et incité à tenter de définir plus précisément la problématique et les limites de notre étude. Les Citadins se montraient ouverts à nos arguments, ils comprenaient que nous ne pourrions pas tout mettre dans « le livre » et que notre propos n’était pas de polémiquer avec les différentes administrations qui se partageaient la gestion de l’espace. Ils comprenaient mais ne nous retiraient pas leur blanc-seing. 

       Malgré, ou plutôt à cause de cette confiance absolue, nous ne nous sentions pas tout à fait à l’aise dans notre rôle d’ethnologue. Il y avait d’abord la crainte, qu’à la lecture de notre future prose, ils ne se sentent trahis. Il y avait ensuite l’inquiétude que notre immersion dans le terrain nous empêche d’avoir la distance nécessaire à la conduite de l’analyse. Nous étions donc assaillis de doutes, partagés entre le sentiment d’une double faute : celle d’avoir lié des liens trop étroits avec nos informateurs, et celle de ne pas pouvoir répondre à leur attente. 

       En ce qui concernait la soirée sur le Tour de l’âne, nous aurions dû être tranquilles puisqu’elle n’était destinée qu’à faire plaisir aux Citadins. D’un point de vue intellectuel la démarche était correcte, nous remercions simplement les gens de l’accueil qu’ils nous avaient fait. Et, par là, nous nous dédouanions à l’avance de ce que les résultats de notre enquête pourraient avoir d’abscons. Mais, en fait, dans cette affaire et dans ses prolongements, notre comportement resta guidé par la contradiction et l’ambivalence de notre position. 

       A propos du contenu de l’exposition, nous avions suivi le désir des Citadins et quasi abandonné toute velléité intellectuelle. Par contre, et comme pour contrebalancer cet effacement, nous fîmes apparaître la notion de recherche scientifique dans l’environnement de la soirée. Officiellement la manifestation se déroulait sous l’égide de la mairie. Nous demandâmes cependant que, sur le carton d’invitation, l’aide de la Mission du Patrimoine ethnologique — institution qui, ici, n’évoquait rien pour personne — et celle du Garae soit mentionnée. Le jour venu, à l’ouverture de la séance, après les paroles de bienvenue du maire, nous réitérâmes dans un petit discours qui mettait l’accent sur la dimension patrimoniale du Tour de l’âne : 

« Quand on parle de patrimoine à la Cité, on pense d’abord et surtout aux pierres, au monument. Et tout le monde sait que la Cité est un passionnant terrain de recherches pour les archéologues, les historiens, les spécialistes de l’architecture militaire (...) Mais ce que l’on sait moins c’est qu’il y a aussi des chercheurs qui s’intéressent à d’autres aspects du patrimoine, à des choses plus modestes en apparence, moins immédiatement visibles et repérables que les monuments historiques ou les œuvres d’art, mais tout aussi importantes pour nous aider à comprendre ce qu’est une civilisation et qu’il convient donc de sauvegarder, au moins sous la forme de témoignages. Je veux parler de tout ce qui a trait aux usages et aux coutumes de la vie quotidienne, c’est-à-dire ce que l’on appelle la culture populaire traditionnelle. Le Tour de l’âne de la Cité, dont la dernière sortie remonte à 1977 — ce qui ne veut pas dire qu’il ne renaîtra pas un jour — fait partie du patrimoine. C’est à ce titre qu’il avait, en 1973, retenu l’attention du cinéaste et ethnologue Roger Morillère dont nous verrons tout à l’heure le film. Nous avons nous même, vers cette époque, assisté à plusieurs tours de l’âne, Jean Pierre Piniès en a pris des photos, et, en 1982 nous avons participé à la réalisation d’une étude et d’une exposition sur le tour de l’âne. C’est à cette occasion que nous avons fait la connaissance de Titi Puéo. Elle nous a longuement parlé de la fête et de ses préparatifs, mais aussi de la vie à la Cité et elle nous a donné envie d’en savoir plus sur la façon dont les gens habitaient ici, à l’intérieur de ces vieilles murailles, dans ce qu’ils appelaient un village. Nous devions revenir la voir... et puis le temps a passé et aujourd’hui elle n’est plus là pour répondre à nos questions. Avec sa disparition, comme avec celle de beaucoup d’« anciens » de la Cité, ce sont des pans entiers de savoir qui se sont évanouis. Mais même si les temps ont changé, même s’il est incontestable que du passé nous ne pourrons jamais reconstituer que des bribes, il est indéniable que la tradition n’est pas morte, que l’originalité des façons de vivre ne s’est pas perdue et qu’il y a toujours à la Cité un petit noyau de gens qui continuent à entretenir l’esprit du lieu et l’originalité des façons de vivre ».

       Comment furent perçues ces paroles ? La première partie qui parlait de la dimension patrimoniale du Tour de l’âne, ne retint manifestement l’attention de personne. La seconde, celle où nous évoquions les « anciens », dont Titi, figure forte de la communauté, où nous rappelions l’existence du petit groupe qui tentait de maintenir l’esprit des lieux, alla, par contre droit au cœur des gens, et nous vîmes même des yeux s’emplir de larmes au souvenir des disparus. Cela veut-il dire que la première partie de notre discours était inutile ? Nous ne le croyons pas. Nous étions des « historiens », il était normal que nous parlions de concepts généraux tels que patrimoine et monument historique. Même si c’était de façon confuse, ce préambule valorisait, aux yeux des Citadins, la mémoire du Tour de l’âne et de la vie du quartier. En même temps, il nous permettait de bien situer notre position vis-à-vis de la communauté citadine, en rappelant que la Cité était, pour nous, un terrain d’étude. 

