La narration généalogique en Amérique du Nord francophone. Un moteur de la construction identitaire. Caroline-Isabelle Caron

N°4 Printemps 2002

MÉMOIRES DES LIEUX

Caroline-Isabelle Caron [1]

 

  Depuis les années 1970, la pratique de la généalogie en Occident connaît un essor sans précédent. Chaque année, des centaines de milliers de personnes se rencontrent pour célébrer leurs ancêtres et leur implantation dans un lieu ou une région. Ils se constituent en associations patronymiques nommées familles souches au Québec. La reconstitution minutieuse d’une lignée mène à l’accumulation de quantité de renseignements sur les individus qui les composent. Ces renseignements sont souvent compilés, publiés et distribués dans la famille et dans les centres de recherches régionaux. 

       Au cours de nos recherches doctorales sur les généalogies publiées en Amérique du Nord par les descendants réels ou présumés de deux frères wallons, Jessé (1580-1624) et Gérard de Forest (1583-1654), nous avons étudié la constitution sur 140 ans environ de l’histoire familiale des de Forest et des Forest à travers les différentes versions de cette narration profondément identitaire. Les généalogistes écrivent des récits qui consolident la trame des identités des individus qui se reconnaissent en eux. Les auteurs couchent sur papier les représentations qu’ils se font de leurs familles et s’imaginent des parentés que leurs lecteurs s’approprient. Au fil des projets, ces généalogistes sont influencés par l’époque, le milieu socioculturel et les modes commémoratives dans lesquels ils s'inscrivent, en Nouvelle-Angleterre, à New York, en Acadie, au Québec, en Louisiane et en Ontario. Nous présenterons ici quelques conclusions de notre travail doctoral. À travers une exploration des cadres théoriques qui ont informé nos recherches, nous nous attarderons ici sur la narration généalogique et sur les points d’ancrage temporels et locaux de l’identité familiale des généalogistes, particulièrement au travers des représentations de l’Acadie dans les ouvrages de notre corpus. 

 

Les topoi de la généalogie

       Les travaux de sociologues et d’historiens français ont permis de mettre en évidence certains topoi particuliers à l’écriture de la généalogie (voir Mension-Rigau 1990, 1994 ; Le Wita 1988 ; Segalen & Michelat 1991). Ces thèmes se manifestent à la fois par des archétypes de personnages et des attributs associés « par hérédité » à la famille. Ce peut aussi être les différentes valeurs familiales « innées » mais qui doivent être préservées par la connaissance et la perpétuation des récits sur les ancêtres. Comme l’explique une informatrice de R Rosenzweig et D. Thelen : « A family tree represents certain codes of conduct that people before you have laid down and you follow in their footsteps. The family history represents a whole book of knowledge for a person to live on so far as being a good person » (1999 : 52). Ce livre (au sens propre et figuré) du savoir familial présente un vocabulaire de l’identité qui permet aux membres du groupe de s’y reconnaître et de poursuivre les règles de vie qui perpétuent le continuum du passé jusqu’au futur. En somme, ces topoi sont des exemplars familiaux.

       Un premier topos est celui de l'unité de la famille. Segalen et Michelat ont montré que les employés des PTT, tout comme les classes aisées de France, maintiennent ou cherchent à recréer les liens entre les membres de la famille, liens qu’ils supposent maintenus ou au contraire distendus au cours des années. En parallèle à ce que M. Augé appelle « l'évidence du fait que la tradition se défait » (1989 : 43), la dispersion géographique est une des causes principales de cette volonté. Mension-Rigau remarque combien l'étalement géographique des familles aristocratiques et la peur de voir les vieilles formes d'éducation nobiliaires disparaître déclenchent « un acharnement extraordinaire des parents à essayer de donner à l'enfant l'apport culturel spécifique destiné à lui faire prendre conscience de ses racines [...] » (1994 : 122-123). Cette prise de conscience comprend non seulement l'apprentissage de l'histoire de la famille, mais aussi l'inscription dans un certain esprit de lignée. Il apparaît que c’est le sentiment d’étiolement des relations familiales qui nourrit dans ces exemples la quête de l’unité familiale[2].

       La ténacité de la famille au fil des siècles est longuement soulignée. La survivance des traditions familiales et surtout la perpétuation du nom dans le temps et dans l'espace forment un deuxième thème que nous rechercherons. Malgré les tragédies de l'Histoire de France et du Québec, de la Révolution française, à la Déportation acadienne ou à la persécution des Protestants d'Europe, l'unité de la famille s'est préservée dans une ligne constante et prouvée par la présence même d'Ego. D'une génération à l'autre par ses engendrements, la famille survit.

       Ce qui nous mène à un troisième topos, cher aux généalogistes de toutes les époques, qu'est celui de l'hérédité. Plus spécifiquement, est soulignée l'hérédité qui marque le caractère et qui modèle le profil. Les preuves qui servent à la vérifier sont recherchées (et trouvées !) dans l'histoire familiale. Plus encore que le patrimoine immobilier et monétaire, qui n'existe pas de manière significative en dehors des classes très aisées, c'est ce patrimoine virtuel et attribué qui prime : un legs de grandeur intérieure, un cadeau de la destinée, mais aussi des qualités « innées, » comme le goût pour le voyage, le courage, la curiosité historique, l’esprit d'entreprise. Les qualités ancestrales transmises ne sont pas univoques. Elles diffèrent d'un généalogiste à l'autre. Les descendants ramènent à leurs propres expériences les souvenirs qu'ils évoquent. Immanquablement, les qualités soulignent la valeur de la lignée ; hétéroclites et souvent cocasses, elles injectent dans la lignée la notabilité qu'on ne retrouve pas dans les actions des ancêtres eux-mêmes.

