Avant-propos. Marie-Odile Géraud

N°1 Automne 2000 

Frontières...

Avant-propos Marie-Odile Géraud

 

 

        Le CERCE a choisi de consacrer ce numéro inaugural de la revue aux questions les plus faussement simples qui se posent aux ethnologues : de quoi parle l'ethnologie, avec qui dialogue-t-elle, se définit-elle par un objet propre, est-elle exempte d'a priori et de préjugés ? Face à l'ampleur de telles interrogations, les textes qui vont suivre s'attachent à réfléchir sur la manière dont sont construites ou combattues ces frontières mouvantes qui dessinent les contours de l'ethnologie.

        C'est ainsi que Sylvie Fainzang retrace l'évolution des débats autour de la maladie comme objet de l'anthropologie sociale, pour faire accéder la maladie au rang de fait culturel tout d'abord, dans les sociétés exotiques mais également dans les sociétés occidentales contemporaines ; pour considérer l'anthropologie de la maladie non comme une sous-discipline de l'ethnologie ni comme une branche auxiliaire de la médecine mais comme une voie d'accès privilégiée dans la compréhension de sociétés globales.

        Autres débats, autre polémique : Julien Guilhem entreprendl'analyse d'un dossier d'actualité pour la communauté anthropologique, le projet de Musée des Arts Premiers. Doit-on conférer à l'objet le statut de témoin d'une culture, de support de connaissances, ou faut-il lui réserver un traitement proprement esthétique qui lui donne accès au statut d'œuvre d'art ? Entre musée d'art et musée de civilisation, J. Guilhem envisage les enjeux symboliques et institutionnels qui opposent anthropologues et amateurs d'art, révélant ainsi les ambiguïtés de notre rapport aux sociétés exotiques.

        C'est également la question que pose à sa façon Maurice Duval. Existe-t-il des objets légitimes pour l'ethnologie ou plutôt, certains objets ne seraient-ils légitimes que dans la compréhension des sociétés exotiques et irrecevables dans l'étude de nos propres sociétés ? Bref, les ethnologues sont-ils parvenus à se départir de toute forme d'ethnocentrisme ? Maurice Duval apporte quelques éléments de réflexion en mettant en avant les difficultés à imposer certaines problématiques de recherche en ethnologie des sociétés contemporaines, notamment dans l'analyse des mouvements religieux, et met en parallèle le traitement du prophétisme par les ethnologues en Afrique et en France.

        La question de l'Autre est aussi au centre de l'article de Cécile Canut, hors des frontières de l'ethnologie - Cécile Canut est linguiste -, mais au cœur des interrogations qui sont les nôtres. Quels sont les acteurs qui donnent des noms aux langues, quels sont les enjeux et les effets, sociaux et symboliques, de ces procédures de dénomination ? Que l'on soit linguiste, administrateur, homme politique, simple locuteur, nommer une langue, sa langue ou celle des autres, n'est jamais le fruit du hasard mais s'inscrit dans un dialogisme qui pose toujours la question de la définition de la frontière entre soi et l'autre.

        La rubrique « futurs chercheurs » est un espace réservé à la publication de certaines des recherches les plus prometteuses réalisées sous la direction de membres du CERCE par des étudiants de Montpellier, de troisième et même de second cycle. Nous envisageons de publier un de ces documents dans chaque livraison de la revue. Nous avons donné la parole dans ce premier numéro à une étudiante (en licence l’an dernier), Raphaëlle Ghoul, qui a entrepris sur la base d’une étude de terrain à Montpellier d’interroger la mode actuelle, chez les jeunes de son âge et de son milieu, des instruments de musique exotiques (djembé, didjeridoo). Le travail présente l’intérêt de fournir quantité d’informations, souvent savoureuses, mais atteste aussi une prise de distance parfois amusée, parfois étonnée, face aux valeurs et aux illusions de ceux qui sont aussi ses contemporains. Un travail qui n’était pas facile et qui demande à être poursuivi, mais qui sous cette forme - encore loin d’être aboutie -, nous semble déjà toucher à quelques questions essentielles, à commencer par celle de la marchandisation de l’« authenticité culturelle ».

        Ethnologies comparées proposera également, comme la plupart des revues, des comptes rendus de livres venant de paraître. Mais parce que le choix d'un support nouveau nous a incités à innover, nous avons souhaité inaugurer une rubrique d'un genre différent. Nous proposerons dans chaque numéro quelques titres d'ouvrages que nous aurons sélectionnés dans nos lectures récentes. Il s'agira bien évidemment de livres relevant du domaine de l'ethnologie mais aussi d'ouvrages d'histoire, de philosophie, d'économie… voire d’œuvres de fiction qui nous semblent présenter un intérêt certain pour notre discipline. Et puis, parce que souvent, relisant un « vieux » livre ou en découvrant un autre avec retard, on s'aperçoit qu'il y a là matière à réflexion pour le présent, nous ne nous en tiendrons pas à la trop éphémère « actualité éditoriale ». Des articles seront également signalés, parfois plus stimulants qu'un long ouvrage... Bref, vous l'aurez compris, il n'y aura là qu'une incitation à la lecture et à la découverte.