 

Une soirée réussie

       C’est le mardi 29 avril 1997 qu’eut la soirée Tour de l’âne. En fin d’après-midi, le public commença à arriver. Visiblement, la participation était massive, le bouche à oreille et les coups de téléphone pour faire « monter » les anciens Citadins avaient bien fonctionné. Il y avait aussi quelques nouveaux commerçants dont la venue fut commentée et appréciée : « C’est bien, ça prouve qu’ils s’intéressent à la vie de la Cité ». La petite salle d’exposition était pleine à craquer. Les gens stationnaient longuement devant les photos, les détaillant par le menu, s’appliquant à retrouver l’identité de chaque personnage. Personne, bien sûr, ne lisait les légendes. L’exposition était comme un vaste album de photos, où chacun cherchait à retrouver des images du passé, des parents, des amis, des disparus. L’émotion, le trouble, le rire et la tristesse, le sérieux et la rêverie passaient en ondes rapides sur les visages. Tiraillés entre le désir de tout voir et celui de se figer dans la contemplation des documents qui les émouvaient le plus, les gens allaient en tous sens, avançaient puis revenaient en arrière, se faisaient happer par d’anciens compatriotes qu’ils n’avaient pas revus depuis des années. Tout le monde se poussait pour mieux s’approcher des photos, les examiner de près, les toucher. Les grilles en fer qui servaient de supports vacillaient parfois mais aucun incident ne se produisit, rien ne tomba, seules quelques photos affectèrent des airs penchés. 

       Puis vint le moment de la projection des diapositives et du film. Il n’y avait pas assez de chaises dans la seconde salle, les jeunes s’assirent par terre au milieu de l’allée et au pied de l’écran. A l’entrée de la porte intérieure qui faisait communiquer les deux pièces, une vingtaine d’hommes, agglutinés en une espèce de grappe, se pressaient les uns les autres, se montant sur les épaules pour tenter de voir le spectacle. Toutes les générations de la Cité étaient là, depuis les plus âgés jusqu’aux enfants. 

       Guy, muni d’un manche à balai, debout près de l’écran, montrait et nommait les gens qui apparaissaient sur les diapositives. Sans cesse des cris et des questions fusaient, des bras se tendaient pour désigner quelqu’un que l’on venait de reconnaître, des voix impérieuses réclamaient que l’on revienne en arrière parce qu’on n’avait pas eu le temps de bien voir... Nathalie officiait à l’appareil de projection, ralentissant ou accélérant le rythme selon les désirs du public. L’excitation et le vacarme étaient à leur comble lorsque arriva le moment du film de Morillère. Jean-Michel Martinat, qui avait très gentiment accepté de s’occuper de la projection, avait fait dans l’après-midi plusieurs essais pour tenter d’améliorer le son et pallier la très mauvaise acoustique de la salle. Il s’était fait du souci pour rien, le commentaire du film intéressait aussi peu les Citadins que les légendes que nous avions mises sous les photos. Dans le brouhaha général, personne n’en entendit un mot. Seules les images comptaient et la glose émanant de la salle elle-même. Aux jeunes et aux commerçants qui n’avaient jamais vu le Tour de l’âne, aucun renseignement n’était donné si ce n’est des noms à mettre sur des visages. 

       Une fois la projection terminée, un vin d’honneur attendait les participants dans la cour de l’école. La soirée était douce et les gens bavardèrent longuement. Après avoir fait l’inspection des photos, ils faisaient maintenant celle des lieux et se remémoraient leurs souvenirs d’écoliers. Ils revoyaient le tableau noir, les rangées de petits bureaux, les visages des instituteurs, le poêle où ils venaient se chauffer les mains. S’appliquant à transmettre cette mémoire à leurs enfants, ils leur montraient là où était leur place, les porte-manteaux où ils suspendaient leur veste, la fontaine, les escaliers. Des noms qu’ils croyaient oubliés ressurgissaient, et aussi des anecdotes qui déclenchaient de grands rires sonores ou voilaient les regards d’une ombre de mélancolie. Comme des exilés de retour au pays, les anciens Citadins succombaient au charme de la nostalgie, et cette émotion était partagée par ceux qui habitaient encore le quartier et vivaient au rythme de son lent dépérissement. 

       Tous continuaient à dire et à déplorer que la Cité c’était fini, qu’il n’y avait plus rien à faire. Quelque chose, cependant, était en train de se passer qui prouvait que le groupe n’était pas aussi complètement dissous qu’ils le croyaient. En leur permettant de se retrouver, entre eux et chez eux, dans leur école, en réactivant le souvenir de leur fête, cette soirée mettait les Citadins sur la voie d’une double réappropriation, de la mémoire collective et des lieux. 

       L’exposition ne devait, normalement, durer que le temps de la soirée, mais, face à la demande pressante, il fut décidé de la prolonger une dizaine de jours. Chacun voulait « remonter » la voir et y entraîner des parents ou des amis. C’était maintenant les noms des absents qui circulaient, et les gens se répartissaient la tâche de les contacter. A la nuit tombée, la cour de l’école retentissait toujours de rires et d’éclats de voix. Les Citadins semblaient ne plus vouloir se quitter et ne plus vouloir quitter cette Cité où ils s’étaient promis de ne jamais revenir. Zabé regrettait : « On aurait dû organiser un repas, c’est dommage de laisser partir les gens comme ça ». Tout le monde convînt que ce n’était que partie remise, les Citadins qui restaient sur place furent chargés de s’occuper des modalités : « Vous le décidez et vous nous téléphonez, on viendra. Maintenant qu’on s’est retrouvé on va continuer à se voir. De toutes façons, déjà cette semaine, on va remonter voir l’expo ». 

