Le massacre de Thines. Production et variations du discours commémoratif. Bernard Salques

N°4 Printemps 2002

MÉMOIRES DES LIEUX

Bernard Salques

 

« Au-delà de Privas, c’est un pays impossible ».
 Lucie Aubrac 

« Le vent passe sur les tombes
La liberté reviendra
On nous oubliera!
Nous rentrerons dans l'ombre. »

 Complainte du partisan
Anna Marly - Emmanuel d’Astier de la Vigerie

  

 

       C’est dans une curieuse triangulation géographique que se sont préparés les événements qui se dérouleront le 4 août 1943 pour s’inscrire dans l’histoire nationale de la résistance. Trois lieux sont présents dont un seul, pour cet événement, deviendra un « lieu de mémoire ». Les Baronnies, dans la Drôme, Marseille, la ville organisée, et Thines, vallée « perdue et sauvage », selon l’expression de divers auteurs. A travers ces lieux se dessinent également les protagonistes de la France occupée de 1943 dont il reste à travers différents récits la narration des attitudes respectives. Cette écriture progressive de l’histoire, qui s’étale également dans le temps, ne laisse d’interroger sur le type de réalité décrite, forcément ancré dans un temps historicisé, et la manière d’en rendre compte oblitère parfois le réel, qui ne se laisse alors saisir qu’en filigrane des différents récits. Sans doute est-ce ainsi que s’écrit aussi l’histoire, mais elle doit de se soumettre à l’interrogation incessante sous peine de perdre son contenu anthropologique et n’être plus qu’une suite événementielle.

 

Les événements

       Le 17 juillet 1943, venu de la région des Baronnies dans le sud de la Drôme, un groupe de résistants F.T.P. s’installe dans la commune de Thines à la limite de l’Ardèche et de la Lozère, au village des Tastevins, au fin fond d’une vallée considérée comme inaccessible. Sa mission est de recevoir un parachutage qui doit avoir lieu le 10 août sur le plateau de Montselgues, à quelques kilomètres au-dessus du village où est cantonné le groupe. Installé dans une maison louée par un pilote démobilisé originaire de Marseille, Jean-Marie Fournier, qui possède à proximité une maison de famille, le groupe de F.T.P. vaque à ses occupations au vu et su de l’ensemble du village, qui accueille avec sympathie les jeunes maquisards. Le 31 juillet arrive à Thines un inconnu qui dit apporter à Fournier des nouvelles de sa sœur restée à Marseille, et qui interroge les habitants, puis les maquisards sur leurs intentions et propose de se joindre à eux. Les maquisards refusent mais laissent partir l’inconnu. Les jours continuent cependant, on danse même avec la population sur la terrasse de la maison le 1er août pour la fête du village, et tout se passe bien, jusqu’au matin du 4 août, où la maison est cernée par les soldats allemands. Ceux-ci ordonnent aux maquisards de se rendre ; mais leur réponse est une rafale de mitraillette. Dès lors la maison est mitraillée à son tour ; dans la confusion, les militaires fusillent ensuite trois habitants, dont la voisine la plus proche, âgée de 90 ans. Un seul maquisard, Fernand Arnaud, parvient, bien que blessé, à se cacher dans un roncier dont il s’enfuira deux jours après. Dans ce massacre, outre les pertes allemandes, six maquisards et trois villageois ont été tués. Le maquis de Thines, davantage organisé comme une opération ponctuelle que comme un cantonnement à demeure, devient alors « la première bataille dans l’Ardèche » de la résistance. « La bataille de Thines était entrée dans l’Histoire » (Villard 1993 : 30). 

 

Le fait social

       Considérer l’histoire d’un maquis comme un fait social pose certainement problème dans la mesure où l’on risque de se trouver précisément dans des divergences d’interprétations d’autant plus vives qu’elles concernent à la fois des faits qui entrent dans l’Histoire, et des témoignages portés par les plus profondes émotions, pas toujours soumis à la relecture d’une plus grande distance ou d’une approche plus synthétique ou plus officielle. Encore que ce ne soient pas intrinsèquement les événements qui apparaissent en tant que fait social, mais la manière dont ils sont rapportés, racontés, enfin commémorés.