       À maints égards, le principe de transmission est le trope le plus fondamental en généalogie. Sans cette présomption, la généalogie n’aurait que peu de sens. P. Legendre (1985) examine avec érudition la tradition juridique européenne inspirée du droit romain, qui implique que du père est transmise au fils une identité de sujet nommé, à la fois distincte et similaire à la sienne. La généalogie, dans un contexte juridique, est une technique de comptage de la distance d’un ancêtre à Ego. Au Moyen-Age, par exemple, compter les ancêtres permettait de calculer les interdits de mariage. En déterminant les filiations, la généalogie permet de distinguer qui est semblable de qui ne l’est pas, qui fait partie de la chaîne de succession de qui ne s’y insère pas. La généalogie, en raison du trope de la transmission héréditaire, assure la légitimité et (secondairement dans une optique juridique et politique) permet d’éviter l’inceste et la consanguinité. Ainsi, les valeurs, les grandeurs et les attributs d’une lignée sont attribués à rebours d’Ego aux ancêtres qui le précèdent. Ego, même s’il est un sujet nommé distinct de ses pères, porte le nom de famille qui le lie inexorablement à la lignée.

       Dans sa théorie sur la généalogie en Occident, P. Legendre postule qu’au départ, la généalogie est un système de comput aux fonctions de compilation, d’ordonnancement et de catégorisation des ancêtres dans une lignée de descendance à partir d’un point de départ que Legendre nomme la Référence Absolue (1985 : 231-265). La Référence Absolue du généalogiste se réduit souvent au seul Ancêtre Absolu, le premier ancêtre. Le concept québécois de famille souche découle de l’Ancêtre Absolu puisqu’elle se définit à partir d’un père fondateur. Au Québec, elle regroupe toutes les personnes portant le même patronyme ou ses variantes et descendent en principe d’un même ancêtre arrivé en Nouvelle-France[3]. Par extension, ce terme désigne les associations qui représentent le groupe familial. Au Québec, une famille souche (et l’association patronymique qui la représente) réunit avant tout les porteurs du nom et de toutes ses variantes, comme l’Association des Forest, Foret et de Forest d’Amérique fondée en 1994 sur laquelle ont porté nos recherches.

       Le Référence Absolue a aussi d’autres fonctions puisqu’elle fait partie d’un ensemble de notions et de concepts, des artifices discursifs, au cœur de la pensée généalogique. Ce large spectre de références possibles, que Legendre nomme Notions-Ancêtres, est un ensemble de conceptions et de représentations des fondements de la lignée généalogique (ibid. : 176-177). Elles sont aussi des constructions mythiques qui se transmettraient aux descendants par la logique de l’hérédité dans la filiation. Ce sont des qualités et des attributs associés aux ancêtres, comme le statut social ou l’identification ethnique. Les Notions-Ancêtres peuvent donc être des personnes (le père fondateur, par exemple), un pays, un peuple ou une ethnicité, ou tout cela à la fois. Dans une représentation généalogique de Soi, l’ensemble des Notions-Ancêtres constituent les fondements de l’identité d’Ego et de sa parenté, un substrat sur lequel le sujet nommé qu’est Ego peut se construire et centrer sa vision de lui-même.

       La préservation de ces Notions-Ancêtres, qu'Ego peut suivre dans leur transmission d'un ancêtre à l'autre, d'un père à l'autre jusqu'à lui, marque la trace de l'histoire familiale. Et ce fil de l'histoire est nommé. Malgré les variantes, le nom permet d'unifier et de circonscrire ceux qui font partie du récit. Comme l'explique N. Lapierre, en s'inspirant de C. Lévi-Strauss, le nom « est un classificateur à plusieurs niveaux qui, outre la filiation en ligne paternelle, peut témoigner également d'une origine régionale, ethnique, nationale ou religieuse » (Lapierre 1989 : 278). Cette continuité, toute relative, agit comme « repérage vertical » dans lequel s'inscrit la succession de générations (ibid. : 158). Plus qu’une simple étiquette, on porte un nom imprégné de valeurs et de sous-entendus qualificatifs qui lui attribuent un sens. Nous savons que les manières de prénommer, conjuguées au patronyme, exacerbent cette perpétuation en donnant l’illusion de maîtriser le temps ; un prénom traditionnel ressuscite un grand-père disparu et fait le pont entre les générations (Zonabend 1993 ; Fine 1987 ; Lapierre  1995 ; Lévi-Strauss  1962).

