Avant-propos. Sylvie Fainzang N3

N°3 Automne 2001

SANTÉ ET MALADIE : QUESTIONS CONTEMPORAINES

Sylvie Fainzang

   

 

L’intérêt que les lecteurs ont manifesté pour la découverte d’un champ de recherche comme celui de l’anthropologie de la maladie (cf. Ethnologies comparées, 1) a incité le comité de rédaction de la revue à prévoir un numéro entièrement consacré à ce domaine. Me voyant confier la responsabilité de ce numéro, il m’a semblé opportun d’offrir une palette de situations et d’interrogations telles qu’elles se présentent ou telles qu’elles se posent aux chercheurs de cette discipline, afin de montrer comment les anthropologues peuvent envisager les problèmes de santé. Bien que certains chercheurs considèrent que leur travail relève d’une « anthropologie de la maladie », tandis que d’autres préfèrent parler d’« anthropologie médicale », d’autres encore revendiquent l’expression d’« anthropologie de la santé » pour désigner le champ de leurs recherches. Nulle exclusive ne sera faite ici et l’on intégrera des visions théoriques et des finalités de recherche diverses, précisément dans le but d’offrir aux lecteurs un panorama de ce domaine et de la manière dont les chercheurs s’y inscrivent.

        Claude Raynaut évoque la richesse des questions théoriques qui se posent dans le champ de l’anthropologie de la santé, en montrant comment celui-ci peut fournir, à travers l’examen du traitement social et de l’expérience personnelle du corps, un terrain d’élection aux interrogations anthropologiques, dont l’un des fondements est la tension existant entre l’individuel et le collectif d’une part, et entre le matériel et l’idéel d’autre part. Examinant les questions auxquelles l’anthropologie est confrontée lorsqu’elle traite du corps et de la santé, il met en évidence, à partir de l’exemple de quelques recherches récentes menées par son équipe sur les inégalités de santé en Afrique et au Brésil, la manière dont ces travaux peuvent contribuer à l’anthropologie en général. En l’occurrence, il montre, à travers l’examen des pratiques institutionnelles et des stratégies personnelles des acteurs, comment les facteurs sociaux se surajoutent aux facteurs matériels pour expliquer les états de santé.

        Si les questions qui se posent dans le domaine de la santé et de la maladie sont indissociables de celles auxquelles est confrontée l’anthropologie sociale en général, c’est particulièrement le cas de la question de la rationalité, sur laquelle j’ai bâti ma recherche en cours et dont je trace ici le cadre problématique. J’examine la manière dont cette question, qui est un aspect fondamental de la réflexion anthropologique, peut trouver à se formuler dans le contexte spécifique des « conduites paradoxales » observées chez les individus confrontés à la maladie.

        Toutefois, si l’anthropologie « médicale » soulève des questions théoriques analogues à celles que se pose l’anthropologie en général, Els Van Dongen montre qu’elles ne sont pas non plus séparables de préoccupations à la fois éthiques et existentielles. Partant des questions provocatrices que Ahmed et Shore ont posées dans leur ouvrage The Future of Anthropology (l'anthropologie est-elle appropriée à nos vies aujourd'hui ? l'anthropologie a-t-elle quelque chose à apporter ?), et en contrepoint des nombreuses réponses que les anthropologues ont tenté de leur apporter en démontrant la pertinence de cette discipline, Els van Dongen souligne qu'indépendamment des questions de priorités de la recherche et de la coopération de l’anthropologie avec la médecine, les anthropologues font de plus en plus souvent face à des situations difficiles, faites d’inquiétude et de violence, sur des terrains dangereux ou éprouvants. Le but de cet article est d’examiner ce que peuvent être les conséquences méthodologiques et théoriques d’une recherche menée en terrain difficile. Pour ce faire, elle examine le cas particulier que constitue le fait de réaliser une recherche de terrain dans un contexte de violence comme les townships du Cap, en Afrique du Sud, et soutient l’idée que, pour la comprendre, un anthropologue ne peut faire l’économie d’une immersion dans la souffrance des gens qu’il étudie, pas plus qu’il ne peut éviter un engagement moral et politique.