       La mémoire collective se retrouve ainsi écartelée entre un traitement qui insère les faits dans l’Histoire à travers une identification des enjeux respectifs et des rôles qu’ont assumés d’une part résistants, d’autre part collaborateurs au régime nazi, entre les représentations d’une identité de la Nation ou plus simplement des stratégies et des intérêts locaux, et en dernier lieu une retransmission populaire, quotidienne, chargée d’un imaginaire d’autant plus fort que les événements ont été vécus par des témoins dont certains étaient encore enfants au moment des faits. Elle oscille alors selon deux types de discours, qui sans être contradictoires, se situent dans des registres suffisamment différents pour susciter de fortes interrogations. D’une certaine manière, afin de pouvoir identifier le discours énoncé qui reste inscrit dans un certain type de mémoire[1], il s’agit bien ici de considérer le rapport d’articulation qui existe entre l’inscription dans le domaine du profane/populaire, c’est-à-dire un discours énoncé sans souci particulier de rendre unique l’événement[2], ou du sacré/érudit, discours alors comme mis en abîme dans le temps d’une histoire à dimension nationale.

       Les problématiques naissent en effet de l’écriture même d’un certain nombre de témoins : comment un événement de résistance qui se solde par un massacre devient-il soit un acte d’héroïsme, soit une opération ratée ; comment cette tragédie s’organise-t-elle en attribuant un certain nombre de rôles (les héros majeurs, les héros mineurs, les ennemis, le traître et l’indicible secret), et en structurant l’histoire de manière à lui donner son sens historique, comment la douleur est-elle reçue collectivement en donnant lieu à divers actes de manifestation du deuil ; enfin comment, 50 ans plus tard l’histoire continue-t-elle la perpétuation de la tragédie à travers les commémorations modernes, et de quelle manière les faits et leurs interprétations sont-ils conservés par de nouveaux porteurs du témoignage ?

       Enfin, si Henri-Pierre Jeudy pose la question : « Pourquoi commémorer ? », il faut également s’interroger sur « Qu’est-ce que commémorer ? », car il semble bien que si la notion de commémoration s’applique de plein droit à une cérémonie, ensemble rituel dont il n’est pas nécessaire de refaire ici l’analyse des fonctions, elle s’applique également, d’une certaine manière, à l’usage qui consiste, localement, à réécrire, compléter, modifier, enfin redonner à chaque fois un nouveau sens à l’événement que l’on souhaite décrire.

       La première référence du terme de commémoration est religieuse, et d’un point de vue historique, la notion se réfère en premier lieu aux saints, ensuite aux morts. Nous ne quittons donc pas ici l’espace du champ religieux, et à ce titre, si j’opère une distinction entre discours sacré/discours profane, c’est d’abord pour marquer l’intentionnalité des différents discours, bien que tous deux se rapportent également aux morts, c’est-à-dire en dernière fin, au sacré. Partant de ce postulat, on s’aperçoit également que les deux formes de discours reposent sur une structure fonctionnelle ternaire, qui inscrit alors les événements dans une lecture quasi mythologique où sont identifiés les héros, les ennemis, les traîtres.

 

Le héros, l’ennemi et le traître

       Plusieurs sources se recoupent, se complètent, se re-citent pour en fait donner aux événements le même sens, même si les différents témoins, chroniqueurs ou historiens font varier certaines des formes utilisées. Chronologiquement, c’est Adolphe Demontès, ancien résistant, qui en 1946 donne le ton et inscrit la tragédie de Thines dans l’histoire. Il transcrit le récit de Fernand Arnaud, que l’on croit alors seul rescapé du massacre, et de divers acteurs (le maire de Thines, arrêté par la suite par les Allemands, le propriétaire de la maison louée pour les maquisards) et fournit les procès verbaux que les policiers ont envoyés à Vichy pour rendre compte des faits. Demontès insiste sur le caractère impressionnant de la vallée, dont les « blocs de schiste menacent d’écraser le passant » et font de Thines un lieu des plus sûrs. Il faut donc que les maquisards aient été vendus[3]. Les héros se sont désignés à partir de leur vaillance, de leur courage à se battre et accepter la mort. Héros volontaires, héros majeurs, réfractaires à la soumission de l’ordre collaborationniste et nazi, auquel il n’est fait qu’allusion, les jeunes partisans, appelés patriotes par Demontès, selon la terminologie de l’époque, sont les acteurs principaux. Viennent ensuite les héros secondaires, et figures sublimes, victimes d’un déterminisme pourtant improbable, Justine Louche avec ses 90 ans, son petit-fils, Fernand Niel, et un voisin, Frédéric Bonnaud, que le hasard a placés là. Acteurs héros encore, le maire de Thines, Cyprien Laurent, brutalisé et humilié par la Gestapo et encore Joseph Bastide, le propriétaire de la maison. L’ennemi, c’est l’armée allemande, organisée, impitoyable, qui tue, incendie et pille ; c’est son rôle. Mais elle n’apparaît qu’en arrière-fond, que pour donner en fin de compte davantage de relief au milicien, au traître qui a conduit la colonne de soldats jusqu’à Thines. C’est donc la trahison, et le traître, qu’on ne nomme pas tout d’abord, qui restent suspendus au-dessus des participants de ce théâtre tragique.