       C’est donc sans surprise que le nom de famille, comme point d'ancrage de l'identité collective et comme moyen de reconnaissance de l'authenticité de la lignée, constitue un thème récurrent. Le nom est ce par quoi la famille est ce qu'elle est : ce sont les porteurs du nom qui la constituent. De là, les généalogistes historiens tentent de remonter le plus loin possible dans le passé en cherchant si possible un document prouvant qu'Untel est le père de tel ancêtre. Généralement, lorsque se tarissent les sources, le généalogiste se contente d’un homonyme qui pourrait être le père de celui qu’il recherche. La présomption de parenté entre homonymes est un réflexe bien connu et étudié (Lapierre 1989 ; Escallier 1997). Les ruptures de lignée, les rembranchements, les adoptions et le hasard ne semblent pas compter[4]. La présomption d’homonymie mène aussi à des inventions généalogiques, en particulier si le nom de famille est très chargé d’histoire, de notabilité et de présomption de noblesse. Un facteur important est la présence de la particule de qui est encore aujourd’hui associée à la noblesse. Alors qu’une grande part des noms à particule ont une référence purement locative, le de apparaît souvent aux yeux des généalogistes comme « un signe tangible pour tout un chacun d’un état nobiliaire » (Sagnes 1995 : 138).

       Ainsi, la recherche de la noblesse constitue-t-elle une véritable obsession chez de nombreux généalogistes qui s'évertuent à retrouver l'illustre et le noble dans la nuée d'ancêtres qui les précèdent. De nombreux observateurs ont souligné ce phénomène particulièrement fréquent en France, au Québec et aux États-Unis. Au Québec, par exemple, les familles-souches ne pouvant aucunement se réclamer de la noblesse se sont tout de même inventé (ou approprié une famille noble de France, plus ou moins homonyme) un blason avec armoiries et devise. Mais, à l’opposé des aristocrates de France pour qui la noblesse est un fait, elle est ici un symbole. Elle n'est plus un pouvoir mais une qualité intrinsèque. Elle est en somme une vertu. La noblesse des généalogies produites dans les Archives départementales de France ou les Centres d'archives régionaux du Québec signifie avant tout le grand, l'élevé, le généreux et le distinct. Au-delà du fol espoir de se découvrir prince, comte ou duc, la recherche de la noblesse prend une dimension essentiellement morale. C’est la noblesse de l’âme, symbolisée par la noblesse de sang.

       La noblesse morale recherchée par les généalogistes de France et d’Amérique découle aussi de la présence prouvée de plusieurs générations en un même lieu. La provenance de la lignée augmente non seulement la véracité de la lignée mais son importance symbolique. La pérennité et l’origine dans un lieu identifié, « n’est-ce pas d’abord en soi une forme de promotion sociale ? » se demande S. Sagnes (1995 : 138). Même les noms les plus communs, comme les Tremblay au Québec ou les Dupont de France, prennent une meilleure tournure lorsque leur provenance exacte est connue. Une informatrice de S. Sagnes affirme : « quand on sait d’où l’on sort et depuis quand, ça vous donne une certaine fierté, comme une noblesse que la naissance ne vous donne pas » (ibid.) Cette noblesse symbolique habite les ancêtres au fil de la narration familiale.

       À la manière des généalogistes du XVème au XVIIIème siècle et des galeries de portraits italiennes et françaises de la même époque, les généalogistes mettent sur papier la plus belle histoire de la famille qu’ils peuvent trouver. Ils présentent celle qui satisfait le mieux, celle qui démontre qu’ils ne sont pas ordinaires. Dans le contexte de l’écriture généalogique nord-américaine, la différenciation, la mise à distance des autres familles, de toutes les autres familles, se fait par la recherche de héros familiaux, de nobles et de personnages historiques connus. Dans ce contexte, des ancêtres ayant survécu à la Déportation acadienne de 1755-1763, participé à la fondation d’une ville ou combattu dans une guerre victorieuse sont une rareté qui donne de quoi écrire.

       De plus, en raison du trope héréditaire, la découverte d’ancêtres remarquables conforte la distinction de la lignée. La grandeur des ancêtres devient inexorablement la grandeur des descendants, puisque ces derniers se retrouvent et se reconnaissent dans les premiers. Les ancêtres remarquables remplissent le même rôle que Bourdieu prête aux vieux meubles, aux objets d’art, aux titres et aux noms de noblesse : posséder des ancêtres distingués dans l’histoire, c’est « posséder de l’ancien, » c’est avoir un « capital statutaire d’origine » qui permet d’échapper à la nécessité de faire ses preuves pour soi-même (1979 : 77-78). Un descendant d'ancêtres illustres est grand à travers eux et non par lui-même. Et s’il l’est par lui-même, il confirme le destin de grandeur familiale.

       Le nom de famille est l’indicateur de cette distinction. Il faut non seulement déterminer le seuil au-delà duquel on ne fait plus partie de la famille, mais aussi ce qui distingue les vrais Forest des faux, des Laforest du Québec, par exemple. Il est question ici d'exclure ceux qui ne méritent pas de faire partie de la famille parce qu’ils ne descendent pas du bon ancêtre fondateur. Il en est de même pour la recherche d’une longue lignée ininterrompue et ancrée dans l’histoire. La création d’un continuum du passé jusqu’au présent permet aussi de souligner la pérennité de la grandeur familiale. Comme le souligne Bourdieu, « la vie éternelle est un des privilèges sociaux les plus recherchés » ; la qualité de « l’éternisation » assure au groupe, à la famille, sa position distinguée (1979 : 78-79). Plus encore, les indices de cette perpétuation sont utilisés pour « essentialiser » les différences entre sa famille et les autres, de sorte à les rendre en apparence irréversibles. Les péripéties de la lignée servent de preuves aux qualités héréditaires d’une famille donnée et prouvent, malgré les différences culturelles et linguistiques des auteurs, malgré la distance géographique et génétique, que l'histoire de cette famille mérite d'être écrite. Les auteurs s'efforcent de démontrer la véridicité de leur histoire afin qu'elle soit digne d'être connue et diffusée.