       La soirée était visiblement une réussite. Elle avait touché le cœur des gens beaucoup plus que ce que nous avions imaginé. Avant de partir, beaucoup — dont plusieurs personnes que nous ne connaissions pas — vinrent nous remercier très chaleureusement et nous embrasser. Tout au long des jours qui suivirent, ce succès ne se démentit pas. Beaucoup d’anciens Citadins qui n’avaient pas assisté à la soirée, « montèrent » la voir. Nous profitâmes bien sûr de l’occasion pour parler avec eux et écouter leurs souvenirs. Mais très vite, nous nous aperçûmes que les rôles étaient inversés. En effet, si certains nous apportaient encore quelques vieilles photos qu’ils venaient de dénicher, la plupart nous sollicitaient surtout pour avoir des reproductions de celles qui étaient exposées et où figuraient des membres de leur famille. Devant l’ampleur du phénomène, il fallut mettre au point un système de numérotation et un cahier où les gens laissaient leurs desiderata et leur adresse. C’est nous maintenant qui étions en position de fournisseurs de documents. De plus, les gens nous demandaient des renseignements à propos des photos : « On m’a dit qu’il y en avait une où on voyait le père de mon mari, vous savez où elle est ? », « Je cherche mon oncle mais je le trouve pas ». A force d’entendre les commentaires des uns et des autres, nous avions acquis un petit savoir généalogique et physionomiste qui nous permettait de répondre très sûrement à ce genre de question, au point de passer pour des spécialistes incontournables en la matière : « Demandez-le leur, ils savent tout ». Jean-Pierre surtout excellait dans cet exercice, guidant les visiteurs de panneau en panneau et les aidant à identifier des personnages qu’il n’avait jamais vus mais dont il parlait comme de vieilles connaissances, « Ça c’est le père de Mimi D. et, là, à côté le frère de X ». 

       L’exposition sur le Tour de l’âne marqua incontestablement, au printemps 1997, une étape dans nos relations avec les habitants de la Cité. Des gens que nous avions, plusieurs fois, tenté, sans succès, d’approcher, nous saluaient maintenant avec des grands sourires et nous invitaient à venir les voir. Le petit cercle fermé des Citadins s’ouvrait plus largement à nous. Et, ceux qui étaient déjà des amis nous signifiaient plus complètement encore notre intégration : « Moi je vous considère comme des gens de la Cité. Je ne dis pas ça pour vous faire plaisir, je le dis parce que je le pense ». Il est vrai que nous semblions partager les mêmes souvenirs, nous connaissions sur le bout des doigts toutes les anecdotes typiques de la vie communautaire. Nous en savions également de moins connues que nous nous amusions à révéler à nos interlocuteurs lorsqu’ils les ignoraient : « Ah ! ça vous ne le savez pas ! Mais moi je le sais, je vais vous le raconter ». Aussi, parfois, oubliant qui nous étions — ou feignant de l’oublier —, les Citadins nous parlaient comme si nous étions véritablement issus du quartier. Mais, à d’autres moments, ils nous reconnaissaient pour ce que nous étions, c’est-à-dire des chercheurs « étrangers » susceptibles d’avoir un regard plus synthétique que celui des autochtones impliqués dans le système des conflits sociaux ou familiaux, « C’est sûr que vous, vous allez chez tout le monde, vous entendez le point de vue des uns et des autres ». Par les effets de cette double reconnaissance d’intériorité et d’extériorité, d’appartenance et de différence, nous étions devenus, pour les Citadins, comme des membres au statut un peu à part, des sortes d’historiens de la communauté

       Nous étions toujours considérés comme de potentiels porte-parole aptes à faire entendre à l’extérieur la voix du groupe. Mais, surtout, nous commencions à être investis d’un rôle beaucoup plus capital, celui de faire entendre cette même voix à l’intérieur du groupe pour œuvrer à sa renaissance. Car l’exposition marqua également un tournant capital pour la communauté citadine. A partir du printemps 1997 le discours hégémonique sur le temps de la fin eut, de plus en plus, tendance à se nuancer. La mort du quartier ne paraissait plus être une fatalité aussi définitivement accomplie que tout le monde l’avait cru. 

 

Figures d’une réappropriation

       Dès les lendemains de l’expo, nous constatâmes, en effet, un imperceptible changement dans l’humeur collective des Citadins. L’heure n’était plus à la glorification nostalgique du passé. Chacun songeait qu’il était peut-être possible de recommencer à organiser, à défaut de véritables fêtes, des soirées et des repas collectifs. Les anciens Citadins continuaient d’affirmer qu’ils étaient contents d’être partis de la Cité parce que la vie n’y était plus possible, mais, sous l’effet des retrouvailles avec le groupe, ils ne refusaient plus l’idée de venir, de temps à autre, y faire un tour. Individuellement, ils avaient été, face à la mutation du quartier, désarmés et incapables de résister. Lentement, les uns après les autres, ils avaient quitté la Cité. Et chacun portait en lui ce départ, abandon forcé et nécessaire, comme un deuil inachevé, une blessure enfouie, prête à se réveiller à la moindre occasion. Et, vingt ans après, alors qu’ils croyaient en avoir fini avec la Cité, ils se laissaient reprendre par elle. Le soir de l’expo, avant de se séparer, nous les vîmes, petite troupe bruyante et joyeuse, arpenter les rues, se réapproprier l’espace, et réinvestir leur statut de Citadins. Place Marcou, une voiture en stationnement abusif gênait le passage. « Je vois que ça a pas changé, les gens sont toujours aussi cons » dit l’un et, aussitôt, ils furent quatre à la saisir, chacun par une poignée : « Allez, on l’enlève cette poubelle ! C’est bien ça, les poubelles ça a des poignées sur le côté ? ». Encouragés par les rires des autres, ils commencèrent à la faire se balancer comme s’ils allaient la renverser ou la déplacer, sous le regard inquiet du propriétaire. « Tu vois, me dit Zabé, avant, une bande comme ça, ils mettaient de l’ordre. Tout ce qui se passe maintenant ne se passerait pas si on était une bande comme ça  ; ils auraient vite fait de remettre de l’ordre ». La nuit était tombée, les boutiques étaient fermées, le quartier, calme et quasi-désert, semblait à nouveau leur appartenir. Derrière les devantures closes, les Citadins revoyaient les maisons telles qu’elles étaient jadis, se remémoraient leurs occupants, s’arrêtant ici et là pour vérifier un détail d’architecture : un trou dans le mur où on laissait la clé, une pierre de seuil où l’on s’asseyait. Tous étaient ravis de la soirée, il y avait longtemps qu’ils ne s’étaient pas promenés dans la Cité de cette manière, « on ne voulait pas venir, on avait un peu peur, mais c’est bien, on s’est régalé, on est content ». 