       Puis, l’hommage ayant été rendu, on oublie[4] : aucun ouvrage relatif à la Seconde Guerre mondiale en Ardèche n’est publié pendant plus de vingt ans, et il faut attendre Louis-Frédéric Ducros, ancien colonel de carrière, qui proposera trois tomes de ses Montagnes ardéchoises dans la guerre en 1974. Le passage consacré au massacre s’intitule « Tragédie à Thines après une trahison ». Ducros a eu davantage de temps pour effectuer des recherches. Il fait intervenir de nouvelles justifications ; il a mieux cerné les raisons qui ont conduit un groupe de F.T.P. du sud de la Drôme jusqu’à Thines. Il a identifié les ramifications et les liens qui font de Marseille le lieu d’émission d’une action concertée, mais en même temps le lieu d’une trahison possible. Mais enfin le traître est nommé en la personne d’un milicien marseillais, Jalabert.

       La continuité s’affirme dans le rapport ternaire déjà établi par Demontès. Toutefois Ducros tente d’invalider la rumeur qui a fait des sympathisants pétainistes de possibles traîtres[5]. Le temps a passé, et les années 1970 doivent aplanir les dissensions qu’ont connues les générations passées[6]. C’est ce qu’aborde également Françoise Zonabend (1997 : 162 sq.), constatant qu’il faut se faire attentif au « Silence de la mémoire »[7].

       Après l’ouvrage de Ducros, vingt ans passent encore. Sans être publié, un témoin de Thines, au soir de sa vie, en 1988, éprouve la nécessité de raconter « sa vie en Cévennes ». Émile Comte, paysan à la retraite, est l’ancien maire de Thines, remplaçant sur nomination du préfet de 1944 son prédécesseur, Cyprien Laurent, emprisonné à Marseille, qui a démissionné. Dans les relations de Demontès et de Ducros, Comte est un inconnu et n’apparaît pas dans le récit : si Demontès a souligné sa propre narration par une dimension lyrique, Ducros a tenté de retrouver certains témoins pour mieux asseoir son propos et donner la forme d’une véritable enquête à son travail. Il n’a cependant pas choisi une recherche systématique qui aurait été hors de proportion avec le contenu de son travail d’historien local[8]. Aussi n’a-t-il pas eu accès au manuscrit de Comte, qui, lui, insère le massacre de Thines dans un ensemble composite où il s’essaie à raconter sans fioriture apparente les « travaux et les jours » d’autrefois à Thines. Or, le « Massacre de Thines, au hameau du Tastevin, le 3 août 1943 » se pose comme une discontinuité, telle que la définit Henri-Pierre Jeudy (1997 : 242), discontinuité qui s’oppose à la fois à la linéarité du temps long de l’histoire, et au temps cyclique cher aux ethnographes qui se complaisent à ne voir qu’une infinie répétition des heurs et des malheurs du monde rural en particulier. L’intérêt du témoignage d’Émile Comte est d’être largement circonstancié, et de réinscrire les événements à travers un paysage humain qui appartient à la société communautaire.