       Il en est ainsi parce que les personnages de l'histoire familiale, nécessairement porteurs du nom, incarnent des figures aux attributs symboliques facilement reconnaissables. Ces personnages sont déterminés par une série stéréotypée décrite par plusieurs chercheurs avant nous. Le grand-père ingénieux travaillant par amour, le père silencieux mais moqueur, la bonne maman cuisinière de talent, la grand-mère autoritaire ou la bonne grand-maman, l'original de la famille, le traître de la lignée, le héros tragique, le héros glorieux mais méconnu, le « patenteux » et bien d'autres encore meublent l'imaginaire familial. Les manières de les décrire, ou plus simplement leur présence dans le récit, permettent de découvrir l'image qu'Ego cherche à donner à la famille. Les biographies des personnages, et plus généralement les textes descriptifs du parcours familial, présentent ces mythes construits sur eux-mêmes et leurs ancêtres.

       Ceci est particulièrement le cas pour les héros des généalogies et des histoires familiales : ces personnages sont des créations nommées, porteuses de mythes, identifiées à des individus. Cet individu est normalement (mais pas nécessairement) disparu. Chaque collectivité a ses préférés et ceux-ci changent selon les circonstances. Certains sont portés aux nues pendant que d’autres, autrefois glorieux, sont savamment mis de côté. « Ils sont tirés d’un passé lointain ou profitent d’une gloire immédiate, parfois éphémère. Le héros est une actualisation, un exemple et un modèle de vie et de comportement proposé à l’administration du futur » (Lacoursière et Mathieu 1991 : 314) Les ancêtres mythifiés, mis au service de l’unité familiale, servent d’exemples mais aussi de points d’ancrage. Ils incarnent à eux seuls les aspirations de la famille. « Le recours au héros fait partie de la panoplie des moyens utilisés par les groupes pour influencer les engagements des personnes » (ibid. : 323). 

 

Migration et localité

       Dans la logique du discours généalogique, il n'y aurait qu'une seule grande famille, comprenant toutes les branches, même les plus éloignées, qui rassembleraient plusieurs familles nucléaires, chacune associée à une localité propre. Nous reconnaissons là bien sûr la famille souche québécoise telle que définie plus haut. F. Zonabend (1993) souligne combien le patrimoine symbolique qu’est le nom de famille est central dans la formation de l’unité et de l’identité familiales. Par ce nom, la famille survit d’une génération à l’autre et rend le temps circulaire en faisant revivre tous les ancêtres par la répétition de leur nom jusqu’au premier. Cet homme, aimable patriarche ou figure mythique et lointaine, sert de père fondateur aux descendants. Tout comme les Pères fondateurs étatsuniens, il marque le début, l'acte de conception, de genèse physique et symbolique de la famille. L'appartenance est garantie par le nom et par une certaine qualité atavique qui rattache Ego à la souche.

       Ce topos n’est pas récent. Les généalogies françaises des XVIIème et XVIIIème siècles étudiées comprennent le thème de la migration fondatrice. L’accent est porté sur l’intégration réussie de l’ancêtre dans son nouveau milieu et sur la stabilité de la famille depuis. Ce migrant est l’ancêtre « enracineur » dans la région. « Venu d’ailleurs, il choisit de s’établir là où la famille va pouvoir dérouler son histoire, en s’y mariant ; cette intégration réussie récompense les qualités qu’on a reconnues en lui, comme faisant partie de son héritage familial » (Burguière 1991 : 780).

       Les recherches fournissent aux généalogistes amateurs un récit collectif qui offre la possibilité d’appartenir à une grande famille. La narration que la famille se fait de elle-même en assure la cohésion. Segalen et Michelat considèrent cette famille reconstituée par la généalogie comme imaginée (1991 : 205-206). Cette constatation souligne encore une fois combien les communautés imaginées se manifestent bien en deçà des appartenances nationales analysées par Anderson (1991). En effet, les associations patronymiques du Québec visent à rassembler tous les porteurs d’un nom, dans toute l'Amérique du Nord, quelles que soient la nationalité et la culture du descendant. L’appartenance attachée au patronyme est première. Elle apporte les racines que tant de généalogistes recherchent. Elle soulage un malaise. Mais ces ensembles familiaux ont des limites floues et flexibles. Tout comme pour les nations définies par Anderson, les communautés patronymiques, les familles souches québécoises notamment sont imaginées parce qu'elles regroupent des centaines de membres qui ne peuvent tous se connaître et n'ont guère en commun que le nom de famille. Pourtant, règne dans le groupe un esprit de corps, de communion, au-delà duquel une personne appartient à une autre famille. On reconnaît ici le topos de l’unité familiale.