       Ils avaient fait la promesse de revenir, et ils revinrent effectivement, emmenant avec eux d’autres anciens concitoyens qui n’avaient pas pu ou voulu se déplacer pour la soirée Tour de l’âne. Sur le chemin de l’expo, le bureau de tabac de Guy et Zabé était une halte obligée. La saison n’était pas encore vraiment commencée et les palabres pouvaient aller bon train sans trop gêner le commerce. Souvent Zabé allait chercher des tasses ou des verres et offrait le café ou l’apéritif. Et les gens riaient, heureux de se retrouver là, à boire et à discuter comme jadis. Et Guy de faire semblant de maugréer : « Quand on a fermé le bar et qu’on a fait la boutique à la place, ils ont continué à venir. Ils arrivaient et ils demandaient le pastis. Ils ne voulaient pas aller ailleurs. Ils ne voulaient rien savoir, ils voulaient leur pastis ! Alors j’étais bien obligé de le leur donner. Ah ! ils m’ont fait suer avec ça ! Et voilà, et maintenant ça recommence ! ».

       Profitant de la préparation de l’exposition, nous avions constitué un petit fonds photographique sur le Tour de l’âne fait de reproductions laser rassemblées dans un gros classeur. Guy nous avait demandé de le lui prêter pour le montrer à Casque d’Or, un ancien Citadin trop handicapé pour pouvoir monter à la Cité. Puis, il prit l’habitude de le garder dans le magasin, à portée de main, pour s’y référer au cours des discussions avec les uns et les autres. Lorsque l’exposition fut finie, il nous sembla hors de question de le récupérer tant il était devenu un objet chargé de sens pour la communauté citadine. « Il y a peut-être encore des gens qui n’ont pas vu l’expo et qui vont passer ici, alors, au moins, je pourrais leur montrer le livre », nous dit Guy. Car c’est ainsi qu’il l’appelait. Passé l’étonnement suscité par l’utilisation de ce vocable pour désigner une collection de photos, nous comprîmes que nous avions, là, accompli notre mission de faire un livre « sur la vie des gens de la Cité ». Un livre sans écriture, un livre d’un unique exemplaire, mais un livre à la matérialité incontestable, différent certes des livres ordinaires mais, pour cela justement, plus précieux : un livre à l’usage des seuls Citadins. 

       Avant l’exposition nous nous étions procuré la cassette vidéo du film de Morillère pour pouvoir le visionner plus facilement. Après l’exposition, cette cassette fit un peu le tour des maisons et chacun voulait l’acheter. Mais cette exaltation retomba assez vite. Après avoir été, le temps de la soirée, véritablement transportés par ce film, les Citadins commencèrent, dès le lendemain, à nuancer leur enthousiasme. Car ce film n’était pas le vrai. Ils se souvenaient du tournage du vrai, les cinéastes étaient venus filmer la préparation des guirlandes pour le bal, la confection des cornes, ils les avaient accompagnés au cimetière, ils étaient rentrés dans toutes les maisons. Or tout cela n’était pas dans le film qu’on leur avait montré. Donc ce n’était pas le bon film. Le vrai film avait été réalisé par le photographe Charles Camberoque, « celui qui a fait le grand livre où il y a les photos », c’est-à-dire l’ouvrage de Daniel Fabre illustré de photos de Camberoque, La fête en Languedoc (1977). Je tente de leur expliquer qu’ils se trompent et qu’ils mélangent certainement les choses : Daniel Fabre assistait au tournage du film par Morillère et, peut-être, Charles Camberoque était-il là aussi. Mais non, mes interlocuteurs se montrent catégoriques, le nom de Morillère ne leur dit rien, ils se souviennent par contre de Camberoque et de Fabre, c’est donc Camberoque qui a fait le film c’est sûr. Il faut le contacter pour le lui demander parce que, là, dans son film, il y a beaucoup plus de choses. Devant la véhémence du discours, je capitule, promets — alors que je sais bien qu’il n’a jamais fait de film — de téléphoner à Camberoque. La conclusion de la discussion est que ce n’est pas la peine d’acheter la cassette du film de Morillère, il vaut mieux attendre qu’on ait trouvé le vrai. D’abord un peu abasourdis par ce raisonnement implacable, nous mettons un petit moment à comprendre ce qui le sous-tend. Pour les Citadins, le Tour de l’âne a une trop grande charge symbolique pour que sa mémoire puisse contenir dans une exposition ou un film ordinaire. Aujourd’hui, le discours sur le Tour de l’âne impossible à refaire, impossible même à saisir par ceux qui ne l’ont pas vécu, reprend ses droits. Seul un film mythique peut rendre compte de cette fête mythique. Celui de Morillère, que tout le monde a pu voir et dont tout le monde pourrait avoir la cassette, n’est pas mal mais ne saurait être qu’un ersatz du vrai, de celui que personne n’a vu mais dans lequel il doit y avoir tout