       Dans ses souvenirs, dans son récit, la narration des événements tient une place à part, à la fin du manuscrit. Volonté de mise en exergue ? Peut-être pas, mais sans doute plus l’obligation morale d’inclure plus fortement cet événement tragique au sein de l’ensemble descriptif que constitue son manuscrit Le passé de ma vie en Cévennes, à Thines, car Émile Comte raconte en fait par deux fois ces événements, une première fois de manière très évasive, comme si les faits de Thines avaient acquis une distance quasi anecdotique, mais sans rapport possible avec les autres anecdotes quotidiennes dont il fait la construction de son récit, distance produite par le contexte « traditionnel ». Cette première narration n’occupe en effet que quelques lignes dans la description du hameau du Tastevin, et les faits n’y sont pas hiérarchisés comme on aurait pu s’y attendre. Cette apparente objectivité insère donc bien le récit de Comte dans ce temps « hors du temps », où les individus sont davantage les personnages d’un tableau rural qui a sa propre cohérence, alors que le « massacre », la présence des maquisards, celle des soldats allemands, mais aussi celle du « traître », celui qui a conduit les soldats allemands sur des chemins qu’ils ne connaissaient pas, qui les a renseignés sur la configuration des lieux, appartiennent à une autre histoire, un autre théâtre, sans doute moins facile à appréhender pour Comte.

       Sa description donne une vision presque naïve des événements, en les particularisant, sans vouloir vraiment comprendre la portée de l’action visée par les résistants qu’il aurait pu apprendre ou comprendre ultérieurement, comme si le point de vue rural, engoncé dans une logique d’activités cycliques, empêchait la compréhension des enjeux de cette guerre. En fait deux passages donnent vraiment sa vision. La première mention du massacre :

« A la maison d’à côté, il est venu se cacher des jeunes des S.T.O., qui ont pas voulu partir en Allemagne pour le travail obligatoire, ils ont été vendus par les miliciens et les Allemands sont venus un bon matin, bien armés, ils ont tout massacré, [...] C’est tout de même pas admissible des choses pareilles ».

       Ainsi que la deuxième narration :

« Quand ils sont venus dans cette maison, ils se croyaient d’être dans une maison de tranquillité, ils sont venus dans la maison de la mort ; c’est de leur faute, manque d’expérience, il aurait fallu que la nuit ils couchent dehors, en dessus, y avait des accols[9], c’était très commode, surtout après la visite du jeune qui était venu les voir. [...]
Jamais de la vie des hommes on n’aurait pensé qu’y aurait la guerre ou massacre dans notre commune, un pays perdu dans l’histoire, dans ces vallées lointaines, sauvages, très mauvaises routes, on trouve tout. L’ennemi serait pas venu, mais dirigé par des personnalités de la nation, on trouve tout ».

       C’est donc bien là également un trouble important manifesté par Comte : le télescopage de deux mondes où le réel de la barbarie l’emporte sur le réel d’un monde clos et apparemment ordonnancé. Effectivement, « de la vie des hommes » de cette vallée, aucun événement comparable ne peut être évoqué. Les chroniques rapportent une possible incursion huguenote à la fin du XVIème siècle, qui pour être un affrontement, reste sans commune mesure avec ce que peut représenter l’occupation allemande et le collaborationnisme milicien.

       Lorsque Sylvain Villard — pseudonyme du colonel Rigaud sous l’uniforme — écrit La tragédie de Thines en 1993, il reprend les pages de ses prédécesseurs, les complète, affine les témoignages des acteurs encore vivants et réinscrit l’épisode du massacre dans son contexte humain reprenant en partie le témoignage de Comte pour mieux fixer les lieux, et les chemins. Si son intention est de donner une meilleure compréhension aux faits, corrigeant çà ou là une imprécision de Ducros, il vient en fait rappeler les éléments du drame, insistant à nouveau sur les rôles tragiques des acteurs, mais d’une manière moderne, en donnant au contour des comportements un aspect plus lisse. Le terme de patriote utilisé par Demontès, propre à l’héroïsation, abandonné par Ducros, n’a pas réapparu chez Villard : son propos se veut efficace, technique, opératoire, et il n’a pas besoin de reprendre des éléments dont on sait qu’ils sont d’ores et déjà acquis par la mémoire collective. Il conserve toutefois, traduits en d’autres termes, les éléments dramatiques où perdure l’interrogation quant au traître. Le milicien Jalabert identifié, il reste encore à s’interroger sur ceux ou celui qui a conduit la colonne allemande jusqu’au Tastevin, sans que personne des villages traversés n’entende le bruit du passage ; un nouvel élément introduit par Villard est le grondement du tonnerre et de l’orage pouvant couvrir le bruit d’une colonne militaire montant sur la route, mais il s’agit là d’une nouvelle coloration du décor : en contrepoint de la position de Ducros, Villard laisse planer le doute quant à une possible trahison.