       Ainsi, tous les Forest de l’Amérique du Nord sont-ils de la même famille s’ils descendent (réellement ou non) de Jessé et Gérard de Forest. S’ils sont censés descendre du petit-fils du second, ils ont de plus l’avantage de provenir de l’Acadien Michel de Forest et peuvent s’attribuer toutes les qualités reconnues à ce peuple. Leurs généalogies regorgent de références à l’histoire des Acadiens. Cependant, malgré les évocations de l’Acadie et de l’acadianité des Forest, le récit des Forest n’est pas un récit national acadien. Chaque texte présente l’histoire d’une branche pour laquelle l’Acadie constitue un mythe d’origine. Les identités premières des généalogistes sont principalement familiales et locales, comme le prévoyait B. Cherubini (1994 : 21 ; 1995). Le village, la ville, la communauté locale servent d’objet minimum dans une reconstruction identitaire, de point zéro de la réflexion historique, à partir de laquelle le généalogiste peut « remonter » jusqu’au point zéro généalogique. Pour les Forest, Ego est né, par exemple, à Lavernière et remonte vers Michel de Forest, à Port-Royal, vers la Référence Absolue de sa généalogie. Ici, la réflexion historique va en sens inverse de la logique généalogique. L’Acadie est dans le passé du milieu local d’Ego. L’appartenance à l’Acadie, de même qu’au Québec et au Canada est secondaire.

       Ce n’est donc pas en tant qu’Acadiens réels et actuels que les généalogistes des Forest s’identifient au passé acadien, mais en tant que Forest, et donc Forest de Lanaudière, des Iles-de-la-Madeleine, d’Ontario, etc. L’accent est mis sur l’implication, en particulier des générations les plus récentes, dans leurs milieux d’implantation actuels (Saint-Jacques-de-l’Achigan, Lavernière, Lavigne, etc). Dans les ouvrages récents, ces sections reçoivent une attention détaillée. Par exemple, les textes récoltés aux Iles-de-la-Madeleine comportent un chapitre du genre « Saviez-Vous Que ? » présentant des anecdotes diverses sur la vie des Forest de cette région. Ainsi apprend-on que les funérailles du père de l’auteure attirèrent des gens de toutes les Iles et furent les plus importantes de l’histoire de l’archipel jusqu’alors. Dans un autre on lit que le fils de ce dernier est grandement impliqué socialement : « Il n’a sûrement pas compté les nombreuses heures de bénévolat, voyages à l’extérieur des Iles et fins de semaines passées à travailler pour le Syndicat, la Caisse populaire de Lavernière, la Commission d’urbanisme, la Table Forêt et bien d’autres… » L’inscription dans le milieu local est accentuée. À Bonaventure en Gaspésie, les Forest sont associés à la route rurale où ils sont nés, comme les Forest du rang Thivierge (voir Caron 2001 : 255-65).

       Le passé non local, para-familial, n’a donc besoin que d’être connu implicitement. L’auteur (empirique) présume qu’il est compris par son lecteur (modèle) et ne fournit pas d’explication ou de justification. Ce passé jette une certaine lumière culturelle et historique sur les ancêtres et il les inscrit dans le temps. En généalogie, donc, les espaces géographiques (le pays) et historiques (la nation) ne sont pas des lieux premiers d’identification affective. Les seuls lieux concrets sont locaux, ils sont connus intimement. Ils ont été traversés et habités pas les généalogistes qui les représentent. Un peu comme la limite des trois générations connues, il existe donc une limite des lieux familiers et aimés, le village, la ville, le rang, la rue.

       Dans le contexte généalogique du discours historique familial des Forest, il ne serait donc possible de s’identifier avec l’Acadie et son peuple que de manière limitée, à moins d’être un Forest des provinces maritimes canadiennes. Les identités étrangères sont justifiées par des histoires accessoires et partielles, partiales et mythifiées. Le passé y est indissociable des lieux où il se déroule et les ancêtres sont associés à leurs identités ethniques – non pas celles qu’ils se donnaient eux-mêmes, mais celles que leur attribuent leurs descendants. L’Acadie est une représentation et les Acadiens sont des stéréotypes. Lieu et peuple sont fondus en une Notion-Ancêtre qui nourrit le récit généalogique et par conséquence les représentations de soi des descendants. Il est donc ici question de la fonction de l’histoire acadienne dans les récits historiques des Forest et dans l'identité de leurs auteurs. La seule Acadie porteuse de sens est, comme pour les Forest, une Acadie révolue et mythifiée d’avant les Déportations de 1755-1763.

 

Faire l’histoire de sa famille 

       Les généalogistes amateurs tentent toujours de dire la « vraie histoire » de leurs ancêtres. Ils ont construit par glose et par accumulation les mythes historiques familiaux. En se lisant mutuellement, en se connaissant personnellement et parfois en se fréquentant, les auteurs construisent la narration de cette famille imaginée et, de publication en publication la révisent. Par accord ou par opposition, les auteurs se positionnent dans l’évolution des connaissances, ce qui influence la structure et l’organisation de leurs travaux, leurs choix, leurs emprunts (parfois leur plagiat) et les informations retenues. Ils s’inscrivent dans une glose, dans une tradition historiographique.