 

Le retour du Tour de l’âne

       Tout au long du printemps, donc, le Tour de l’âne occupa les esprits. Puis vînt la saison touristique et l’on aurait pu penser que son tourbillon allait disperser les velléités qu’avaient manifestées les Citadins de se revoir. Mais, un jour d’octobre, nous fûmes accueillis, à la Cité, par des rires et des exclamations : « Ah ! Vous ne savez pas ce qu’on a décidé ? Vous allez voir que vous allez être espantés (étonnés, frappés de stupeur) ! Tenez-vous bien ! Bon, allez, je vous le dis : on refait le tour de l’âne ! ». Apparemment, la décision était le fait d’un tout petit noyau et avait été très rapidement mûrie en profitant de deux opportunités : le récent mariage de Nathalie et la proximité de la Fête des Vendanges organisée pour la troisième année à la Cité et dont la date avait été fixée aux 19 et 20 octobre. Le quartier avait son dernier marié de l’année et l’inscription du Tour de l’âne dans le cadre des activités de l’Union des Commerçants permettait de résoudre les difficultés administratives et financières. Le Tour de l’âne ouvrirait, le samedi, la fête qui se continuerait le lendemain par diverses animations vigneronnes. 

       Tout le monde semblait avoir oublié que, moins d’un an auparavant, chacun clamait haut et fort l’impossibilité d’une reprise de la fête. Personne, non plus, ne manifesta de regret quant au déplacement de la date, « en juillet c’est pas la peine maintenant, il y a trop de monde », ni un quelconque pointillisme pour un strict respect de la tradition. La plupart des objets liés à l’ancien Tour de l’âne avaient disparu. Personne ne savait où était passé le costume du marié, les cornes, les corbeilles de linge pleines de chemises blanches et de pantalons de grand-mère que Titi conservait chez elle et prêtait à toute la jeunesse. « C’est pas grave, on en trouvera d’autres ». Nos suggestions pour tenter de les retrouver tombèrent à plat. Nous avions tendance à les considérer comme des symboles et il nous semblait que leur présence donnerait à la fête un gage d’authenticité tout en l’entourant d’une plus forte charge émotionnelle. Mais pour les Citadins, la question de l’authenticité ne se posait pas. Ils reprenaient simplement la tradition. 

       Le samedi 19 octobre 1997, le Tour de l’âne fit donc sa réapparition dans les rues de la Cité. Une vingtaine de masques seulement entourait l’âne sur lequel était juché Pierre, le dernier marié de l’année. Son costume avait été loué pour la circonstance, les cornes étaient prêtées par le Comité des fêtes d’un village voisin. Précédé par les musiciens, le petit groupe se massa en haut des marches qui donnent accès à la Tour du Tréseau, siège du Caveau des Vins. C’est là, qu’en présence des représentants des confréries vigneronnes et de plusieurs élus, fut ouverte la 3ème Fête des Vendanges. Le maire de Carcassonne, Raymond Chésa, originaire du quartier de la Trivalle, était là, sincèrement heureux de présider à cette manifestation qui le replongeait dans l’ambiance de sa jeunesse. Après les discours ponctués de rires, la petite bande carnavalesque s’ébranla au rythme de la musique. Les gens masqués n’étaient pas très nombreux, mais il y avait, par contre, une importante foule de badauds, parmi lesquels beaucoup d’anciens Citadins, venus parce qu’on le leur avait demandé mais tout à fait incrédules quant à la réussite de la manifestation. Ils suivirent d’abord le cortège, noyés dans l’anonymat des spectateurs. Mais, au fur et à mesure que la musique les pénétrait, ils craquaient, les uns après les autres, et venaient rejoindre la troupe. A la fin du circuit, au moment de rejoindre la tour du Tréseau, la farandole s’étirait sur toute la longueur de la rue Cros-Mayrevieille. Si les organisateurs étaient ravis, les participants de la dernière heure semblaient l’être encore davantage, étonnés et émerveillés de se retrouver là : « Je croyais pas que c’était possible. De faire Jules est Hercule ! Même ce matin je croyais pas que j’allais danser. On est venu mais on n’y croyait pas ». 

       Grisés par l’ambiance, les participants ne se lassent pas d’en redemander jusqu’à ce que les musiciens déclarent forfait. Le Tour de l’âne est fini, mais personne ne veut partir. Le maire propose alors d’offrir une tournée et la fête rebondit de plus belle. Des bribes de vieilles chansons ressurgissent dans les bouches. Les chanteurs les plus réputés sont, à tour de rôle, hissés sur un tonneau : « Allez ! C’est pour les jeunes, ils ne le connaissent pas, il faut le leur faire entendre ». La foule reprend les refrains et salue par de bruyants vivats le début et la fin de chaque prestation. Puis, comme il paraît impossible de se quitter, un repas collectif est improvisé chez un restaurateur de la Cité. Et le lendemain soir un autre repas réunira à nouveau tout le monde dans un autre restaurant. 

       La réussite de la reprise du Tour de l’âne éclate dans la forte et joyeuse atmosphère de ces deux repas. Pour la première fois, depuis vingt ans, le groupe des Citadins est à nouveau réuni. L’impossible a été accompli. La Cité n’est peut-être pas aussi « foutue » que ce que tout le monde croyait. A la fin du repas du second soir, il y eut des promesses réciproques de recommencer, mais personne, au fond, ne savait ce qui allait vraiment advenir de cette convivialité retrouvée. La renaissance du Tour de l’âne était-elle véritable ? 1997 allait-il marquer le début d’une nouvelle ère ou n’était-ce qu’un feu de paille, un dernier adieu avant le grand oubli ? 