        La question de l’éthique trouve certainement, dans le domaine de la santé et de la maladie, un éclairage tout particulier. A ce sujet, Laurent Vidal s’interroge : Qu’est-ce qui définit l’éthique et notamment le relativisme éthique ? Une question importante qu’il examine à partir de l’exemple des interventions de santé publique liées au sida. Le thème du relativisme éthique, qui s’inscrit, rappelle Laurent Vidal, dans la réflexion politique sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, a fait l’objet d’un numéro spécial de la revue Anthropologie et sociétés dirigé par Raymond Massé, lequel défend l’idée d’un relativisme éthique « critique et engagé ». L’article de Laurent Vidal lui donne la réplique en lui opposant le fait que les principes perdent en particularité et en acuité ce qu’ils gagnent en universalité, au détriment des contextes et des particularismes locaux. Il souligne les dilemmes éthiques au cœur desquels on se trouve dans certains contextes particuliers, en montrant que les exigences éthiques peuvent se heurter aux exigences scientifiques avec l’exemple des modalités d’expérimentation des traitements antirétroviraux, et invite les acteurs qui fondent leur action sur un postulat éthique fort, à analyser comment les principes sur lesquels ils s’appuient se traduisent dans la réalité.

        La présence dans ce numéro de deux articles consacrés au sida n’est pas fortuite. Elle témoigne de l’importance que cette pathologie a prise dans le champ de la réflexion en anthropologie médicale, tant pour les réels problèmes (indissolublement médicaux et sociaux, humains, économiques, etc.) qu’elle pose — tout particulièrement sur le continent africain —, que pour les multiples questions qu’elle soulève (problèmes éthiques, on l’a vu, mais aussi rapport au risque, notion de contagion versus transmission, représentations et pratiques dans le champ de la sexualité, etc.). C’est précisément autour de la question du risque que se tisse la recherche de Marc Egrot sur la perception des risques relatifs à la grossesse dans le cas d’une infection par le VIH, une situation dont les conséquences potentielles propulsent, sur la scène publique, le choix privé et intime de faire un enfant, en impliquant le corps médical dans la prise de décision. C’est la manière dont les médecins perçoivent ce risque, et dont cette perception influe sur leur pratique auprès des patients, qui est examinée ici, à travers deux enquêtes menées en France.

        L’anthropologie a aussi, pour certains chercheurs, une finalité plus directement appliquée qui, si elle emprunte certaines de ses thématiques à l’anthropologie sociale (le corps, les humeurs, etc.), fourbit ses armes dans une perspective de prévention et de promotion de la santé, se donnant explicitement pour but une action de santé publique. Une illustration en est donnée avec l’article de Charles-Edouard de Suremain, Pierre Lefèvre, Edgar Sejas et Emilio Zembrana, qui tentent d’identifier les formes de socialisation et les représentations culturelles de la croissance de l’enfant en Bolivie, en vue d’élaborer un programme de santé. A cette fin, les auteurs s’attachent à prendre en considération l’ensemble des facteurs susceptibles d’être un obstacle à la santé des enfants : les représentations culturelles, le contexte socio-économique, les politiques nutritionnelles et les contraintes des systèmes alimentaires en vigueur dans les populations concernées.

        Enfin, bien que l’ethnologie privilégie l’observation de pratiques concrètes et le recueil de données de terrain, elle incline également à s’appuyer sur toutes sortes d’autres matériaux, parmi lesquels ceux que lui fournit la littérature. A l’instar de Goffman qui illustre certaines de ses analyses par des exemples tirés d’œuvres littéraires, Patrick Peretti-Watel et Charlotte Thuillier prennent appui sur des textes de la littérature russe afin de mettre en lumière le stéréotype du « reclus » dans la relation médecin-malade, faisant ainsi valoir la pertinence de l’usage, par les sciences sociales en général et par l’ethnologie en particulier, de matériaux littéraires.

        En marge de la thématique qui fédère les articles de ce numéro, la revue Ethnologies Comparées publie ici un entretien avec Emmanuel Désveaux réalisé par Julien Guilhem, sur le sujet non moins contemporain qu’est le projet de création du Musée du Quai Branly, dont l’avenir et la santé semblent bien assurés.