       Les auteurs généalogistes écrivent des textes qui traitent ouvertement du passé et de l’histoire. Ils emploient des marqueurs de temps pour assurer la véracité de leurs narrations. Ils relient leurs histoires aux « grands » événements du passé afin de confirmer à leurs yeux et à ceux de leurs lecteurs qu’ils écrivent une histoire vraie, contextualisée, et que les héros familiaux sont de vrais personnages historiques, au même titre que les rois, les explorateurs et les administrateurs coloniaux qui les côtoient dans les textes. Ils écrivent des narrations historiques et font œuvre d’historien, parfois sans le vouloir. 

       Les théoriciens de l'histoire J. Pomorski et J. Topolski ont su démontrer que le discours historique est un discours conventionnel, comprenant des règles et des éléments relativement fixes qui permettent au lecteur de reconnaître le texte lu comme étant un texte historique (Pomorski 1990 : 45-46; Topolski 1994 : 71-81). La nature conventionnelle de ce discours, rappelle Topolski, fait en sorte que tout texte historique, même produit par des historiens académiques, comprend une plus ou moins grande part de mythe. Topolski (1994 : 72-73) explique que l'histoire se mythologise par un processus de combinaison des influences de trois sources : les processus mentaux des chercheurs (en particulier la dialectique entre dogmatisation et vérification scientifique des savoirs), la manipulation (par le pouvoir en place ou par un groupe) et la censure (extérieure surtout). L'historien amateur en ajoute une quatrième : l'inexpérience et le manque de formation à la science historique.

       Puisque l'auteur tente de facto de convaincre son lecteur, il emploie des outils rhétoriques qui lui permettent de le faire plus facilement, même inconsciemment. D'abord, il combine et recombine les trois éléments du discours historique qui le rendent reconnaissable en tant que tel. 1) Les éléments logiques (comme la causalité), 2) les éléments spatiaux, et 3) les éléments temporels (Pomorski 1990 : 51). Une fois l’historicité du discours établie, les généalogistes élaborent une narration qui permet de convaincre leurs lecteurs. En plus de la généralisation et du triptyque glorification / stéréotypie / prophétisation, c'est la mystification qui sert le mieux leurs objectifs : « [la mystification] repose sur des procédés visant à former dans la conscience du lecteur une certaine vision du passé ou, mieux, d'un fragment du passé. Elle est donc, d'une manière profonde, un procédé rhétorique qui influence le récit » (Topolski 1994 : 75-76) En ce sens, les auteurs généalogistes se sont souvent mystifiés eux-mêmes avant de mystifier leurs lecteurs. Pour mieux comprendre, il nous faut recourir à la pragmatique de la lecture d’Eco (1985). La vision du monde de nos généalogistes, partie de leur encyclopédie, détermine les mondes possibles qui informent la part de mythe, et donc d'invention, du discours historique qu'ils construisent. Dans la création d'un discours historique sur la famille, l'auteur et le lecteur influencent ensemble la teneur du discours puisqu'ils écrivent et lisent avec leur propre passé, leurs idées, valeurs, attentes et manières de faire (cf. Levine 1992 : 1381).

       Les généalogistes amateurs, même ceux qui affabulent ou commettent des erreurs, ne mentent ni à eux-mêmes ni à leurs lecteurs. Au contraire, ils disent la vérité. Une vérité qui certes ne répond pas toujours aux critères de la vérité historique telle que convenue par les historiens académiques, mais une vérité néanmoins qui s'apparente à ce que Todorov identifie comme la vérité de la mémoire (1995 : 110-111). Elle est une vérité proprement référentielle, d'évocation et de dévoilement, qui prend toute sa valeur non dans l'adéquation parfaite de la narration et des faits prouvés par la documentation, mais dans ce qu'elle révèle du sens des événements décrits. 

       Le monde « réel » et les mondes possibles de la narration familiale ne sont pas irrémédiablement séparés par la documentation historique. Entre le document d'époque et le contenu du récit, entre événements et narration, le saut n'est pas direct, ni automatique. La narration du monde réel est subordonnée aux limites des mondes possibles de l'auteur empirique et du Lecteur Modèle. Même si la plupart des généalogistes amateurs interrogés dans le cadre de recherches sociologiques affirment ne rechercher que des faits historiques et documentés, ils brodent, poussent les limites de la documentation et concluent sur ce que l’histoire de leurs ancêtres signifie, sur son sens (voir Lambert 1995 ; Rosenzweig & Thelen 1999 ; Sagnes 1995). La création d’une histoire des ancêtres fait bien inconsciemment glisser les généalogistes devenus historiens vers la fabula et le récit trouve ses fondements dans le sens qu’il véhicule plutôt que dans l’exactitude des faits qu'il relate. 