 

La bande des Citadins

       Le dimanche 8 mars 1998 a lieu à la Cité la 3ème Fête du Cochon organisée par l’Union des Commerçants. L’hiver est presque fini mais l’été est encore loin. C’est, à l’intérieur des murailles fortifiées, le temps charnière entre la morte et la pleine saison, le temps aussi, des nouvelles festivités citadines, au statut ambigu entre animation commerciale — « il faut faire venir du monde » — et fête de quartier — « on fait ça pour s’amuser ». Le soir, un repas a été prévu dans l’ancienne école. 

       Lorsqu’ils l’apprirent les anciens Citadins demandèrent massivement à y participer. Les nouveaux commerçants, de leur côté, invitèrent nombre de leurs amis ou clients habituels. La composition de la salle reflétait de façon exemplaire l’ambivalence de la fête. Deux groupes étaient en présence, l’un représentant la Cité d’hier, l’autre celle d’aujourd’hui. C’est par le biais de l’Union des Commerçants, attachée à l’un et à l’autre et soucieuse de redonner souffle à la vie du quartier, que ces deux réseaux de sociabilité se trouvaient réunis. Mais, dans la pratique, l’osmose ne se fit pas vraiment. Les gens — quatre-vingts personnes environ — se répartirent suivant leur appartenance respective, chaque groupe examinant l’autre avec curiosité. Le repas fut animé et les anciens Citadins en furent incontestablement les vedettes. D’abord étonnés et un peu inhibés par la présence de membres de la petite bourgeoisie locale, ils dépassèrent vite leur sentiment de gêne et se livrèrent sans réserves aux plaisirs de la convivialité retrouvée. Ils chantèrent jusqu’à s’égosiller, firent la farandole et dansèrent « Jules est Hercule » en circulant autour des tables, plutôt fiers, maintenant, d’être le point de mire des regards et de montrer à tous qu’« à la Cité on savait s’amuser ». Ils partirent les derniers, palabrant longuement avant de se séparer, sympathisant avec les organisateurs de l’Union des commerçants et les séduisant par leur verve et leur entrain. 

       Depuis un an, depuis la préparation de l’exposition sur le Tour de l’âne, les choses avaient changé. L’an dernier, au repas de la Fête du Cochon, aucun ancien Citadin n’était là, ce soir ils avaient tenu le haut du pavé. Aux côtés de leurs compatriotes restés dans les lieux, ils étaient, officiellement, réapparus en tant que groupe festif. La dynamique engendrée par le succès du Tour de l’âne avait été double : elle leur avait donné envie de recommencer à fréquenter la Cité, et elle les avait également propulsés sur le devant de la scène. Car, aux yeux des responsables de l’Union des commerçants qui cherchaient des idées pour animer le quartier, ils apparaissaient comme des acteurs providentiels. En effet le Tour de l’âne avait attiré un public nombreux et enchanté les touristes de la fin de la saison qui musardaient dans les rues et n’avaient pas manqué de le photographier et de le filmer. Dans ce lieu où la dimension de site historique international cohabita longtemps avec celle de quartier populaire, les autochtones ont toujours été habitués à composer avec les regards que les « étrangers » portent sur eux. C’est pourquoi l’intégration du Tour de l’âne dans une série d’animations dites « commerciales » n’apparût pas du tout contradictoire avec l’idée de restaurer la fête collective. Il ne vînt à l’esprit de personne qu’il pouvait y avoir là une quelconque dérive ou « récupération ». L’Union des commerçants permettait, en payant la musique, de refaire le Tour de l’âne, et les anciens Citadins trouvèrent normal d’apporter leur contribution aux autres activités festives de l’Union. C’est ainsi qu’à l’automne 1998, pour la Fête des Vendanges, ils prirent en charge, après la journée du samedi consacrée au Tour de l’âne, l’organisation de divers stands de jeux. 

       Le deuxième Tour de l’âne fut, lui aussi, un succès et marqua une nouvelle étape dans la réappropriation citadine. Cette fois-ci, le nombre de participants masqués fut plus important. Il y eut plus d’anciens Citadins, plus de jeunes, plus de nouveaux commerçants. Et il y eut aussi une plus grande attention portée au rituel. Lors de la réunion préparatoire, il fut décidé, à la demande de Tony, de renouer avec la cérémonie du dépôt de vases de fleurs au cimetière: « Parce que je vois qu’on va refaire le Tour de l’âne, mais si c’est quelque chose de plaqué, ça n’aura pas d’âme. Et l’âme je crois que ce sont les Anciens qui peuvent l’amener ». Denise, à son tour, renchérit en proposant que le départ du cortège se fasse, comme jadis, au Pré haut et que le circuit respecte scrupuleusement la coutume, « il faut refaire tout ce qu’on faisait avant, s’arrêter là où on s’arrêtait avant, dans les cafés, place de l’église, place Marcou… ». C’est aussi au cours de cette réunion préparatoire que naquit l’idée de fonder une association, ce qui permettrait de demander directement à la municipalité des subventions, sans passer par l’intermédiaire de l’Union des commerçants. Les deux structures œuvreraient ensemble à l’animation du quartier et cette solution aurait l’avantage d’officialiser et de légitimer en quelque sorte le retour des anciens habitants. De plus les responsables de l’Union, qui étaient des nouveaux commerçants, se sentaient incompétents pour organiser le Tour de l’âne : « Ça c’est vous, nous on n’y connaît rien, il faut que ce soit vous qui vous en occupiez ». 

