Avant-propos. Sylvie Sagnes N4

N°4 Printemps 2002

MÉMOIRES DES LIEUX

 

    « Mémoires des lieux » : l’intitulé de ce quatrième numéro d’Ethnologies comparées conjoint deux termes, la mémoire et le local, qui nous situent d’emblée au cœur du présent de notre société. S’agissant du local, son actualité est celle d’un certain « retour » (Gasnier 1992). Entendons par-là la faveur que rencontrent aujourd’hui les terroirs et leurs diversités et dont tout témoigne, depuis les lois de décentralisation de 1982 jusqu’à la substantivation de l’adjectif « local », en passant par le succès sans précédent des produits du terroir (Bérard, Marchenay 1995) et la résurgence des dénominations provinciales.

        Certes, le phénomène n’est pas à proprement parler absolument nouveau. Le mouvement régionaliste, emmené à la Belle Époque par Charles-Brun et récupéré ensuite par le Régime de Vichy, constitue en l’espèce un précédent que l’on ne saurait ignorer (Thiesse 1991). Cependant l’actuel « retour du local » ne peut être confondu avec ces crispations localistes et passéistes d’avant-guerre, dans la mesure où il procède de motivations bien différentes. On se méprendrait, notamment, à mettre sur le compte de l’exode rural l’engouement que connaît aujourd’hui le local, pour la bonne raison que la désertification des campagnes n’est plus à l’ordre du jour depuis 1975, en dépit des contre-exemples qui, très localement, infirment la tendance générale de repeuplement des zones rurales et quoiqu’il en soit des discours qui, autant par habitude que par habileté politique, n’en finissent pas de déplorer l’agonie des campagnes. Ce faisant, s’ils ne l’expliquent pas, les actuels mouvements de population témoignent de manière saisissante de la force du « retour » qui nous occupe.

        De même qu’elles s’enracinent ou se réalisent dans des soldes migratoires inverses, les différentes occurrences de repli sur le local s’inscrivent dans des conceptions et des perceptions contradictoires de la nation. Alors que le mouvement régionaliste faisait sienne cette représentation, chère à la Troisième République, d’une nation fondée sur la complémentarité des particularismes des régions et des « petites patries » (Thiesse 1997), l’actuel retour du local sanctionne la crise de l’identité nationale, effet conjugué de la construction européenne et plus largement de la mondialisation de la culture.

        L’historien Pierre Nora, en particulier, établit ce lien de cause à effet entre dégénérescence de l’idée de nation et renaissance multiforme du local, allant même jusqu’à envisager son immense entreprise éditoriale que sont Les lieux de Mémoire comme l’un des signes de la « fin » de la nation et de son corollaire, l’avènement du particulier et du fragmentaire. Selon lui, étudier les « lieux de mémoire », c’est faire l’histoire de l’histoire, c’est passer d’une histoire mémoire à une histoire critique, c’est en fin de compte faire état d’une rupture. « Il y a des lieux de mémoire, écrit-il, parce qu’il n’y a plus de milieu de mémoire », c’est-à-dire de communauté nationale porteuse de cette mémoire (Nora 1984 : 17). Dès lors, la mémoire se fragmente portée par une multitude de lieux.

        Y englobant des éléments comme la Marseillaise, le coq gaulois ou le calendrier républicain, Pierre Nora a de ces « lieux » une conception bien plus large que celle des auteurs de ce numéro. Cependant « nos » lieux, quartiers, villages, cantons, ne sont pas moins que les « lieux » polysémiques de Nora concernés par ces ébullitions mémorielles. Partout, on en appelle à la mémoire, on commémore, on crée des musées, on monte des spectacles historiques. L’ethnologie n’est pas sourde aux échos de ces mémoires locales. Depuis quelques années, les terrains se multiplient, pour certains impulsés par l’Appel d’Offres de la Mission du Patrimoine ethnologique « Producteurs, productions, et enjeux contemporains de l’histoire locale » (Fabre 2000 ; Bensa, Fabre 2001)[1]. Si l’ethnologue se pose la question du « comment » plutôt que celle du « pourquoi », ses analyses, centrées sur les acteurs, les pratiques et les mises en acte de ces mémoires, contribuent grandement à nuancer la réponse jusqu’ici apportée au « pourquoi ». Et pour cause : elles mettent en exergue la diversité des mémoires locales et de leurs usages, en même temps qu’elles relativisent la nouveauté du phénomène mémoriel à l’échelle du local. Ce sont quelques-unes de ces nuances que les différentes contributions présentées ici se proposent d’esquisser.