       En 1999, c’est Marielle Larriaga, réalisatrice de films, qui reprend le récit dans une version des plus laconiques. Elle insiste cependant sur la prise de risque par les résistants lors de l’installation au Tastevin, qu’elle justifie, en donnant la parole au « Mémorial de la Résistance en Ardèche »[10], par le besoin impératif d’armes, que permettait le parachutage prévu sur le plateau de Montselgues. Elle ne prend pas en compte une possible insouciance ou inexpérience, dont les témoignages de Comte ou de Dupré[11] font état. La prise de risque, élément technique moderne, vient ici refermer et parachever l’image des maquisards.

 

Monuments et commémorations

       Le discours achevé, il reste à marquer le lieu par le témoignage de la pierre de la stèle, du cénotaphe. A Thines, en 1948, la volonté d’ériger un monument se heurte au droit régalien de l’Etat. Émile Comte est alors maire de Thines, et le conseil municipal décide de poser une stèle à la mémoire des victimes du massacre, sur le lieu où furent entreposés les corps, ainsi qu’une plaque sur la maison occupée par les maquisards. De son côté, le Comité National de la Résistance a décidé de faire ériger une stèle, et un concours artistique est lancé, remporté par le sculpteur Marcel Bacconnier qui travaillera plusieurs mois avec sa femme à traduire dans un magnifique cénotaphe l’histoire imagée du massacre. Le Préfet refuse alors la décision municipale d’une stèle sur les lieux du massacre et décide avec le « Comité pour l’érection d’un monument » de faire l’inauguration au chef-lieu. Celle-ci est boycottée par le conseil municipal, et Comte est convoqué devant le Préfet qui lui demande de faire enlever la stèle qu’il a fait poser. Il faudra l’intervention du député Roucaute pour convaincre le Préfet de laisser la stèle posée par le conseil municipal sur les lieux-mêmes du drame. Deux initiatives, deux monuments, deux inaugurations témoignèrent ainsi d’un différentiel d’interprétation irréductible à la compréhension et à la logique de deux systèmes sociaux résolument antagoniques : une société globale en reconstitution de ses institutions, en recherche également d’une cohésion garantie par ses institutions les plus affirmées, et une communauté rurale moribonde, dont les derniers éléments dynamiques n’allaient pas tarder, en 1950, à renoncer à des fonctionnements économiques archaïques. Ainsi la société communautaire entendait-elle revendiquer pour siens l’ensemble des victimes, contre une forme d’héroïsation qu’elle n’était pas en mesure de comprendre et d’intégrer.

       Le cénotaphe de Bacconnier reprend des thèmes sacrés qui font continuité avec la présence de l’église romane du XIIème siècle : un homme et une femme, nouveau couple d’une nouvelle humanité, se tiennent debout sur un fond de végétation luxuriante :

« Les panneaux de gauche et de droite s’opposent bientôt : une figure de révolte et de douleur, les serpents, la face grimaçante dans l’angle et dans les flammes, le film bref de la tragédie : le délateur, la maison du drame, la vieille femme fusillée sur le pas de sa porte, le maquisard demeuré suspendu à la poutre calcinée, l’« interrogatoire » du maire, les corps entassés dans la prairie. 
A droite, le soleil, la danse et le travail, l’amour, la vie, les jours libres et heureux pour quoi luttèrent et tombèrent six jeunes et trois innocents vieillards[12] de Thines ».[13]

       Le sculpteur rajoute un extrait du poème d’Eluard[14] « [...] il n’avait pas un camarade/mais des millions et des millions/pour le venger il le savait./Et le jour se leva pour lui ».

       D’un côté la société communautaire, et la stèle posée à la dimension de sa volonté d’honorer les morts sur les lieux mêmes de leur sacrifice, à la dimension de son attachement prosaïque ; de l’autre l’élan national, la prise en compte par l’État de la nécessité lyrique à chanter les héros, à marquer par des symboles identifiables nationalement que le sens du sacrifice ne prend sa véritable dimension que par une reconnaissance nationale.