       Les déformations favorables comme les associations douteuses entre lignées nous ramènent aux objectifs premiers des auteurs. Il faut avoir quelque chose à raconter. Il est plus facile d'écrire l'histoire de sa famille si ses ancêtres ont accompli des actions hors du commun. Dans un contexte où toutes les pensées des auteurs sont tournées vers la justification de la famille et la confirmation de sa grandeur, de ses valeurs et qualités intrinsèques, toute information, tout indice, même le plus mince, même contradictoire sert à conforter les auteurs dans leur recherche. Nous ne sommes pas loin du décodage aberrant d’Eco, « un décodage qui, loin de se conformer aux intentions de l’émetteur, en inverse les issues. Un tel décodage est ‘aberrant’ eu égard à l’effet prévu, mais il peut constituer une façon de faire dire au message ce qu’il pouvait dire ou même d’autres choses qui sont intéressantes et fonctionnelles pour les propos du destinataire » (Eco 1985 : 241 n. 2).

       L'histoire d’une famille est destinée à n’être lue que par ceux qui profitent de son élaboration, c'est-à-dire les membres de cette famille. L'individualité de l'auteur, ses préoccupations personnelles, la glose et la nécessité de tout historien, amateur ou professionnel, de rendre son récit cohérent, font apparaître dans la succession des écrits une histoire partielle, partiale, unique. Comme l’histoire professionnelle, elle est faite de choix et d’omissions, elle est jalonnée de trous de mémoire. Ces oublis et ces inventions nourrissent la volonté auto-justificatrice et identitaire des auteurs. Certains mondes possibles sont pour les généalogistes inconcevables. Les topoi se limitent au fil de la construction du discours mémoriel familial, par la standardisation notamment, d'une répétition à l'autre, à chaque nouvelle publication. Ainsi, les possibles qui structurent le système mémoriel des auteurs-généalogistes (ce que Halbwachs aurait appelé la mentalité du groupe) restreignent le discours et de ce fait rendent certains autres possibles complètement impensables. Ces auteurs n'écrivent que ce qu'il est concevable de nous raconter. Au-delà de l’individualité des auteurs, le groupe cadre la narration. 

 

Conclusion : la mémoire généalogique comme Histoire 

       En conséquence, l'emploi de techniques narratives analogues à celles des historiens patentés est une première justification de notre affirmation que les généalogistes sont aussi historiens. Il y en a d’autres. Les auteurs font aussi de l’histoire parce qu’ils ont tenté de résoudre des mystères historiques. Comme les historiens académiques, ils formulent des problématiques et hypothèses sur leurs objets. Se poser une question sur le passé, établir un projet de recherche et rédiger une réponse forment certainement le degré zéro de la démarche historique. Si les travaux de nos généalogistes sont similaires au travail d’historien, les techniques de recherche et de vérification divergent. Une autre différence majeure porte sur l’intentionnalité des généalogistes, qui s'oppose en apparence à celle des historiens « académiques », en ce qu'ils ne cherchent pas à faire une histoire précisément « professionnelle ». Au contraire, il la rejettent. Ils écrivent leur propre histoire, pour eux-mêmes.

       Les généalogistes tentent d’analyser le passé de leurs ancêtres, d’en souligner l’évolution, tout en soulignant l’atavisme des générations. Cette histoire est donc à la fois synthétique et analytique (Lévi-Strauss 1962 : 289-290). L’histoire académique prétend se borner exclusivement à l’évolution, au changement et à la comparaison ; la constance et la surgénéralisation rebutent. Mais les généalogistes écrivent une histoire mythique au sens de Lévi-Strauss :

« L’histoire mythique offre donc le paradoxe d’être simultanément disjointe et conjointe par rapport au présent. Disjointe, puisque les premiers ancêtres étaient d’une autre nature que les hommes contemporains : ceux-là furent des créateurs, ceux-ci des copistes ; et conjointe puisque, depuis l’apparition des ancêtres, il ne s’est rien passé sinon des événements dont la récurrence efface périodiquement la particularité ». (1962 : 310-313)

       Le passé reconstitué d’une famille, inscrit dans une histoire généalogique construite par ses membres, prend son sens seulement dans cette perspective. Les généalogistes des Forest font de l’histoire avec tous les éléments qui permettent de reconnaître un récit historique. Cependant, leurs travaux ont une fonction ; comme le dit Lévi-Strauss, ils constituent une histoire-pour (ibid. : 341). Les généalogistes de notre corpus font de l’histoire pour « nous », la famille et les descendants, une histoire qui satisfait le besoin d’une narration collective que les ouvrages des historiens académiques ne remplissent plus parce que trop pointus, trop synthétiques, trop « objectifs ». La généalogie et l'histoire se pratiquent selon des principes assez rigides, déterminés par leurs fonctions, mais les règles de chacune diffèrent grandement : elles arrivent donc parfois à des résultats distincts. Néanmoins, comme l’explique Lévi-Strauss :

« Même si l’histoire mythique est fausse, elle n’en exhibe pas moins, à l’état pur et sous la forme la plus marquée (d’autant plus, pourrait-on dire, qu’elle est fausse) les caractères propres de l’événement historique, lesquels tiennent, d’une part, à sa contingence : l’ancêtre est apparu ici en tel endroit ; il est allé ici, puis là ; il a fait tel ou tel geste… ; d’autre part à son pouvoir de susciter des émotions intenses et variées […] ». (ibid. : 321-322)

       Lévi-Strauss affirme qu’il y a une continuité entre l’histoire mythique et l’histoire académique et que les similarités entre elles sont plus grandes que leurs différences : à l’encontre de Todorov, mémoire et histoire ne s’opposent pas. Les généalogistes à la recherche de leurs ancêtres prodigues constituent donc des histoires identifiables en tant que telles. Ces narrations présentent au monde l’histoire de leur famille proche, de leur branche ou de leur souche et, par leur diffusion, elles proposent à tous les membres un récit sur leur passé collectif auquel ils peuvent s’identifier. Il importe peu que ces histoires soient exactes ou vraies, puisque c’est la valeur identitaire qui importe. Comme les lieux de mémoire de Nora, le savoir généalogique d’une famille sont des lieux communs qui confirment ce que les membres savent d’eux-mêmes. Dans le monde postmoderne de Lyotard (1984), il est peu surprenant que tant de personnes se recherchent dans leurs ancêtres.