        Yves Pourcher nous fait découvrir, ou plutôt redécouvrir (Pourcher 1985, 1995) à la lumière d’un matériau lozérien actualisé, une mémoire en deçà des mémoires locales célébrées pour elles-mêmes. Ni constituée ni formalisée en tant que telle, aujourd’hui reléguée au chapitre des archaïsmes et niée dans ses effets par ceux, candidats et élus, qu’elle sert ou dessert, la mémoire politique, articulée à celle des liens de sang et d’alliance, s’incarne dans les patronymes, s’active et se régénère à l’occasion de ces moments très particuliers de la vie locale que sont les campagnes électorales. Mais si l’éligibilité requiert ici l’inscription dans une plus ou moins longue généalogie familiale et politique, elle peut aussi se satisfaire de filiations électives. C’est là du moins une supposition que devra confirmer ou invalider le parcours à venir, dans le sillage de Jacques Blanc, d’un certain Pierre Morel-A-L’Huissier.

        Faire le tour de cette mémoire si déterminante de la distribution du pouvoir local ne suffit pas, l’on s’en doute, à épuiser la question des rapports de la mémoire et du politique à l’échelle du local. Reste que peu d’ethnologues se sont jusqu’à présent employés à élargir la perspective pour s’intéresser, notamment, aux manipulations du passé local par les élus, dans la voie ouverte par les travaux de Jean-Clément Martin et Charles Suaud (1996)[2]. Anna Zisman, sur son terrain de Port-Marianne, fait exception tandis qu’elle porte son attention sur les efforts fournis par la municipalité de Montpellier pour fonder et légitimer le présent de ce quartier comme trop neuf (1998). Pour ce numéro d’Ethnologies comparées, l’ethnologue a parcouru, à l’ombre des immeubles de Port-Marianne, le quartier pavillonnaire des Barques, à la rencontre de ses habitants, venus les premiers, voilà une soixantaine d’années, s’installer sur les rives du Lez. Noyés dans ce nouvel environnement urbain, oubliés de l’histoire « officielle » du quartier, les propriétaires des maisons des Barques s’accrochent à leurs souvenirs et déploient une mémoire singulière et singularisante par laquelle leur quartier continue, du moins à leurs yeux, d’exister.

        Dans sa contribution, Bernard Salques se penche sur la gestion mémorielle d’un événement à la croisée de la petite histoire locale et de la grande histoire nationale, le massacre de Thines, en Ardèche, au cours de la Seconde Guerre mondiale. Bien que tous les ingrédients soient ici réunis d’une histoire locale pareille à celle que l’on l’a longtemps et partout écrite, à savoir une histoire qui localise l’histoire nationale, le massacre de Thines se prête à d’autres lectures. L’inadéquation du modèle, si ce n’est sa caducité, se fait jour à la lecture des récits produits par les témoins et les historiens. Ceux-ci s'emploient avant tout à démêler l’enchaînement des faits et à identifier les « traîtres » ou, de manière plus surprenante, à inscrire le drame dans le cours d’un « avant » sans date de la ruralité heureuse[3]. Par ailleurs, le fait que la nation et le village de Thines érigent chacune à leur tour stèle et monument et, quasi concurremment, commémorent le drame, nous confronte à quelque chose d’un impossible partage de la mémoire. Mais au-delà du traitement d’un épisode aussi ponctuel que la Résistance à l’occupant allemand, qu’en est-il aujourd’hui de la gestion du passé local pris dans la longue durée ?

        C’est à cette question que je tente pour ma part d’apporter une réponse, à partir d’une enquête conduite dans un village audois où, comme en bien des villes et villages en France, l’histoire locale est mise en scène. Cantonnée au contenu des monographies et spectacles historiques, mon analyse met en lumière une histoire généraliste, désarticulée en même temps que désincarnée, à force de références empruntées au registre de la vie quotidienne et à l’histoire nationale voire internationale. Ce recours à une autre histoire ne vise pas tant à localiser celle-ci qu’à servir un récit comme délocalisé, occupé en fait à raconter l’histoire d’une communauté toute d’harmonie, articulée à ce seul « reste » local que fait ici l’histoire, la généalogie des maisons seigneuriales. A y regarder de plus près encore, l’on s’aperçoit que cette histoire participe de la construction du présent bien plus qu’elle ne donne à voir le passé.

        L’historienne canadienne Caroline-Isabelle Caron s’est quant à elle confrontée à la construction d’un autre présent, celui des généalogistes québécois des familles Forest et de Forest. Ces reconstitutions généalogiques usent certes d’une « grammaire » commune (le nom, les héros familiaux, les vertus héréditaires, la figure du père fondateur…), mais n’en produisent pas moins un discours identitaire égocentré. Les lieux de la parenté passée n’échappent pas à cette dynamique centripète : grande absente de ces récits, la France des origines et de la Déportation fait place à une Acadie fantasmée cristallisant toutes les nostalgies qui, ce faisant, n’occupe pas d’autres positions que celle d’un horizon lointain. Ce sont en fait les lieux, villes ou villages aujourd’hui habités par Ego, qui sont appelés à figurer au premier rang et à ordonner, en fonction de cette implantation présente, la mémoire généalogique reconstituée.