       Reprenant la tradition, une messe fut donc célébrée le samedi matin 18 octobre dans la cathédrale Saint-Nazaire en mémoire de l’accident de 1938. Le public cependant, était plus que réduit : une dizaine hommes et autant de femmes qui s’installèrent respectivement à droite et à gauche de la nef centrale. Yves, chargé de s’occuper des fleurs, n’avait trouvé que de gros pots de chrysanthèmes encore en boutons : « Avant au mois de juillet, on avait des petites fleurs blanches, c’était bien, mais, là, il n’y a que les chrysanthèmes pour la Toussaint, et encore, elles ne sont pas encore prêtes, c’est trop tôt ». Au cimetière, l’identification d’une des quatre sépultures posa problème : alors que tout le monde était réuni devant une vieille tombe portant l’épitaphe du disparu, Yves appela le groupe devant une autre plus récente mais portant la même épitaphe : « Ils ont fait une translation de corps, c’est ici maintenant ». Le vase, déjà soigneusement arrangé, fut déménagé, mais le doute subsista dans l’esprit de certains : « Il y a le nom, s’ils ont laissé le nom c’est qu’il est toujours là ». 

       Après cette cérémonie un peu confuse, un repas attendait les participants pour débuter les réjouissances proprement dites. Des tréteaux avaient été dressés dans la cour de l’école et un feu de souches brûlait dans un demi-bidon métallique, pour cuire les grillades, saucisses et costelos de porc. Après le repas, l’ancienne salle de classe fut transformée en vestiaire, et, en quelques minutes, tout le monde fut prêt, chacun déguisé selon son goût. Le mâchurage traditionnel au noir de bouchon passé à la flamme voisinait avec des maquillages à base de rouge à lèvre et de cosmétiques divers. Soyeuses tenues de Pierrot ou de bal masqué louées en ville, longues chemises blanches, pantalons de grand-mère en dentelles, récupérés dans les vieilles armoires ou simples hardes détournées de leur fonction habituelle — une robe pour un homme, une veste portée à l’envers, un soutien gorge porté sur le tee-shirt…—, tous les genres se côtoyaient et se mêlaient, sans que les anciens se sentent chargés de donner l’exemple et d’indiquer la coutume. Plusieurs fois, les jeunes avaient posé la question, « Comment on se déguise ? » et chaque fois il leur avait été répondu : « Comme vous voulez, n’importe comment ». 

       A quinze heures trente, le Tour de l’âne 1998 démarra, comme jadis, au Pré haut. Une cinquantaine de masques accompagnaient Marcel, héros du jour, conforme à l’esprit si ce n’est à la lettre de la tradition. Cette année, en effet, il n’y avait pas eu de mariage à la Cité. Mais le groupe avait trouvé une solution : Marcel venait d’être papa, il avait donc quitté le groupe des jeunes pour rejoindre celui des pères, et était tout à fait à même d’incarner le « dernier marié de l’année ». Près de deux heures durant, le cortège burlesque se déploya dans les rues, tantôt respectant scrupuleusement l’ancien circuit et les lieux de halte coutumiers, tantôt innovant en s’arrêtant dans des cafés nouvellement installés. La clôture se fit dans le bar de René où l’on commenta longuement la réussite de la journée. 

 

Le passé et l’avenir

       Le soir, durant le repas, tout d’un coup, Tony, l’air à la fois souriant et malheureux, nous fit des reproches : « Tout ça, c’est de votre faute. On était bien tranquilles, la Cité on avait fait une croix dessus. On n’y venait plus et ça allait bien. Et puis maintenant, à cause de vous, ça recommence. Et moi, ça, ça me fait mal. On avait oublié et il a fallu que vous arriviez pour tout remettre en train. Et, je te le dis, ça nous fait mal, parce que ça remue trop de choses ». Ne sachant trop comment répondre, nous rîmes, et lui avec nous. Mais nous savions que ce qu’il venait de dire n’était pas une boutade anodine. Depuis un an notre statut avait encore évolué. Nous étions de plus en plus investis d’un rôle moteur essentiel. Chaque fois qu’un ancien habitant remontait à la Cité, on nous présentait à lui en ces termes : « c’est grâce à eux qu’on refait tout ça ». Tout au long de l’hiver et du printemps nous avions assisté aux différents repas du groupe, aux réunions préparatoires de la Fête du Cochon, donné des avis et participé à sa réalisation. L’habitude avait été prise de compter avec nous et sur nous. « Ce qui serait moche, nous avait déjà prévenus Guy, c’est que, maintenant qu’on a relancé tout ça, vous ne veniez plus, que vous nous abandonniez ». Gênés, nous avions un peu éludé la question, en disant que nous continuerions à venir et à les soutenir, mais que ce qui était essentiel c’était que les gens se soient retrouvés. Et que, même si, des fois, nous ne pouvions pas être toujours là, le mouvement, maintenant, était enclenché et continuerait. Guy avait acquiescé mais sans abandonner son idée première : « Oui, mais, enfin, je vous le dis comme je le pense, je trouve que, si vous ne veniez plus, ça serait mal de votre part, parce que, maintenant, vous êtes avec nous, vous êtes dans la bande ». 

       Dans la semaine qui suivit le Tour de l’âne, une réunion eut lieu à l’ancienne école pour annoncer la constitution de l’association. Le nom retenu avait été celui de « Les Ciutadins » forme occitanisée du terme citadin[6]. La presse locale avait été invitée, et c’est là, au cours de cette réunion, que nous fûmes, spontanément et officiellement, consacrés par le groupe comme « citoyens d’honneur de la commune libre de la Cité ». L’association était née. Le temps de la fin était fini. Une autre époque s’ouvrait pour la communauté citadine qui allait tenter de se ressouder en tenant compte de la nouvelle réalité sociologique du quartier. 