       Par la logique héréditaire, l’identité des ancêtres est attribuée à leurs descendants. Puisque les ancêtres des Forest de notre corpus sont acadiens, l’histoire des ancêtres transporte les généalogistes des Forest et leurs lecteurs dans le passé acadien. La culture acadienne reprend vie en ces textes. Ravivée dans les descendants-lecteurs, elle fait d’eux des Acadiens qui, peut-être, s’ignoraient avant la lecture. La généalogie devient un outil de réappropriation culturelle. Les Forest québécois, franco-américains ou franco-ontariens peuvent se redécouvrir une Acadie dans leur passé et des Acadiens dans leurs veines.

       L’Acadie des Forest est nécessairement multiple. Elle est le pays des ancêtres, celui d’un passé paradisiaque d’avant la Déportation, celui d’une unité organique imaginée, dans laquelle les auteurs peuvent verser leurs désirs et leurs agendas. Pour paraphraser Eco, l’Acadie généalogique est le monde de tous les possibles (1995 : 87-88). Elle est un mystic somewhere else, un lieu aux paysages prometteurs et aux inventions fantaisistes, qui prend la forme des ambitions d’Ego (Ellis 1993 : 19).

       Avant tout, l’acadianité des Forest est une des identités temporaires des Forest d’aujourd’hui. En se disant Acadien, Ego confirme qu’il est un Forest et consolide ses appartenances familiales, à petite et à grande échelle. Ainsi n'est-il pas paradoxal de se concevoir Acadien tout en s’affirmant Québécois. Dans le contexte généalogique, l’intégration dans Ego d’identités contradictoires se fait par la création de mondes possibles qui confirme l’existence de l’individu. L’Acadie des Forest est une réponse à ce que Lyotard avait identifié comme la nostalgie de la représentation paradisiaque de la société organique perdue (1984 : 15). Le passé des Acadiens disparus renaît dans les généalogies de nos auteurs. Le paradis perdu d’avant la Déportation est un âge d’or cohérent que tous portent en eux. « C’est inné ! » et il n’est pas besoin pour eux d’en dire plus.

       L’Acadie est un accessoire de l’histoire des Forest, un lien commun qui soutient l’identité familiale. L’histoire acadienne n’a pas besoin d’apparaître en détail puisqu’elle constitue une identité para-familiale qui appuie la narration mais n’est pas nécessaire à son déroulement. Nous constatons donc que l’Acadie des Forest du Québec est une représentation qui vise à donner légitimité à la description des ancêtres et de soi. Cependant, l’Acadie des ancêtres prend la forme de chaque auteur lui-même. Elle n’est pas l’Acadie étudiée par les historiens académiques. Plutôt, elle est une extension de la famille imaginée. Pour les Forest, l’Acadie, c’est dans la tête. 

 

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[1] Cet article est une version écourtée d’un chapitre de ma thèse doctorale d’histoire soutenue à l’Université McGill à Montréal en janvier 2001.

[2] Nous avions remarqué ailleurs que la dispersion géographique des membres d’une famille n'était pas la cause de modifications significatives du discours familial, mais qu'elle contribuait plutôt à déclencher l'activité narrative (orale et écrite) sur les ancêtres proches et lointains (Caron 1995). Les différences se trouvaient surtout dans les récits de l'histoire familiale plutôt que dans les fondements du discours, et les variations avaient pour causes essentielles l'individualité des narrateurs et leur besoin de justification personnelle. Ainsi, nous postulons que les différences géographiques et culturelles des auteurs affecteront beaucoup plus leur agenda que leur discours.

[3Il ne faut pas lire ici le concept de stem family, utilisé en anthropologie de la famille, que l'on traduit en français également par « famille souche » mais dans une autre acception.

[4] Il est pourtant courant que le fil des générations se rompe, soit par un changement de nom, une adoption ou tout simplement par l’absence de documents permettant de continuer la recherche. Dans ces cas, la rupture est un problème que le généalogiste doit résoudre. Ainsi, le manque de documents exige un choix entre la fin de la recherche ou la quête de l’information manquante par d’autres moyens. Dans les cas d’adoption, le choix du généalogiste doit se faire entre la généalogie biologique (si elle est connue) et celle de la famille d’adoption. Il lui faut donc choisir si pour lui l’ancestralité se trouve dans le nom ou dans les gènes (voir Ouellette 1995 ; Lapierre 1995). Seulement alors pourra-t-il continuer sa recherche des générations précédentes.