        De son côté, Gaetano Ciarcia attire notre attention sur ce possible co-producteur de mémoires locales qu’est l’ethnologue. Dans l’interaction de ce dernier avec son terrain, ne se joue pas uniquement la pertinence de ses analyses, validité qui nécessite, outre la prise en compte du caractère partiel et partial des souvenirs formant son matériau ethnographique, l’objectivation constante de sa place, de ses actes et de leurs effets. La question de la réinvention de la mémoire est également au cœur des problèmes que pose la relation ethnographique. Celle-ci induit des modalités spécifiques quant à cette recréation, à commencer par un transfert de légitimité, de cohérence et d’authenticité du fait de l’autorité scientifique de l’ethnologue. Par ailleurs et parce qu’elle produit un certain dédoublement de l’informateur, fait de distanciation et d’auto-observation par rapport à sa propre tradition, la situation d’enquête porte en germe une certaine théâtralisation de la mémoire.    

        L’article de Christiane Amiel illustre le propos de Gaetano Ciarcia. Enquêtant avec Jean-Pierre Piniès à l’intérieur des remparts de la Cité de Carcassonne sur les façons d’habiter un monument, l’ethnologue a vu les Citadins se réapproprier cette mémoire du petit quotidien de la Cité qu’ils sollicitaient, jusqu’à faire renaître une cérémonie carnavalesque disparue dans les années 1970, à savoir le Tour de l’Ane. Christiane Amiel retrace avec minutie les étapes de l’investissement des habitants de la Cité à leurs côtés et la progressive émancipation de ces derniers, sans oublier de faire état des hésitations des deux chercheurs, de leur implication plus ou moins maîtrisée, des statuts successifs (historiens, porte-parole, « Citoyens d’honneur de la Cité ») qui leur furent assignés au cours de cette enquête. Soit une belle leçon d’ethnographie que clôt une interrogation quant à la pérennisation de ce sursaut de conscience et d’identité citadines.

        Enfin ce numéro 4 d’Ethnologies comparées élargit encore le champ d’observation et d’analyse des mémoires locales dans la rubrique Chantiers (présentation de recherches en cours) et Lectures, relectures et découvertes.

 

 

Références bibliographiques

BENSA Alban, FABRE Daniel, 2001, (dir.), Une histoire à soi. Figurations du passé et localité. Paris : MSH.

BERARD Laurence, MARCHENAY Philippe, 1995, « Lieux, temps et preuves. La construction sociale des produits de terroir », Terrain, 24, pp. 153-164.

MARTIN Jean-Clément, SUAUD Charles, 1996, Le Puy du Fou en Vendée. L’Histoire mise en scène. Paris : L’Harmattan.

FABRE Daniel (dir.), 2000, Domestiquer l’histoire. Ethnologies des monuments historiques. Paris : MSH.

GARCIA Patrick, 2000, Le Bicentenaire de la Révolution française. Pratiques sociales d’une commémoration. Paris : Éditions du CNRS.

GASNIER Thierry, 1992, « Le local, une et divisible », in NORA Pierre (dir.), Les lieux de mémoire, T. III, Les France, Vol. 2, « Traditions ». Paris : Gallimard, pp. 462-525.

NORA Pierre, 1984, « Entre mémoire et histoire. La problématique des Lieux », in NORA Pierre (dir.), Les lieux de mémoire, T. I, La République. Paris : Gallimard, pp. 17-42.

POURCHER Yves, 1985, « Parenté et représentation politique en Lozère », Terrain, 4, pp. 27-41.

POURCHER Yves, 1995, Les maîtres de granit. Les notables de Lozère du XVIIIème siècle à nos jours. Paris : Plon.

THIESSE Anne-Marie, 1991, Écrire la France. Le mouvement régionaliste de langue française entre la Belle-Epoque et la Libération. Paris : PUF.

 THIESSE Anne-Marie, 1997, Ils apprenaient la France. L’exaltation des régions dans le discours patriotique. Paris : MSH.

ZISMAN Anna, 1998, Entre Histoire et histoires. Naissance de la symbolique de Port-Marianne, avancée méditerranéenne de Montpellier, Thèse de doctorat, (sous la dir. de Gérard Althabe). Paris : EHESS.

[1] Trois des contributions de ce numéro rendent compte de recherches conduites dans le cadre de cet appel d’offres ou à sa périphérie, à savoir celles de Christiane Amiel, d’Anna Zisman et la mienne. Par ailleurs Bernard Salques propose dans ce même numéro un compte-rendu de l’ouvrage (Une histoire à soi) issu dudit appel d’offres (Bensa, Fabre 2001).

[2] Voir compte rendu dans ce même numéro.

[3] Comme le montre Patrick Garcia (2000), les célébrations du Bicentenaire de la Révolution française ont aussi largement puisé dans le registre du « bon vieux temps » échappant à toute chronologie (cf. compte rendu de Denis Fleurdorge).