       Les discours commémoratifs reprennent cependant la logique institutionnelle : le même Émile Comte, retrouvant son rôle de maire déclare à l’inauguration de 1948 :

« […] Les héros connus et inconnus tombés au hameau de Tastevin ne sont pas morts en vain, il n’ont fait que galvaniser l’esprit du peuple de France dans sa lutte pour la liberté. Leur sort honore le drapeau qu’ont porté bien haut les Francs Tireurs Partisans Français dans la lutte pour notre libération. C’est pour honorer la mémoire de ces glorieux combattants ainsi que celle de nos compatriotes et pour marquer dans l’histoire de la résistance française notre hameau de Tastevin que le conseil municipal a décidé d’apposer les plaques que nous apposons aujourd’hui […] ».[15]

       Depuis 1948, les commémorations ont lieu tous les cinq ans, successivement sur les lieux du drame, puis au chef-lieu. Raoul Galataud, ancien responsable des maquis F.T.P.F. de l’Ardèche et auteur du Mémorial de la Résistance en Ardèche en assure la charge morale. En 1993, dans son discours du cinquantième anniversaire du drame, il rappelle les circonstances et les motivations des jeunes résistants de l’époque, et insiste sur les perspectives envisagées par eux d’une société plus juste. « Oui, nos jeunes camarades étaient persuadés de mourir pour des lendemains qui chantent. » Il rappelle également que les rangs des témoins s’éclaircissent rapidement, et si les faits sont aujourd’hui consignés dans différents ouvrages dont les auteurs s’accordent dans la description des événements, il reste à perpétuer une mémoire des circonstances qui ont généré la tragédie de Thines, et invite la municipalité d’aujourd’hui à se faire porteuse de cette mémoire[16].

 

Le secret, l’ombre et l’oubli

« Le raisonnable ne nous demande-t-il pas de ne retenir que l’essentiel ? Conserver des uns leur glorieux sacrifice pour la Patrie, les autres, hommes ignominieux, les oublier à jamais » (Villard 1993 : 126).

       Plus de cinquante ans après le massacre, il reste le souvenir du massacre, et le souvenir des restitutions entreprises : commémorations et pages d’histoire locale, les unes instituées, les autres publiées au gré du bon vouloir d’historiens locaux en mesure de témoigner, ou menés par le souci d’une recherche toujours recommencée. L’histoire des événements est écrite ; le nom du traître connu, même si l’on continue à s’interroger : le milicien Jalabert ne pouvait seul conduire les troupes de la Wehrmacht sur une route étroite qu’il connaissait mal. Les doutes ne sont donc pas totalement dissipés, et ne disparaîtront qu’avec l’oubli des générations.

       L’histoire de Thines aujourd’hui s’écrit alors un peu différemment : les acteurs principaux ont disparu, et la mémoire locale est aujourd’hui portée par des néo-ruraux qui ne se doutaient sans doute pas que cette charge leur incomberait un jour. Aussi les cérémonies de commémoration vont-elles sans doute lentement s’estomper, même si les monuments continueront de rappeler la répartition ternaire des acteurs du drame. Le relais institutionnel de l’O.N.A.C.[17] aujourd’hui est assuré pour pallier la disparition des témoins. Localement un oubli relatif finira de renvoyer dans l’imagerie inconsciente de la pensée collective les figures des combattants, de la vieille femme, de la colonne de l’armée allemande, et du traître.

       Déjà dans les documents de synthèse, le maquis de Thines, marginal dans son organisation, insouciant peut-être de sa sécurité, mais sans doute exemplaire dans sa manière de combattre, commence à disparaître : dans une chronologie[18] le maquis de Thines n’est plus mentionné. Il ne fut certes pas déterminant pour l’ensemble de la résistance en Ardèche et en Cévennes, et il ne laisse pour certains que la trace d’une erreur d’organisation. A la marge spatiale décrite par Demontès et tant d’autres auteurs répond aujourd’hui la marge événementielle dans laquelle s’inscrit le massacre.

       Le devoir de mémoire, la nécessité de l’oubli sont aujourd’hui redistribués dans une difficile répartition des tâches : une plongée dans le passé de la mémoire, devenue elle-même objet de mémoire, met au jour la difficulté qu’éprouve une société communautaire à composer avec ses drames et ses morts lorsque ceux-ci appartiennent tout entier au champ d’une histoire nationale. L’usure du temps finit alors par inverser le rapport aux choses, et renvoie à l’oubli progressif l’image des héros dont la société globale n’a aujourd’hui plus l’usage[19]. Il demeure alors une interrogation et un constat sans cesse posés : entre histoire nationale et écriture locale de l’histoire nationale, la voie de l’anthropologie reste des plus étroites pour appréhender les mécanismes de reconstruction des représentations et des usages du réel, en surévaluation ou sous-évaluation constante, tant l’investissement collectif au niveau d’une société ou d’une communauté reste porté par la force de l’émotion.