       Aujourd’hui, à l’automne 2001, l’association semble avoir pris son rythme de croisière. Elle compte une centaine de membres, elle collabore aux animations festives de l’Union des commerçants, et organise, régulièrement, des repas plus intimes à l’intention de ses seuls adhérents. Elle en est à son cinquième Tour de l’âne, mais rien ne permet de dire si cette renaissance sera durable. Telle qu’elle fonctionne aujourd’hui, l’association des Ciutadins semble, en effet, porter en elle les germes de sa fin. La traditionnelle intégration progressive des jeunes, qui seule pourrait assurer à long terme la survie de la bande ne se fait pas. Celle-ci est, aujourd’hui, essentiellement constituée de gens de plus de cinquante ans. En réinvestissant les lieux de la sociabilité citadine, les anciens jeunes, émus et émerveillés de se retrouver, ont repris les choses là où l’histoire du Tour de l’âne s’était arrêtée. Ce sont toujours eux qui occupent la place centrale réservée aux jeunes, et ils paraissent avoir oublié qu’il leur appartient de conduire l’emblématique alliance des générations. Les jeunes sont invités à participer à la fête, mais personne ne leur passe le relais pour qu’ils en deviennent les premiers acteurs. On pourrait imaginer qu’on le leur passera un jour ou qu’ils le prendront. Mais cela semble improbable. La première année tout le monde s’accordait à dire que la présence des jeunes était indispensable, qu’il fallait les solliciter, les intégrer, leur expliquer les choses. Aujourd’hui un autre discours semble peu à peu se mettre en place : les jeunes ne savent pas s’amuser comme autrefois et ne sont pas intéressés par l’animation de la Cité, et, tout compte fait, on peut se passer d’eux. Cette année, pour le Tour de l’âne, les Ciutadins avaient prévu de demander à un jeune papa de monter sur l’âne. « Mais, nous a dit Guy, s’il ne veut pas, c’est pas grave, on s’en passera, on montera un peu chacun à tour de rôle ». 

       Même s’il s’agissait d’une boutade — ce qui n’est pas complètement sûr —, la phrase traduit bien la lente dérive qui risque fort de conduire à l’arrêt définitif du Tour de l’âne ou, du moins, à son édulcoration, par perte de sens, en une simple activité ludique nostalgique. Car, depuis sa reprise, le savoir traditionnel sur la fête, semble être tombé, peu à peu, en désuétude, au profit du seul plaisir de la convivialité retrouvée. Ainsi l’expérience de la messe à la mémoire des jeunes morts de 1938 n’a-t-elle pas été renouvelée  ; ainsi le grimage au noir de bouchon a-t-il été remplacé par des maquillages à l’aide de fards et cosmétiques divers  ; ainsi les tenues de bals costumés priment-elles sur les déguisements carnavalesques de jadis  ; ainsi le représentant des mariés de l’année est-il entouré et conduit dans les rues de la Cité non plus par des congénères de sa génération, mais presque exclusivement par un groupe de « vieux », figés, comme par une abolition du temps, dans leurs anciens comportements juvéniles. 

       En refaisant le Tour de l’âne, les anciens jeunes ont moins réinvesti le présent de la Cité que son passé. Pour eux, le Tour de l’âne reste toujours un objet de mémoire. Plus qu’une véritable résurrection, son retour est destiné seulement à entretenir le souvenir d’un âge d’or qui se confond avec le temps de leur jeunesse. 

 

 

Références bibliographiques

AMIEL Christiane, 2000, « Les tisserands oubliés ou la mémoire des origines » in FABRE Daniel, Domestiquer l’histoire, ethnologie des monuments historiques. Paris : MSH, pp. 147-166. 

AMIEL Christiane, FABRE-VASSAS Claudine, 1982, « Carnaval, classes d’âge et identité d’un quartier : le Tour de l’âne de la Cité de Carcassonne », in Un demi-siècle d’ethnologie occitane. Autour de la revue Folklore, Carcassonne, GARAE, pp. 112-152. 

AMIEL Christiane, PINIES Jean-Pierre, 1999, La Cité des images. Voir, habiter, rêver. Carcassonne : GARAE-HESIODE. 

AMIEL Christiane, à paraître, « La forteresse éternelle », communication au colloque de Rome Vivere nel tempo, juin 2001. 

FABRE Daniel, 1977, La fête en Languedoc. Photographies de Charles Camberoque. Toulouse : Privat. 

MORILLERE Roger, Le Tour de l’âne. [film 16 mm] Paris : CNRS Audiovisuel. 

[1] Sur l’origine et la constitution de la communauté citadine, voir Amiel 2000.

[2] Située à l’extérieur des remparts, devant le pont-levis, l’esplanade du Pré haut ou Prado, espace privilégié de la sociabilité quotidienne, est aussi le lieu traditionnel de la fête collective.

[3] Créé en 1981, le Groupe Audois de Recherche et d’Animation Ethnographique (GARAE) est aujourd’hui situé au 53 rue de Verdun à Carcassonne dans « La Maison des Mémoires ». Centre de documentation sur l’ethnologie méditerranéenne, c’est aussi un lieu d’édition, de colloques et de rencontres sur l’ethnologie.

[4] En fait, dans le langage courant, les termes d’Anciens et de Vieux sont souvent appliqués indifféremment aux membres de l’une ou l’autre des deux dernières catégories.

[5] C’est en 1851, grâce aux interventions multipliées de l’érudit carcassonnais Jean-Pierre Cros-Mayrevieille, que fut décidé un plan de sauvetage et de restauration de la Cité de Carcassonne, forteresse romaine et médiévale qui semblait vouée à la ruine. Les travaux commencèrent dès 1852 sous l’égide de l’architecte Eugène Viollet-le-Duc et s’achevèrent en 1903 sous la responsabilité de son successeur Paul Boeswilvald.

[6] La forme occitane correcte est Ciutadel, mais les Citadins ne sont pas nécessairement de fins linguistes. L’un d’eux a dit un jour ciutadin et ciutadin est resté.