 

Références bibliographiques

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[1] « La commémoration vient consacrer le commencement de la fin de la grande tragédie, en souvenir de ceux qui ont sacrifié leur vie pour la conquête de la liberté. L’acte de commémorer a toujours le même sens, il sanctifie les valeurs communes » (Jeudy 1997 : 248).

[2] Comme s’il s’agissait par exemple de la relation d’un tragique accident de voiture : l’émotionnel y prend toute sa part, et participant par l’écoute à cette relation, on peut certainement partager des sentiments compassionnels ; puis le fait se dilue, remplacé par d’autres faits qui demeureront au seul niveau d’émotion et de conscience du groupe des personnes concernées. Inversement la relation d’un fait de guerre, et a fortiori de résistance, renvoie à la conscience plus ou moins forte de se sentir concerné collectivement. Ainsi désigner un événement dans un contexte détermine déjà le degré de conscience collective et prépare les attitudes que suscitera la narration.

[3] « Dans les montagnes du Tanargue et ailleurs, la conscience de certains ne doit pas vivre en paix maintenant. Un homme, des hommes portent à leur front la marque que Dieu imprima au front de Caïn ; ‘Caïn, qu’as-tu fait de ton frère ?’...et l’œil vengeur les poursuit aujourd’hui comme jadis il poursuivit Caïn » Demontès (1946 : 37).

[4] On feint d’oublier : autour des Vans dans les années 1960 on désigne aux nouveaux venus tel ou tel magasin chez qui il est préférable de ne pas acheter, car la famille a été collaborationniste.

[5] « Dans cette affaire, il n’y a pas eu de dénonciation locale » Ducros (1977 : 119).

[6] C’est également l’époque où l’on tente en Ardèche, de réhabiliter la mémoire de Xavier Vallat. À son décès à Annonay, en 1972, un ecclésiastique écrit : « Toute sa vie fut une suite magnifique de magnificences. [...] ... Xavier Vallat, homme religieux, homme de bien qui nous relie à la Toute puissance, à la gloire, nous a laissé son souvenir tout imprégné par la transparence de la Grâce. Demandons à Dieu la grâce de vivre comme a vécu Xavier Vallat » cité par Maurice Boulle dans « Les parlementaires ardéchois et les pleins pouvoirs au maréchal Pétain le 10 juillet 1940. Deux parcours : Édouard Froment, Xavier Vallat », in Mémoire d’Ardèche et Temps Présent, 1994, n°42 « L’Ardèche dans la guerre, de la République à l’État français », p. 27.

[7] Se référant elle-même à N. Lapierre, 1989, Le Silence de la mémoire. A la recherche des juifs de Plock. Paris, Plon.

[8] Son ouvrage en trois tomes est sous-titré « contribution à l’histoire régionale ».

[9] Accols : terrasses dont on a aménagé la pente.

[10] C’est-à-dire en fait à son auteur, Raoul Galataud.

[11] Entretien d’Isabelle Cohen avec M. Dupré le 25 janvier 1993. M. Dupré détournait du ravitaillement pour le maquis de Brahic. Il parle de coups de feu d’entraînement de tir, et de pêches à la grenade du maquis du Tastevin, et du manque de discrétion des maquisards.

[12] Les deux hommes fusillés aux côtés de Justine Louche étaient loin de la vieillesse ...

[13] Présentation dans un dépliant par Marcel Bacconnier de son œuvre (1950).

[14] Au rendez-vous allemand (1944).

[15] Le passé de ma vie en Cévennes à Thines.

[16] Discours communiqués par Raoul Galataud.

[17] Office National des Anciens Combattants et Victimes de guerre.

[18] Mémoire d’Ardèche et Temps Présent, 1994, n°43, pp. 68-70.

[19] Car il manque sans doute souvent un complément à la phrase : de quoi faut-il se souvenir, et que faut-il oublier ? Sur ce débat, voir notamment Paul Ricoeur dans la partie « La condition historique », in La mémoire, l’histoire, l’oubli (2000).